Prix du blé: les spéculateurs pointés du doigt

Par
Après la suspension des exportations de blé par la Russie, c'est au tour de l'Ukraine: Kiev devrait annoncer, mercredi 17 août, de fortes réductions de ses exportations de céréales. Les cours du blé risquent d'entrer une nouvelle fois en ébullition. Mais les spéculateurs sont-ils les vrais responsables de la flambée des cours? Comment freiner ces pratiques?

La lecture des articles est réservée aux abonnés.

La flambée des cours du blé observée depuis le mois de juillet, et le gel des exportations russes en vigueur depuis le 15 août, ont réactivé le spectre des «émeutes de la faim» du printemps 2008. Mardi, le boisseau de blé (27 kilos) s'échangeait, à la bourse de Chicago, à plus de sept dollars, contre à peine plus de quatre dollars début juin. Il avait frôlé, au plus fort de la crise de 2008, les 13 dollars. L'Egypte, premier importateur de blé, est déjà fragilisée: ces crispations devraient lui coûter au moins quatre milliards de livres (550.000 euros) d'ici la fin de l'année. En plein mois du ramadan, alors que la demande de nourriture explose de 25% dans de nombreux pays du Sud, les tensions ne devraient pas s'apaiser. Une fois encore, les spéculateurs sont pointés du doigt.
1 - L'ombre des spéculateurs derrière la hausse des cours?
La canicule et les incendies en Russie, troisième producteur mondial de blé, continuent de faire des ravages: Moscou a révisé à la baisse, le 9 août, ses prévisions de production de céréales, aux environs de 60 millions de tonnes, contre 90 millions prévus. D'autres poids lourds du marché du blé ont été fragilisés ces dernières semaines: l'Ukraine et le Kazakhstan ont connu d'importantes vagues de chaleur, tandis que le Canada a souffert d'inondations. Kiev devait annoncer mercredi 18 août, de fortes réductions de ses exportations de blé et d'orge.
La FAO, l'agence des Nations unies pour l'agriculture et l'alimentation, a donc dû se résoudre à revoir elle aussi ses prévisions, le 4 août. Tout en précisant que «le marché mondial du blé reste nettement plus équilibré que lors de la crise alimentaire mondiale en 2007-2008». Les «fondamentaux» du marché sont jugés rassurants, à commencer par les stocks de blé, qui se sont reconstitués depuis 2008 – à plus de 190 millions de tonnes. Le spectre de la pénurie est écarté. De là à pointer du doigt les spéculateurs, accusés d'entretenir artificiellement la hausse en cours en jouant sur les anticipations de crise...

2 - L'ampleur des dégâts difficile à cerner
Dans une note d'étude publiée en juin, la FAO s'est penchée sur le fonctionnement des marchés à terme, propices à la spéculation. Et relève que «seulement 2% des contrats à terme aboutissent à la livraison des produits matériels». En clair, la plupart des investisseurs ne veulent pas acheter du blé ou du maïs, mais uniquement s'échanger des contrats en fonction des évolutions boursières, avant que ceux-ci n'arrivent à expiration, pour en tirer profit. Alors que les actions et obligations sont malmenées depuis l'éclatement de la crise des «subprime», les matières premières agricoles sont un refuge rêvé pour des investisseurs prudents. Les fonds indexés à la performance de telle ou telle matière première sont en plein essor. Ces «trackers» très rentables détiennent, selon la FAO, «environ 25 à 35% de tous les contrats à terme agricoles». Avec des taux de rentabilité très supérieurs à ceux des marchés actions classiques.

Barack Obama encadre les marchés à terme agricoles

Toute la question consiste à savoir si ces investissements, en dizaines de milliards de dollars chaque année, dopent les cours, et surtout dans quelle proportion. Les économistes sont très partagés. Certains sont persuadés que la spéculation n'a aucun effet. La preuve, disent-ils: les cours du riz, où les marchés à terme sont négligeables, connaissent également des pics soudains. D'autres, plus nombreux, perçoivent avant tout des effets sur la volatilité des cours, plus importants que ceux sur leurs niveaux, mais nettement plus dommageables pour les agriculteurs en bout de chaîne.

Dans un rapport publié en 2009, un institut de recherche américain, l'IFPRI, s'est employé à mesurer l'effet de la spéculation sur les cours à la bourse de Chicago, à partir d'indicateurs précis, comme les volumes de contrats à terme (la spéculation augmente les volumes), ou encore le rapport entre les positions «commerciales» et «non commerciales» (les positions «non commerciales» étant celles des spéculateurs). Leur bilan, résumé dans le graphique ci-dessous, est mitigé: «Les activités spéculatives pourraient avoir influencé les cours», ajoutant avoir trouvé des preuves de causalité indiscutables sur certaines périodes.