Chicago 2016, les batailles de l’Amérique

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À Chicago, la ville de Barack Obama, une des plus ségréguées des États-Unis, une nouvelle génération d’activistes dénonce les brutalités policières et lutte contre le racisme. Voyage dans l’Amérique honnie par les électeurs de Donald Trump, qui devrait être désigné candidat républicain à la présidentielle.

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De notre envoyé spécial à Chicago (États-Unis).- Jason Barrett a la trouille au ventre. Enfoncé sur le siège arrière de la voiture, il rafraîchit sur son smartphone un compte Twitter qui signale les fusillades en temps réel. Dans ces rues, à quelques pâtés de maison de chez lui, sa vie est menacée. Deux fois, il a failli mourir criblé de balles. Jason, 23 ans, vit dans les « Hundreds », un des quartiers les plus violents de Chicago. Une ligne de chemin de fer abandonnée trace la démarcation entre gangs rivaux.

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À trente kilomètres du quartier central du Loop, une des plus belles skylines d'Amérique avec ses gratte-ciel dessinés par de grands architectes, le quotidien est rythmé par les vendettas et les exécutions sommaires. Des ados s'entretuent pour des histoires de drogue, de simples bravades sur les réseaux sociaux. Des enfants sont fauchés par les balles perdues. Les armes à feu font la loi. « Ici, c'est comme dans un film », murmure Jason.

Le mémorial des enfants et adolescents victimes des règlements de comptes © Mathieu Magnaudeix Le mémorial des enfants et adolescents victimes des règlements de comptes © Mathieu Magnaudeix

Liz Dozier, la conductrice de la voiture, a proposé ce jour-là de me servir de guide. Elle voulait que je voie ce quartier dont les habitants de Chicago parlent sans jamais y venir. Que je rencontre un de ces « kids » auxquels elle a toujours cru, malgré les « bêtises » et la prison. « Ils ne font pas toujours les bons choix. Mais avec une telle pauvreté, une telle violence, qui ferait mieux ? » Liz était la proviseure de Jason à la Fenger High School, lycée public d'un des quartiers les plus pauvres de la ville. Deux ans plus tard, elle continue à le suivre de près. Elle aimerait qu'il trouve un emploi, une formation, loin de ces rues hostiles où, dit-il, « tout le monde est un ennemi »

Avant de ramener Jason chez lui, Liz arrête la voiture devant le mémorial de l'ONG Kids off the Block. « Ne vous attardez pas pour les photos », me lance-t-elle, inquiète, en scrutant les alentours. La baraque de fortune abrite des centaines de petites stèles en rangs serrés, avec nom et date de naissance. Les victimes ont 7, 10, 14, 20 ans. L'association n'arrive pas à suivre le rythme infernal des tueries : il manque plus de 500 plaques. Sur le monument, il est écrit « How many more ? » (combien de plus ?). À Chicago, plus de 300 personnes ont été tuées au cours des six premiers mois de l'année, un record depuis dix ans. La presse tient la chronique des fusillades. La chaîne locale Fox 32 enchaîne les directs spectaculaires et larmoyants : mamans éplorées, voisins incrédules, policiers sur les dents.

Liz a vu tant d'élèves mourir. « À treize ou quatorze, j'ai arrêté de compter. » Il y a deux ans, cette jeune femme débordante d'énergie fut une des héroïnes de Chicagoland, une série documentaire de CNN. On l'y voit tenter de sauver son lycée menacé, le protéger des règlements de comptes. Dans le film, on croise Jason ainsi qu'un autre étudiant à dreadlocks, Lee McCullum. Au mois de mai, Lee a été assassiné en plein jour, d'une balle dans la tête. Lee n'était pas juste un « ancien des gangs, dit Liz, rencontrée quelques jours après le drame. C'était un garçon normal, plein d'humour, un très bon basketteur, un père de famille qui avait des espoirs et des rêves ».

Liz Dozier, proviseure du lycée Fenger, était l'héroïne de la série "Chicagoland" diffusée sur CNN © capture d'écran CNN Liz Dozier, proviseure du lycée Fenger, était l'héroïne de la série "Chicagoland" diffusée sur CNN © capture d'écran CNN

L'été dernier, Liz a quitté l'enseignement. Elle dirige une ONG, Chicago Beyond, qui finance grâce à des mécènes privés des programmes ciblés pour les jeunes. Elle ne voulait plus « participer à un système en faillite ». Dans la troisième ville des États-Unis, l'école publique est en perdition. Appauvrie par la crise financière, la municipalité démocrate, dirigée par Rahm Emanuel, l'ancien chef de cabinet de Barack Obama à la Maison Blanche, a fermé cinquante établissements, la plupart dans les quartiers noirs et pauvres, remplacés par des écoles semi-privées, parfois payantes et sélectives.

