S'il fallait résumer d'une phrase la position de la France vis-à-vis de l'ancien régime de Ben Ali, ce serait celle-ci : «La Tunisie n'est pas une dictature.» Révélée par WikiLeaks dans une série de câbles que publie Mediapart ce vendredi, cette analyse faite en août 2007 par l'ambassadeur de France à Tunis, Serge Degallaix, dit tout de l'aveuglement du premier partenaire économique et politique d'un régime face auquel la France de Nicolas Sarkozy a abdiqué toute ambition en matière de principes démocratiques et de respect des droits de l'homme.

Mediapart a déjà raconté comment l'ambassade de France n'a cessé de soutenir le régime de Ben Ali. Avec les éléments dévoilés par WikiLeaks, c'est le détail et la manière dont la France communiquait sur la Tunisie qui sont désormais révélés. Que nous disent ces câbles, issus de l'ambassade américaine à Paris et à Tunis ? L'analyse qui en ressort est confondante. En août 2007, lors d'un entretien avec son homologue américain Robert F. Godec, le Français Serge Degallaix (en poste de l'été 2005 à l'été 2009) livre une série de commentaires particulièrement optimistes (câble 118839, traduit intégralement sous l'onglet Prolonger). Selon l'ambassadeur de France à Tunis, donc, la Tunisie n'est «pas une dictature», et d'ailleurs, « les leaders tunisiens sont sincèrement à l'écoute du peuple». Serge Degallaix explique en outre que Ben Ali et le gouvernement souhaitent tout aussi sincèrement «ouvrir» le régime, mais explique leurs hésitations par la crainte d'ouvrir ainsi la porte aux islamistes.

Concernant la première visite de Nicolas Sarkozy, les 10 et 11 juillet 2007, Serge Degallaix la qualifie d'«excellente», mais insiste sur le fait que des ajustements dans la politique française vis-à-vis de la Tunisie sont à attendre. Ce n'est pas cependant sur le chapitre des droits de l'homme. Car si Sarkozy a bel et bien abordé le sujet dans son entretien avec Ben Ali, «de la manière qu'il convient» dixit Degallaix, c'est le président tunisien qui a abordé le sort de Mohammed Abbou, le prisonnier politique alors le plus médiatisé. Condamné à trois ans et demi de prison «pour publication d'écrits de nature à troubler l'ordre public... et diffusion de fausses nouvelles», l'avocat et défenseur des droits de l'homme sera finalement libéré le mardi 24 juillet 2007, après deux ans et demi de détention arbitraire.

Expliquer, en août 2007, lors d'un échange de vues privé avec le nouvel ambassadeur américain, que la Tunisie de Ben Ali n'est pas une dictature, n'est-ce outrepasser ses prérogatives et se faire l'avocat du régime ? «Ecoutez, les ambassades retranscrivent ce qu'elles veulent, et je n'ai jamais dit que la Tunisie était une démocratie, se défend Serge Degallaix, joint au téléphone par Mediapart. Nous avions un échange de vues, nous faisions une comparaison entre les pays, et je disais simplement qu'en Tunisie, il y avait une certaine liberté dans l'espace privé, tant que vous ne faisiez pas de politique. Cette liberté n'existe pas en Iran, par exemple.»

Lors de cette même conversation, l'ambassadeur fait part de sa quasi-certitude que, si des élections libres avaient lieu en 2009, le président Ben Ali serait réélu... «Mais c'était une opinion communément admise à l'époque, je n'étais pas le seul à le penser ! proteste l'ambassadeur. Pas à 90%, certes, mais à 60%... Plus généralement, le but de notre démarche, c'est de pouvoir dialoguer avec le régime. Vous savez, avec le degré d'autisme de ces personnes, qui n'étaient pas prêtes à bouger, si vous êtes trop brusque, vous n'êtes pas écouté. Avec le temps, cela ne s'est d'ailleurs pas arrangé. De notre côté, nous avons obtenu des choses: des libérations et des aménagements de peine. Il est vrai que cela n'a pas changé fondamentalement la nature du régime ou la vie de la population tunisienne.»