Egypte: l'armée sort victorieuse du référendum constitutionnel

Par Claire Talon

Le texte a été réécrit à la dernière minute par les militaires qui consolident leur emprise sur le pays.

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Le Caire, correspondance.- Pour un plébiscite, Abdel Fattah Al Sissi et ses supporteurs s’attendaient sans doute à mieux. Avec un taux officiel de 38 % de participation, l’homme fort de l’Égypte, qui a laissé entendre qu’il considérerait l’approbation de la constitution par référendum comme une invite à se présenter à l'élection présidentielle, a certes mobilisé plus d’électeurs que ne l’avait fait avant lui le frère musulman Mohamed Morsi : un an plus tôt, ce dernier n’avait réussi à déplacer que 32 % du corps électoral pour faire adopter sa constitution. Mais Abdel Fattah Al Sissi n’a pas non plus mobilisé la majorité de l’opinion.

Comme pour réclamer un soutien plus massif, le ministre de l’intérieur Mohamed Ibrahim a d’emblée demandé aux Égyptiens de sortir en masse dans la rue le 25 janvier pour « célébrer l’anniversaire de la révolution et protester contre les Frères musulmans ». Un appel clair à plébisciter à nouveau le général Al Sissi.

Bien que les chiffres officiels annoncent une victoire du « oui » à 97,7 %, le moins que l’on puisse dire est que les Égyptiens ne se sont pas déplacés en masse, les 14 et 15 janvier, au regard des moyens déployés pour leur permettre de se rendre aux urnes. On compte au moins 14 morts au cours des deux jours de vote, 60 blessés, plus de 400 arrestations, sans compter la répression sans précédent menée depuis des mois pour rendre ce scrutin possible et dont les chiffres exacts restent inconnus. Rien qu’au cours des trois vendredis précédant le vote, la police a arrêté 703 manifestants hostiles au référendum et en a tué 27 selon les propres chiffres du ministère de l’intérieur et de celui de la santé.

Cette répression fait écho aux efforts déployés par les membres du « comité des 50 » chargés de rédiger la constitution, qui ont, quant à eux, pour mieux hâter la tenue du scrutin, laissé les militaires falsifier le texte constitutionnel.

Le 16 décembre dernier, un mois avant le vote, Mohamed Abul Ghar, président du parti social démocratique et membre du comité,  a en effet révélé sur la chaîne privée Al Tahrir les dessous surréalistes de l’établissement du texte :

ابو الغار : الجيش زور نص الدستور اثناء اقامته عشاء لنا ووافقنا حتى لا يشمت الاخوان بنا © سعيد تيوب

La scène se passe après que les rédacteurs, à l’issue d’un dernier vote, ont adopté la version finale du texte. Pour célébrer la fin de leurs travaux, les forces armées ont invité les 50 membres du comité à dîner. L’ambiance est festive. Dans l’euphorie, personne ne songe à ouvrir les exemplaires imprimés du nouveau texte distribués discrètement à la fin du dîner par les militaires. Sauf l’évêque Antonios, représentant de l’Église catholique au sein du comité. À la lecture du préambule, le prélat sursaute : « Ils ont changé notre texte ! écume l’ecclésiastique. Ils ont remplacé "régime civil" par "gouvernement civil" !»

« C’était la consternation générale, avoue Mohamed Abul Ghar en direct. On était tous mécontents. Amr Moussa, le président du comité est arrivé, il nous a dit "mais non", je ne sais quoi, il a baragouiné deux trois choses et il est parti. » Et pour cause : en remplaçant « régime civil » par « gouvernement civil », on lève tout obstacle juridique à l’élection d’un militaire ou d’un religieux à la tête de l’État, a affirmé au journal Ahram Online le directeur du département de droit public de l’Université du Caire, Refaat Fouda.

« On a convenu que j’allais rendre cette affaire publique, et raconter ça aux médias. Mais en même temps, personne n’a voulu faire de vagues, car il fallait absolument que le référendum se tienne et que le texte soit adopté. Donc, on est tous partis comme ça », dit Mohamed Abul Ghar.
Mais c’est de la fraude ! La constitution est falsifiée !  s’indigne la présentatrice.
Je ne veux pas tout envoyer en l’air : il faut que le référendum ait lieu, répond l’homme politique.
— Vous êtes quand même un peu spéciaux, vous les libéraux, ose la journaliste. Vous ne laissiez rien passer aux Frères musulmans quand ils étaient au pouvoir, vous envoyiez tout valdinguer dès qu’il y avait quelque chose et là il y a fraude et "pour que les choses avancent", "pour aller de l’avant", allez c’est pas grave, on passe sur ça !
— On est tous d’accord qu’un petit groupe a manœuvré en coulisses avec Amr Moussa, le président du comité, pour changer le texte en cachette. »

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Claire Talon est une journaliste indépendante basée au Caire. Elle a été correspondante du journal Le Monde jusqu'en juillet 2013. Arabisante, spécialiste du Proche-Orient, elle a publié en 2011 un livre remarqué, Al Jazeera, liberté d’expression et pétromonarchie, aux Presses universitaires de France.