L'État de l'Illinois n'a plus de budget depuis l'été dernier, à cause d'une interminable bataille politique entre démocrates et républicains. Les services sociaux fonctionnent au ralenti. Écoles et universités publiques ont commencé à licencier. Les établissements les plus aidés par l'État, qui accueillent les plus modestes, trinquent en premier. « C'est criminel, dit Liz. Certains élèves ont besoin d'être plus aidés que les autres. C'est comme si on leur disait “je sais que vous êtes malades, mais je ne peux pas vous soigner”. Si on n'investit pas dans ces gosses, ça nous coûtera demain dix ou vingt fois plus cher. »

La cité des murs invisibles

Qui s'en soucie ? Chicago reste une sorte de laboratoire effrayant de la ségrégation des Afro-Américains, malgré des décennies de lutte pour les droits civiques, malgré la présence à la Maison Blanche du premier président noir de l'Histoire. La « ville du vent », son nom pour les touristes, est aussi la cité des murs invisibles.

À Logan Square ou Andersonville, les quartiers du nord où vivent les « hipsters » et les couples à poussettes, on ne croise presque que des visages blancs. Comme, plus au sud, dans les allées impeccables de la très prestigieuse université de Chicago, quadrillées par une police privée surarmée. Quelques « blocks » plus loin, le paysage change du tout au tout, comme si l'on avait traversé sans s'en rendre compte une frontière imaginaire. Sur l'autoroute, il n'y a plus que des Noirs dans les voitures. Des rues ont conservé un air de banlieue américaine paisible, avec pelouses et grands arbres à l'ombre généreuse, mais les commerces ferment, des pavillons sont murés. Dans son lycée, Liz Dozier devait faire avec 60 % d'étudiants considérés comme sans-abri, faute de logement décent.

Dès qu'ils en ont les moyens, les habitants fuient. Les chanceux sont peu nombreux : l'écrasante majorité des Afro-Américains de Chicago reste cantonnée dans les quartiers désolés du South Side et du West Side, comme il y a quarante ans. Dans la géographie mentale d'un habitant du nord, ces deux immenses quartiers sont des « no-go zones » à éviter. Pour les jeunes Noirs du South Side, où Barack Obama fut travailleur social dans les années 1980, « Downtown » reste un monde inaccessible.

« La ségrégation reste un des plus grands problèmes de Chicago. Quelques politiques ont été tentées, mais on n'a pas fait assez », bougonne Dick Simpson, le directeur de l'institut de sciences politiques de l'université de l'Illinois, qui s'en offusquait déjà quand il était conseiller municipal dans les années 1970.

Une rue du South Side © Mathieu Magnaudeix Une rue du South Side © Mathieu Magnaudeix

Les chiffres et les cartes parlent d'eux-mêmes : le South Side et le West Side restent des quartiers presque exclusivement afro-américains, enclavés, à faibles revenus, minés par les difficultés sociales, rongés par la violence. Le revenu des Blancs et des Latinos progresse, celui des Afro-Américains régresse. Une étude de l'université de l'Illinois affirme qu'un Noir de 18 à 24 ans sur deux n'a ni formation ni travail : plus que les Latinos, bien davantage que les Blancs. Dans son bureau, Matt Wilson, l'auteur de l'enquête, la première du genre, s'avoue écœuré face au sort de cette « génération perdue ». « Certains jeunes de quartiers défavorisés nous ont dit : si je n'avais pas mon job actuel, je ne pourrais peut-être pas vous parler parce que je serais mort, raconte le jeune chercheur. Malheureusement, pour ceux qui prennent les décisions, ceux-là restent des invisibles tapis dans l'ombre. »

Aux nouveaux habitants qui veulent comprendre la ville, Karen Shelley, une des responsables locales de l'ACLU (American Civil Liberties Union), la grande association américaine de défense des droits de l'homme, conseille de se plonger dans la biographie de Richard Daley, le “pharaon” démocrate qui gouverna la ville de 1955 à 1976. On y apprend comment Chicago, la grande mégapole industrielle du Nord, a accueilli au début du XXe siècle, et durant des décennies, les Afro-Américains qui quittaient les États racistes du Sud. Comment, après la Seconde Guerre mondiale, Daley a choisi d'encourager la ségrégation, utilisant l'urbanisme et les logements sociaux pour contenir les Afro-Américains, mais aussi éviter la fuite des Blancs vers les banlieues.

