Tunisie & WikiLeaks: portrait d'une diplomatie française soumise au régime de Ben Ali

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Voici la traduction du câble 118839 daté du 14 août 2007. Il s'agit de la relation d'une entrevue entre l'ambassadeur français à Tunis, Serge Degallaix, avec son homologue américain, Robert F. Godec.

 

Cable # 118839

14/8/2007 15:33

Reference 07TUNIS1095

Ambassade d'origine: Tunis

Classification CONFIDENTIAL

Destination 07TUNIS1076

Résumé. 1. (C) L'ambassadeur français Serge Degallaix a dit à l'ambassadeur Godec le 8 août que le gouvernement français croit que le gouvernement tunisien fait des progrès en matière de démocratie et de droits de l'Homme, bien que lentement. Degallaix a dit aussi: « la visite du président Sarkozy en Tunisie a été excellente, mais des changements majeurs dans la politique françaises vis-à-vis de la Tunisie sont peu probables » . Lorsque Sarkozy a évoqué avec le président Ben Ali l'importance générale des progrès sur les droits de l'Homme et les libertés, ce fut Ben Ali lui-même qui évoqua le cas de Mohammed Abbou, qui a été relâche de prison fin juillet.

2. (C) Godec a affirmé à Degallaix que si la libération d'Abbou était une étape positive, les Etats-Unis pensent que le gouvernement tunisien doit faire de plus amples progrès sur la question des libertés, particulièrement avant les élections de 2009. Degallaix était d'accord sur le fait qu'il y a quelques domaines où des progrès sont nécessaires et qu'une coopération franco-américaine (et US- Union Européenne) sur un tel message pouvait être possible. Fin du résumé.

– Sarkozy a évoqué les droits de l'Homme mais pas Abbou –

3. (C) L'ambassadeur français en Tunisie Serge Degallaix et l'ambassadeur des Etats-Unis Godec ont eu une longue conversation au cours d'un déjeuner le 8 août. L'atmosphère était amicale, et Degallaix était franc et ouvert. Degallaix a qualifié la visite du président Sarkozy du 10-11 juillet d' « excellente » (ref.c) Et ajouté qu'il est peu probable que Sarkozy fasse des changements majeurs dans la politique française envers la Tunisie, mais qu'il y aurait quelques différences résultant de l’énergie du nouveau président et son intérêt pour les progrès concrets.

4. (C) En réponse à une question, Degallaix a dit que Sarkozy avait évoqué « d'une manière appropriée » les droits de l'Homme avec Ben Ali, les libertés et le traitement des prisonniers. Néanmoins, c'est Ben Ali qui a évoqué la libération de l'avocat Mohammed Abbou (NB. Comme rapporté dans la réf. D, Abbou a été relâché le 24 juillet). Degallaix a reconnu que le gouvernement français était content de cette libération et que l’emprisonnement d'Abbou était devenu un problème. Néanmoins, a-t-il insisté : « Abbou n'est pas un ami de l'Occident », rappelant des rapports indiquant qu'Abbou « accueillait » des jihadistes partant pour l'Irak (par exemple). (NB. Abbou a nié ces accusations à des officiels de l'ambassade).

5. (C) Degallaix a dit qu'avait débuté la planification d'une visite d'Etat pour Sarkozy au début de l'année prochaine. Bien qu'elle n'ait pour l'instant pas d'objectif particulier, l'accent sera mis sur le projet d'Union pour la Méditerranée.

– La Tunisie n'est pas une dictature... –

6. (C) Se penchant sur la situation de la politique intérieure, Degallaix a insisté : « la Tunisie n'est pas une dictature » et ses dirigeants écoutent réellement le peuple. Il a ajouté que le gouvernement de Tunisie fait des progrès en matière de droits de l'Homme et de libertés, bien que lentement. Comme indications des progrès, il a indiqué la libération d'Abbou et la liberté d'expression accrue dans la presse. A propos de la Ligue Tunisienne des Droits de l'Homme (LTDH), Degallaix a dit que le chef de la commission tunisienne des droits de l'Homme, Moncer Rouissi, était en train de travailler pour sortir de l'impasse actuelle et permettre la LTDH de se remettre au travail (réf. a et b).

