En Tchétchénie, l’onde de choc de l’assassinat de Samuel Paty

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En Tchétchénie, les proches de la famille de l’assassin de l’enseignant français font corps. Tout comme une majorité de Tchétchènes, ils ne comprennent pas les caricatures de Mahomet. Et l’autocrate au pouvoir dans cette petite république semi-autonome instrumentalise la situation.

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Tchétchénie (Russie).– Chalaji, à une trentaine de kilomètres de Grozny, est un bourg de quelques centaines d’âmes comme il en existe des milliers dans le nord du Caucase : on y trouve de grandes rues monotones, une prodoukty (épicerie) locale, un garage et une mosquée.

C’est dans une des belles bâtisses en briques de Chalaji que Soulim Anzorov accepte de nous recevoir, avec du thé et des biscuits, comme le veut la tradition. L’hospitalité caucasienne passe avant tout. Sa famille vient d’être marquée au fer rouge par un événement terrible, l’assassinat par son petit neveu Abdoullakh Anzorov de Samuel Paty. En France, le nom Anzorov sera désormais associé pour toujours à l’horreur et à la terreur.

Le patriarche est accompagné de son fils Souleïman, cousin du père du tueur. La branche de la famille descendante de Soulim est celle qui est restée au pays. Son frère, le grand-père d’Abdoullakh, a migré en France avec son fils, ses six petits-fils et leur mère. Les oncles et tantes sont également en exil, en Turquie ou à Moscou…

Chalaji, à une trentaine de kilomètres de Grozny. © JC Chalaji, à une trentaine de kilomètres de Grozny. © JC

À Chalaji, les deux hommes ont le visage fermé. Comme dans un réflexe de protection familiale, Soulim décrit son petit neveu comme « un garçon calme, sans histoires ». « Il aidait souvent mon frère, son grand-père, à aller à l’hôpital ou pour les courses. Il était pratiquant mais ne faisait partie d’aucun groupe à notre connaissance. Je ne sais pas ce qui lui est passé par la tête. »

Il continue en pensant à son neveu, le père du terroriste, Abouyezid. « Il a perdu un fils et a été interrogé pendant plusieurs jours, souffle-t-il. On essaye désormais de récupérer le corps pour l’enterrer ici, en Tchétchénie. » 

Si l’on sent chez Soulim Anzorov une gêne palpable face au crime abominable commis par le jeune homme de 18 ans, une sorte d’esprit de corps prend le dessus. Sur fond d’informations arrivées en Tchétchénie déformées par les réseaux sociaux, de rumeurs sur ce qui s’est réellement passé à Conflans avant l’attaque, il n’y aura, par contre, guère de compassion pour Samuel Paty et sa famille.

« Les gens disent que le professeur avait été prévenu, qu’il a montré volontairement et de manière répétée, pendant un mois et demi, ces dessins aux élèves », affirme Anzorov, qui se trompe mais ne le sait pas.

Les caricatures de Mahomet sont, en tout cas, une ligne de démarcation absolue. « Evidemment, ç’aurait été mieux qu’il réagisse différemment, mais le garçon a dû se sentir terriblement offensé », tente d’expliquer son grand-oncle. « Cela peut arriver à quelqu’un qui croit fermement en l’islam et son prophète, le messager absolu. S’en moquer, ce n’est pas de la liberté d’expression, c’est de l’insulte. Pourquoi accueillir tous ces musulmans si c’est pour s’en moquer ensuite ? », demande-t-il.

« Il s’est laissé dépasser par sa colère », ajoute Movlid Kondoukhov, la quarantaine, un voisin de la famille Anzorov. « Il aurait certes pu y avoir une autre punition pour le professeur. Tout le monde réagit différemment. » Son frère Mouzlim tient à ajouter que, bien sûr, Anzorov n’avait pas le droit de faire ce qu’il a fait, mais qu’il a été provoqué.

Une tonalité face à l’attaque – que l’on pourrait synthétiser par « je n’approuve pas le geste, mais… » – différente de celle de la diaspora en France et qui reviendra souvent au fil des échanges. « Ils cherchent des logiques de justification, c’est un mécanisme de défense, l’entité tchétchène dans son ensemble fait corps, car elle se sent attaquée, comme en France après Dijon », relativise Anne Le Huerou, professeure d’études post-soviétiques à l’université Paris-Nanterre. Pour les Tchétchènes, il est important de défendre leur honneur et ils diront rarement avoir honte en public.

Dans la petite république semi-autonome de 1,5 million d’habitants, la religion a repris sa place naturelle depuis la chute du pouvoir soviétique, qui imposait la laïcité dans ses régions et faisait la chasse aux pratiques jugées rétrogrades« La sécularisation forcée n’a jamais vraiment marché, observe Ekaterina Sokirianskaïa, du Centre d’analyse et de prévention des conflits à Moscou, grande spécialiste du Caucase russe. Lors de la première guerre de Tchétchénie (1994-1996), les leadeurs indépendantistes n’étaient pas spécialement religieux. Mais face à la guerre, la foi est revenue. »

Nous sommes de retour à Grozny, la capitale tchétchène où vivent environ 300 000 personnes. La ville a été éventrée après la dislocation de l’URSS en 1991 par les deux guerres acharnées avec la Russie, particulièrement meurtrières côté tchétchène (au moins 150 000 morts) et qui ont charrié leur lot d’atrocités et d’images insoutenables.