Une longue histoire de ségrégation : les quartiers les plus afro-américains (en bleu) sont ravagés par le chômage © capture d'écran Chicago Reader Une longue histoire de ségrégation : les quartiers les plus afro-américains (en bleu) sont ravagés par le chômage © capture d'écran Chicago Reader

Après le vote de la loi sur les droits civiques de 1964, Martin Luther King vint même s'installer à Chicago pour protester contre un « système vicieux destiné à poursuivre la colonisation de milliers de Noirs dans des bidonvilles ». Il y eut des émeutes, King partit après avoir obtenu quelques vagues promesses. Depuis, à l'exception du premier maire afro-américain de la ville, Harold Washington, les édiles démocrates (dont le propre fils de Daley, maire de 1989 à 2011), d'abord préoccupés par l'attractivité économique et les grands projets, n'ont jamais vraiment cherché à abolir les ghettos.

Surnommé « le maire 1 % » pour sa proximité avec les milieux d'affaires, l'actuel maire Rahm Emanuel n'a pas fait grand-chose pour casser cet apartheid hérité de l'Histoire. Il apparaît même aujourd'hui comme celui qui le perpétue : depuis le meurtre en octobre 2014 par un policier blanc de Laquan McDonald, un jeune Noir de 17 ans, Chicago ne peut plus ignorer combien sa police, la plus grande du pays – 12 000 agents, un quart du budget de la ville – est rongée par les préjugés raciaux.

« Clash des cultures »

La mort tragique Mc Donald a tout pour susciter l'indignation. Déjà reconnu coupable par des tribunaux pour des abus en service, le policier, Jason Van Dyke, a vidé son chargeur – seize balles – sur l'adolescent, alors que celui-ci n'était pas armé et gisait déjà au sol. Durant un an, la police a maquillé les faits. La municipalité a même versé 5 millions de dollars à sa famille pour calmer le jeu. Mais en novembre 2015, la justice lui a enjoint de rendre publique la vidéo de la mort de McDonald.

Le scandale a éclaboussé les plus hautes autorités de la ville. Le chef de la police a été remplacé. Tandis que Van Dyke attend son procès pour meurtre, la parole se libère. L'Invisible Institute, un consortium de journalistes animé par l'enquêteur Jamie Kalven, a accumulé les scoops dans l'affaire McDonald et fait témoigner les jeunes victimes de violences policières. Rendu public en mars, le rapport d'un groupe de travail indépendant créé par la mairie raconte une longue histoire de « racisme » au sein de la police. Quand elle tire, elle vise ou tue des Afro-Américains dans 77 % des cas. Elle utilise les tasers « de façon disproportionnée » contre les Noirs. Elle fouille leurs véhicules – et ceux des Latinos – quatre fois plus que ceux des Blancs. Elle ne sanctionne presque jamais les agents qui font l'objet de plusieurs dizaines de plaintes. « Il y a un code du silence que l'on apprend dès l'école de police », assure l'ancienne officier de police Shannon Spalding, qui vient de révéler de graves affaires de corruption au sein de l'état-major du Chicago Police Department.

28 novembre 2015. Manifestation après la mort de Laquan McDonald © Reuters 28 novembre 2015. Manifestation après la mort de Laquan McDonald © Reuters

Laquan Mc Donald est devenu un symbole des violences aveugles de la police contre les Noirs. Comme Trayvon Martin (Sanford, Floride), Freddie Gray (Baltimore, Maryland), Michael Brown (Ferguson, Missouri), eux aussi tués par les forces de l'ordre. Comme Philando Castile et Alton Sterling, abattus en juillet, à un jour d'intervalle, par la police à Minneapolis (Minnesota) et Baton Rouge (Louisiane). Les chiffres parlent d'eux-mêmes : selon des statistiques officielles disséquées par le site ProPublica, un Noir américain a 21 fois plus de chances d'être tué par la police qu'un Blanc. Les abus de la police constituent le dénominateur commun du mouvement « Black Lives Matters » (lire ici notre enquête), ainsi que de toute une nouvelle génération de militants qui reformulent les anciens mots d'ordre des partisans des droits civiques en y combinant la lutte contre les inégalités sociales, les violences policières et le sexisme.

À Chicago, un des groupes les plus actifs depuis deux ans dans la dénonciation des violences policières, le Black Youth Project 100, se veut féministe et queer. Sa porte-parole, L'Ierrét Jazelle Ailith, est une trans afro-américaine. Le collectif s'est mobilisé après la mort de Rekia Boyde, une jeune Afro-Américaine abattue en 2012 par un policier hors service – la ville a dédommagé la famille mais le policier a bénéficié d'un non-lieu. « Notre combat, ce sont les femmes noires, toutes les femmes noires, lance d'une voix ferme Charlene Carruthers, la jeune directrice nationale du mouvement. Si les plus marginalisées sont prises en compte, alors tout le monde pourra être libre. » Le combat se place aussi sur le terrain social et économique, précise Johnae Strong, responsable des actions à Chicago. « En plus de la répression physique de la communauté noire, il existe une violence institutionnelle, résultant de choix néolibéraux, qui consiste à ne pas financer les écoles ou la santé : des structures qui permettraient aux Noirs, si elles fonctionnaient, d'être mobiles dans leur vie et de s'autodéterminer. »

