Les entreprises allemandes sont aussi dans l’incertitude iranienne

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Berlin veut croire que l'accord sur le nucléaire iranien n'est pas mort. Près de 10 000 sociétés allemandes travaillent avec l'Iran, dont 120 avec un siège à Téhéran. Mais jusqu’où les Allemands sont-ils prêts à aller pour défendre les intérêts de leurs entreprises face aux États-Unis ? 

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Berlin (Allemagne), de notre correspondant.– Avec le retrait des États-Unis de l'accord iranien, les relations entre Berlin et Washington se sont encore dégradées. Après déjà plusieurs brouilles et conflits (climat, OTAN, barrières douanières, etc.), le « président-enfant » le plus puissant du monde continue à humilier les Européens, se moquant de l’avis d'Angela Merkel comme de celui d'Emmanuel Macron.

Les grands journaux allemands éditorialisent ces jours-ci sur « la fin d’une époque », « l’heure de l’Europe » ou encore « l’humiliation ». Mais trop de paramètres sont en jeu et, à l’heure qu’il est, Berlin n’a encore arrêté aucune position. À sa manière toujours un peu trop vague et prudente, Angela Merkel a estimé que « si chacun fait ce dont il a envie, c’est une mauvaise nouvelle pour le monde ». Ce commentaire a été formulé dès le lendemain de l’annonce américaine. Ce qui, pour la chancelière allemande, représente un temps de réaction inhabituellement bref. On peut donc en tirer une petite indication sur le niveau élevé du mécontentement berlinois. Guère plus.

Le ministre social-démocrate des affaires étrangères Heiko Maas a été un peu plus précis que sa patronne : « À l’instar de l’Iran, nous estimons que nous ne sommes pas les seuls à avoir intérêt à ce que cet accord sur le nucléaire soit maintenu... Nous sommes prêts à discuter, à négocier, mais aussi à nous battre pour nos positions », a-t-il expliqué samedi, en insistant sur la nécessité d’une réponse européenne commune face au nouveau camouflet américain.

« L’Allemagne n’a plus le poids suffisant pour s’imposer face aux États-Unis, la Russie ou la Chine. Nous avons besoin d’une Europe unie, sinon nous ne pourrons plus imposer nos intérêts », a précisé M. Maas. « Je ne vois pas de solution simple pour protéger les sociétés de tous les risques de sanctions américaines », a-t-il également déclaré au Welt am Sonntag.

Le ministre des affaires étrangères allemand Heiko Maas, le 10 mai 2018. © Reuters/Sergei Karpukhin Le ministre des affaires étrangères allemand Heiko Maas, le 10 mai 2018. © Reuters/Sergei Karpukhin

De leur côté, les réactions des milieux économiques sont d’autant plus sèches qu’ils ont été pris de court et de haut par un tweet menaçant du nouvel ambassadeur des États-Unis en Allemagne, Richard Grenell. Celui-ci a expliqué que « les entreprises allemandes présentes en Iran d[evai]ent cesser immédiatement leurs activités ». « Nous n’avons aucune compréhension pour l’appel américain demandant à ce que les entreprises allemandes cessent immédiatement leurs affaires en Iran », a répondu le président de l’Union de l’industrie allemande Dieter Kempf. « L’industrie allemande dénonce l’utilisation extraterritoriale de sanctions envisagée par les États-Unis, illégale au regard du droit international », a aussi ajouté le président du BDI, pendant que son collègue Eric Schweitzer, président de la Fédération des chambres de commerce et d’industrie allemande, évoquait « un profond ressentiment au sein de l’économie allemande ».

Jusqu’où les Allemands sont-ils prêts à aller pour défendre leurs intérêts face aux États-Unis ? Sur le plan diplomatique, l’accord avec l’Iran est symboliquement très important pour Berlin. Pendant plus de dix ans, entre 2003 et 2015, il a été l’objet de fastidieuses négociations initiées par l’Europe. Pour la première fois depuis la chute du Mur, l’Allemagne s’est retrouvée admise à la table des membres du Conseil de sécurité, presque d’égal à égal, et avec en tout cas un rôle « facilitateur » reconnu par tous.