Une fois la rébellion matée par Moscou, Grozny fut refait à neuf, à grands coups de roubles ruisselant du Kremlin. Une immense mosquée a été érigée en 2008, de nouveaux cafés hipster essaiment désormais, alors que, parallèlement, la société est de plus en plus contrôlée et sous l’influence du tout-puissant président autocrate Ramzan Kadyrov et son clan. Jusqu’aux looks des jeunes hommes – la barbe mi-longue à la Ramzan est partout – et aux tenues des jeunes femmes – le hijab est conseillé, le pantalon proscrit.

À Grozny, une image du président français placée sur le sol. © JC À Grozny, une image du président français placée sur le sol. © JC

Le 19 janvier 2015, douze jours seulement après la tuerie de Charlie Hebdo, le satrape tchétchène appelait – incitait fortement serait plus juste… – à manifester contre les caricatures. S’en était suivi un rassemblement monstre : 800 000 personnes s’étaient réunies aux chants de « On aime notre prophète ». Presque six ans plus tard, à l’image d’autres pays arabo-musulmans ces dernières semaines, l’animosité réelle envers le journal satirique et ses dessins n’a pas faibli. Plus marquant, Emmanuel Macron semble maintenant haï dans le nord du Caucase, suite à ses différents discours, post-attentat ou sur la loi contre le « séparatisme ». La France est fortement critiquée sur les réseaux sociaux.

Fin octobre, la star daguestanaise du MMA Khabib Nourmagomedov, à l’influence considérable, prenait lui-même position sur Instagram, où il est suivi par quelque 25 millions d’abonnés, pour tancer le président français et implicitement menacer ceux qui oseraient se moquer du prophète. À Grozny, des posters avec cette même image d’Emmanuel Macron frappé d’une empreinte de botte sur le visage ont été placés sur les devantures ou à même le sol. Certains passants marchent dessus ou shootent dedans.

«Ce n’est pas un problème tchétchène, mais global»

Macron a aussi été directement visé par Kadyrov dans un message Telegram du 27 octobre le qualifiant de « plus grand terroriste encore » parce qu’il inciterait à la haine des musulmans en continuant de soutenir la publication des caricatures. Le grand mufti de Tchétchénie n’a pas été en reste : il est allé jusqu’à désigner les Français vivant en Russie comme des ennemis potentiels, faisant craindre des attaques à l’ambassade de France.

Cette propagande n’est certes pas surprenante de la part de Ramzan Kadyrov. « Il se rêve un destin plus grand et veut jouer dans la cour des leadeurs du monde musulman sunnite », confie Sokirianskaïa. Mais elle accompagne néanmoins un vrai sentiment d’insulte partagé par de nombreux Tchétchènes. Ils sont aussi nombreux à penser – désinformés par les médias d’État – que c’est Macron qui a ordonné la projection des dessins sur des bâtiments publics du sud de la France.

« Je ne comprends pas que ces dessins ne soient pas interdits dans un pays avec 7 millions de musulmans, commente Hassan, ingénieur à la retraite de 63 ans. Je désapprouve l’attentat, mais la liberté de parole ne signifie pas qu’on peut insulter la foi des gens. Peut-être que les Français ne comprennent pas à quel point un musulman peut se sentir offensé en son être par ces caricatures. Mais quel leadeur est Macron, s’il ne respecte pas cela ? Poutine, au moins, a interdit l’insulte aux religions ! »

Au fil des réactions se dessine une incompréhension face à ce qui est permis en France et un rejet absolu des caricatures ; deux systèmes de valeurs et traditions qui ne se comprennent pas.

Ambiance française à Grozny… © JC Ambiance française à Grozny… © JC

Rencontré sur la nouvelle rue piétonne de Grozny surnommée « Broadway », Adam, 42 ans, est sur la même longueur d’onde : « Chaque pays a bien sûr ses propres lois, mais ce genre de caricatures, ce n’est pas de l’humour. Vous avez des héros dans l’histoire de France, ce n’est pas correct non plus de se moquer d’eux, j’imagine ? La liberté d’expression a des limites. »

Son amie Olga, Russe slave et de foi orthodoxe, ajoute que « la religion, c’est un sujet trop sensible. Il y a des fous parfois, je suis très choquée de l’attentat, bien sûr, mais aussi des caricatures ».

Ahmed, un retraité du bâtiment coiffé d’une chéchia, assure être autant contre l’attaque que contre les dessins satiriques du prophète. Une jeune collégienne de 15 ans nous explique même sans ciller que, oui, le terroriste « avait le droit de tuer ce professeur ».