7. (C) Degallaix a dit que Ben Ali et le gouvernement tunisien doivent manœuvrer avec beaucoup de précautions, leur marge de manœuvre politique étant réduite. Ils doivent et veulent s'ouvrir au monde mais s'ils le font trop rapidement, ils risquent d'ouvrir la voie aux islamistes. Par exemple, Degallaix dit que si le gouvernement tunisien donne aux groupes libéraux (au sens anglo-saxon, ndlr) et laïcs plus de liberté pour créer des ONG, les islamistes auront les mêmes droits. Les Saoudiens et autres, selon Degallaix, ouvriraient immédiatement des écoles islamiques et d'autres organisations pour prêcher et répandre des vues extrêmes. Un tel développement serait très fâcheux.

8. (C) Godec a reconnu que le gouvernement tunisien avait fait quelques progrès dans l'Agenda des Libertés ces dernières années, libération d'Abbou incluse. Néanmoins le gouvernement de Tunisie pourrait faire plus. La clé, a-t-il poursuivi, réside dans les élections de 2009 et il est nécessaire que d'autres progrès soient fait avant que ces élections ne se tiennent pour qu'elles soient libres et justes. Godec a estimé qu'il y aurait plusieurs possibilités, comme débloquer des sites Internet et une plus ample liberté d'expression. Degallaix a reconnu que les élections de 2009 étaient cruciales mais souligné que si des élections libres et justes devaient se tenir aujourd'hui, Ben Ali gagnerait (Commentaire. Nous sommes d'accord. Fin du commentaire) Godec a dit à Degallaix qu'il avait fait une courte liste des domaines dans lesquels le gouvernement tunisien doit faire des progrès. Degallaix en a demandé une copie et Godec a accepté de lui en donner une. (La liste sera aussi envoyée à bureau des affaires du Proche-Orient par e-mail). Degallaix a dit qu'il était d'accord sur les quelques possibilités de progrès, comme autoriser l'accès des partis libéraux et laïcs à davantage d' « espace public » pour débattre, y compris accéder à la télévision et la radio. Il a ajouté que d'autres pays de l'Union Européenne, comme les Pays-Bas, seraient aussi intéressés de coordonner les opinions sur les zones de progrès possibles.

9. (C) Godec a demandé si les Français avaient eu des indications sur l'intention de Ben Ali de se représenter en 2009. Degallaix a dit qu'ils n'avaient rien de certain. Néanmoins, il a dit que Ben Ali, dans un récent tour d'horizon (en français dans le texte) régional avec un ministre français, a dit que le président égyptien Moubarak « devait savoir quand partir ». Le ministre français interpréta cette remarque comme un indice possible de Ben Ali quant à son propre futur.

10. (C) A propos de la corruption, Degallaix a dit que ce n'était pas pire que dans d'autres endroits mais que cela reste une inquiétude. Il a souligné les ressentiments « considérables » de la population tunisienne à l'encontre de la « famille » de Ben Ali, ajoutant que le sentiment dominant est qu'elle n'était pas astreinte aux mêmes règles que les autres Tunisiens. Degallaix ne croit pas que Ben Ali est conscient de l'étendue du problème.

11. (C) Degallaix a demandé si les Etats-Unis avaient l'intention de mettre en place un accord de libre-échange avec la Tunisie. Godec a répondu que les Etats-Unis sont intéressés mais qu'ils ne sont pas convaincus que les Tunisiens en comprennent les implications. Degallaix a acquiescé, notant que les Tunisiens sont très prudents et conservateurs lorsqu'il s'agit de faire le moindre pas dans une direction qui pourrait provoquer une réaction violente dans le pays.

– Coopération antiterroriste. –

12. (C) En réponse à une question à propos de la coopération anti-terroriste, Degallaix a dit qu'il pensait qu'elle s'améliorait. Godec a répondu que les relations anti-terroristes américano-tunisiennes sont bonnes mais que la Tunisie ne partage toujours pas autant d'informations sur sa situation intérieure que le souhaiteraient les Etats-Unis. Degallaix était d'accord sur le fait que le refus du gouvernement tunisien de répondre à la demande du G8 d'organiser une rencontre avec le ministre de l'Intérieur était étonnante.