L’Allemagne a par ailleurs une longue histoire commerciale avec la Perse (devenue l’Iran en 1935) à partir des années 20. Pour être bref et sans rentrer dans le débat sur la nature des rapports entre l’Iran de Reza Pahlavi et l’Allemagne d’Hitler, les deux pays se sont retrouvés sur le plan commercial et industriel, l’un ayant besoin de pétrole et de débouchés, l’autre cherchant les moyens de son indépendance industrielle.

Après l'accord de 2015, les prévisions les plus optimistes tablaient sur une augmentation des exportations allemandes à hauteur de 10 milliards d'euros par an. Aujourd’hui, 10 000 sociétés allemandes, de la multinationale au Mittelstand – ce tissu allemand d'entreprises de moyenne taille –, travaillent avec l’Iran. Environ 120 d’entre elles y ont même un siège et des salariés. Le tout pour un volume d’exportation de 2,97 milliards d’euros (410 millions d’euros d’importations), avec en quinté de tête la machine-outil, la chimie, l’électronique, l’équipement électrique et l’automobile. On le voit, les Allemands sont loin de leur objectif.

« En termes purement financiers, l’Iran ne pèse pas lourd dans le commerce extérieur allemand. Mais ce n’est pas comme cela qu’il faut voir les choses. Il n’y a jamais de marchés insignifiants. Sans troubles politiques, l’Iran pourrait se trouver entre la 15e et la 30e place dans le classement de nos partenaires. Ce n’est pas mal du tout », explique Klaus Friedrich, expert de la Fédération allemande de la machine-outil (VDMA).

Les entreprises de son seul secteur ont en effet vendu pour 953 millions d’euros à l’Iran en 2017. Mais sur la même période, leur chiffre d’affaires aux États-Unis a été de 111 milliards d’euros. Enfin, rapporté aux exportations allemandes qui ont atteint 1 279 milliards d’euros en 2017, l’Iran ne représente que 0,2 % de l’ensemble… « Pour nous, le problème n’est pas tant économique que politique. Ce n’est pas une question de dollar ou d’euro. L’UE et l’Iran se sont engagés via un contrat à se fournir réciproquement certains services et à assurer certains engagements. La question est donc de savoir si les parties sont prêtes à respecter le contrat et à se battre politiquement pour cela. La situation de 1996 avec Cuba pourrait servir d’exemple », estime Klaus Friedrich.  

À l’époque, les États-Unis ont renforcé leur embargo sur Cuba en sanctionnant toute entreprise commerçant avec l'île, et ce quel que soit son pays d’origine. Face à cela, l’Union européenne a adopté un règlement interdisant ce blocus extraterritorial et protégeant les entreprises européennes. L’affaire a finalement abouti devant l’Organisation mondiale du commerce (OMC), où les États-Unis de Bill Clinton ont préféré trouver un compromis. « Aussi longtemps que l’UE ne réactivera pas les sanctions, les échanges avec l’Iran seront légaux et nous pourrons continuer à y faire des affaires », estime avec optimisme Dietrich Birk, secrétaire général du VDMA pour le Bade-Wurtemberg.

Il est cependant difficile de croire que des entreprises comme Siemens, qui a réalisé 24 milliards de dollars de chiffre d’affaires sur le sol américain en 2017, ou encore Henkel dont 20 % des bénéfices sont « américains » pourront résister longtemps aux diverses pressions de Washington. « On ne sait pas non plus si Trump va lier les négociations sur les barrières douanières pour l’acier avec la question iranienne. C’est un risque. Avec Trump, tout est possible », poursuit Klaus Friedrich en homme d’affaires qui déteste une chose plus que tout au monde, l’incertitude.  

Dans ce cas, la déclaration du troisième dirigeant politique allemand impliqué dans la gestion du conflit, le ministre conservateur de l’économie Peter Altmaier, longtemps chef de cabinet d'Angela Merkel à la chancellerie, n’est pas pour rassurer les tenants de l'émancipation européenne : « Juridiquement, nous n’avons pas de possibilité de protéger les entreprises allemandes des décisions américaines ou de les en exempter, et cela encore plus si des coopérations américaines sont en jeu », a expliqué Altmaier. Ce dernier rejette par ailleurs toute tentation de bâtir une alliance antiaméricaine avec les Chinois, les Russes et les Iraniens, au nom de l’Histoire et des relations transatlantiques économiques et de défense.

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