Depuis son antre un peu bordélique au rez-de-chaussée de l'université de l'Illinois, le politologue Dick Simpson applaudit ce qu'il ne craint pas de nommer « un nouveau mouvement des droits civiques » – en référence au mouvement pacifique de Martin Luther King et de ses compagnons dans les années soixante –, mêlé aux revendications d'« Occupy Wall Street », le grand mouvement social de contestation des inégalités de la société américaine né avec la crise financière de 2008.

Dans les années 1960, le mouvement des droits civiques déclenchait la détestation d'une partie de l'Amérique, blanche et raciste. « On était en plein clash des cultures », se souvient Simpson, alors très investi au sein du parti démocrate. « Aujourd'hui, nous vivons un peu la même chose, poursuit-il. Le candidat républicain Donald Trump est une page blanche sur laquelle il est possible d'écrire toutes ses frustrations. Ses supporteurs sont en colère contre les minorités ou les femmes, ils voudraient une Amérique fantasmée qui n'a jamais existé. Nos villes sont multiculturelles, mais Donald Trump [avec son mur anti-mexicains, sa proposition d'interdire les musulmans du terriroire américain – ndlr] propose une politique d'immigration rétrograde qui nous ramènerait des décennies, voire des siècles en arrière. »

Le 11 mars, des étudiants et activistes anti-Trump se sont invités à son meeting à l'université de l'Illinois © Reuters Le 11 mars, des étudiants et activistes anti-Trump se sont invités à son meeting à l'université de l'Illinois © Reuters

En mars, Donald Trump devait tenir meeting à Chicago, dans le stade de l'université où enseigne Simpson. Ses supporteurs fascinés étaient venus de tout le Midwest. Mais des activistes et des étudiants, parmi lesquels de nombreux Noirs et Latinos, avaient décidé de s'inviter (photo). L'équipe Trump a annulé l'événement à la dernière minute. Dans les travées, certains supporteurs de Trump leur ont lancé de vieux jurons racistes – un reporter a entendu « Fuyez, esclaves ! ». Sur les grandes chaînes, Trump a dénoncé les « thugs » (la racaille).

Le vieux professeur trouve que la campagne présidentielle de 2016 a le parfum de celle de 1968, orageuse et incertaine. Luther King, le héros des droits civiques, avait été assassiné début avril. Quelques semaines plus tard, Bobby Kennedy, le jeune espoir démocrate, progressiste et opposé à la guerre au Viêtnam, était tué à son tour. Quatre ans après la loi historique sur les droits civiques, le racisme s'exprimait sans gêne. Les démocrates eux-mêmes étaient déchirés. En août, à la convention démocrate de Chicago, le maire Daley, incarnation de la vieille garde du parti, laissait la police charger les manifestants pacifistes opposés à la guerre du Viêtnam. À l'automne, l'ultraconservateur Richard Nixon entrait à la Maison Blanche en ayant agité toutes les peurs. Il promettait la « loi et l'ordre ». La formule a été reprise à son compte par Donald Trump en juillet, après qu'un suprématiste noir a tué cinq policiers blancs à Dallas (Texas). Dimanche 17 juillet, trois autres policiers ont été tués à Baton Rouge.

En novembre, le professeur Dick Simpson, qui soutenait Sanders à la primaire démocrate, votera Hillary Clinton, malgré les ouvrages informés qu'il écrit sur la corruption locale du parti démocrate. Il dit : « En fait, le choix de cette élection est assez simple : voulez-vous la suite d’Obama ou bien Trump ? » Mais Clinton n'est pas Obama. « Les gens ne l'aiment pas. Un attentat, une guerre contre Daech, une récession, et il n'est pas exclu que l'élection tourne mal. »

Trump élu ? Simpson ne veut pas y croire. Renseigné par l'histoire, il prédit déjà le scénario de cette présidence. Dans les années 1920, dit-il, « Chicago a déjà élu Donald Trump ». Il s'appelait William Hale Thompson. « Il s'était rendu célèbre en annonçant son intention de frapper le roi d'Angleterre. Il est arrivé un jour à cheval à l'hôtel de ville et fut financé par Al Capone. » Playboy et fan de yachts, Thompson disait ce que ses auditoires voulaient entendre. Comme Trump, il détestait les juges. Son deuxième mandat s'est fini dans le scandale et l'opprobre. Battu à plate couture après son second mandat, il finit oublié. « Big Bill » fut le dernier républicain élu à la mairie. 

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