D’autres font preuve de plus de mesure. « Rien ne justifie le meurtre d’un autre humain, ce n’est pas ça, l’islam, assure Markha, une étudiante de 20 ans, la seule à vouloir parler dans son groupe d’amies. Ce sujet me touche beaucoup, car je me demande pourquoi est-ce que l’on s’en prend toujours à l’islam, à notre prophète. »

Magomed, 36 ans, fonctionnaire, condamne, lui, sans détour la décapitation de Samuel Paty. « Je ne comprends pas ce genre de folies. Il [Anzorov] aurait dû choisir le dialogue. Il n’y a pas de place pour ça dans l’islam. Et cela donne une mauvaise image des Tchétchènes et des musulmans. Pour moi, d’ailleurs, les Tchétchènes devraient rester ici ! »

De fait, les témoins condamnant sans ambages l’attentat sont systématiquement des personnes ayant vécu longtemps à l’étranger ou ayant de nombreux proches vivant depuis longtemps en Europe. « C’est un acte barbare et intolérable », s’insurge Aïcha, 29 ans.

La jeune femme est née en Estonie et a vécu en Grande-Bretagne avec ses parents tchétchènes, qui y sont toujours, avant de venir s’installer à Grozny et d’ouvrir un café bohème avec son mari. Pour elle, il faut accepter les traditions et règles de son pays d’accueil. Même son de cloche chez Zaour, entrepreneur de 37 ans et habitué du café, qui a de nombreux amis en France (à Toulouse) et une sœur à Liège (Belgique).

« Ce jeune, la France lui a offert sans doute beaucoup plus que ce que la Russie et la Tchétchénie n’auraient jamais pu lui offrir. Un toit, une éducation… Elle n’interdit pas la prière ou le jeûne et a accueilli sa famille dans un moment difficile. Or au lieu d’être reconnaissant, il fait ça », se désole-t-il.

Il réfléchit. « Il faut saisir que pour les musulmans Mahomet est l’idéal indépassable, ils l’aiment plus que leurs propres familles. Mais cela ne justifiera jamais un tel crime. Si vous êtes capables de tuer quelqu’un, ça se passe dans votre tête. Vous êtes un tueur, point. Peu importe la religion. »

Si Abdoullakh Anzorov n’a jamais vécu en Tchétchénie, il était issu d’une famille tchétchène. Dans le creuset de cette affaire, le contexte récent en Tchétchénie est crucial. « La République est progressivement devenue totalitaire sous le règne de Ramzan Kadyrov, explique Katia Sokirianskaïa. Or la radicalisation peut venir de la haine du despote, de ce qu’il fait de la Tchétchénie, de son alliance avec Moscou – vu comme l’occupant. Au pays, les gens se sentent coincés, sous une chape de plomb. En diaspora, les familles sont souvent parties pour fuir le régime, qui réprime et abuse en toute impunité. Dans les deux cas, cela crée un ressentiment énorme. »

Le terroriste s’était visiblement radicalisé depuis un an environ. Sur Twitter, il se montrait critique de Kadyrov, dénonçant son soufisme – un courant ésotérique de l’islam, traditionnellement majoritaire en Tchétchénie –, le voyant comme un apostat. « Akhmat Kadyrov [le père de Ramzan, ancien leadeur indépendantiste rallié à Moscou – ndlr] était un soufi convaincu. Les soufis craignaient les courants salafistes ou wahabbites de l’islam qui arrivaient dans la région », rappelle la chercheuse.

Devenu président tchétchène en 2003, Akhmat Kadyrov était assassiné l’année suivante dans un attentat à la bombe, alors que le rigorisme islamique progressait dans le même temps, importé par des missionnaires d’Al-Qaïda notamment.

« Son fils Ramzan est lui aussi soufi, mais lui n’a pas hésité à instrumentaliser ce rigorisme pour asseoir son pouvoir. Aujourd’hui, la Tchétchénie est une nation divisée, où tout le monde se méfie de tout le monde. La solidarité s’est perdue dans la peur de Kadyrov. Les gens disent ce qu’il faut dire. Et il n’y a pas d’espoir politique. »

La société tchétchène est donc très diverse. « Pratiquer un islam différent – plus fondamentaliste, par exemple –, suivre d’autres prédicateurs, ce peut être une façon de se démarquer (en privé) de Kadyrov. L’identité tchétchène a aussi été quelque peu gommée par l’échec du combat indépendantiste »poursuit Anne Le Huerou. Autant d’éléments qui peuvent, en partie, expliquer la radicalisation de certains Tchétchènes, dont un contingent important – on parle de 3 000 à 4 000 combattants russes au total – a rejoint la zone syro-irakienne.

Mais Zaour rappelle que de nombreux compatriotes se sentent d’abord musulmans. « Et comme on dit, l’islam est parfait, pas les musulmans, dit-il. L’embrigadement continue, les acteurs sont connus. Les vidéos, la radicalisation… Désormais, les jeunes voient énormément de choses, plus tôt, plus vite. Ce n’est pas un problème tchétchène, mais global. »

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