13. (C) A propos de coopération anti-terroriste avec l'armée, Godec a souligné la livraison de 7 hélicoptères américains aux Tunisiens et Degallaix a dit qu'ils en avaient besoin, ajoutant que la France pourrait bien aussi fournir des hélicoptères à la Tunisie.

– Union pour la Méditerranée : les projets pratiques d'abord –

14. (C) Dans un bref échange sur l'Union pour la Méditerranée, Degallaix a souligné que l'intention n'était pas de remplacer le dialogue euro-méditerranéen ou d'autres organisations. Il s'agira plutôt d'un mécanisme pour la consultation et la coopération entre les pays sur des projets spécifiques. Il a spécifiquement nommé des projets de coopération dans le domaine de l'énergie. Il a ajouté que d'autres pays, comme le Japon et les Etats-Unis, pouvaient peut-être vouloir coopérer sur des projets spécifiques. Il a reconnu aussi qu'un effort serait nécessaire pour définir qui doit faire partie d'une telle union.

Commentaires

15. (C) Degallaix est l'un des diplomates français les plus haut placés et d'après certaines informations il serait proche de Sarkozy. La conversation franche et amicale pourrait très bien refléter de plus chaudes relations franco-américaines à la suite de l'élection de Sarkozy. La volonté de Degallaix d'envisager une prochaine coordination sur un message politique destiné à la Tunisie est bienvenue. Nous travaillerons pour bénéficier de ce fait. On peut aussi souligner l'aveu de Degallaix que Sarkozy n'a pas évoqué spécifiquement le cas Abbou avec Ben Ali. Cela suggère que Ben Ali, au minimum, écoute les critiques internationales à propos des droits de l'Homme et est préparé à agir, du moins occasionnellement. GODEC

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Cet article sur la politique de la France sous Nicolas Sarkozy en Tunisie, telle qu'elle ressort des télégrammes diplomatiques américains obtenus par WikiLeaks, inaugure le partenariat récemment conclu entre Mediapart et cette «non-profit media organization», dédiée à la défense de la liberté de l'information et au dévoilement de nouvelles d'intérêt public pour tous les citoyens du monde. Signé par Julian Assange, pour WikiLeaks, et Edwy Plenel, pour Mediapart, le 31 janvier 2011 en Grande-Bretagne, ce partenariat respecte l'indépendance de chacun de nos deux médias, tout en actant nos objectifs démocratiques communs. Il prévoit, de plus, le respect des règles de confidentialité des sources et d'intégrité du matériau, communes à WikiLeaks et à Mediapart.

L'annonce de ce partenariat s'est accompagnée d'une interview exclusive de Julian Assange que l'on peut lire ici ou voir dans la vidéo ci-dessous. Lors de notre rencontre, nous sommes convenus que les informations capitales contenues dans les câbles diplomatiques avaient été trop éclipsées, telles qu'elles ont été rapportées dans la presse, par un feuilleton dont WikiLeaks et son fondateur, Julian Assange, devenaient les principaux protagonistes. Mediapart a décidé de prendre le temps de travailler sur les documents, dont seule une petite partie a pour l'instant été rendue publique, afin d'en revenir à l'essentiel: ce qu'ils révèlent et prouvent. Ce travail se fera selon nos règles professionnelles, en sollicitant le témoignage de certains des protagonistes, en contextualisant les propos des diplomates américains ou en approfondissant, par une enquête complémentaire, ces premières révélations.

Ce premier article exploite six télégrammes inédits qui seront prochainement en ligne sur le site de WikiLeaks (visiter ici notre site miroir). Un seul d'entre eux (le câble 118839, traduit intégralement en français sous l'onglet Prolonger) avait déjà été brièvement évoqué par le quotidien Le Monde le 19 janvier 2011. Etalés de 2007 à 2010, ces six câbles concernent tous la politique française en Tunisie sous la présidence de Nicolas Sarkozy. Ils sont tous disponibles, dans leur version américaine originale, en format PDF, sous les liens indiqués.

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