Quarante ans après, les derniers dirigeants khmers rouges condamnés pour génocide

Pour la première fois, le tribunal chargé de juger les Khmers rouges a retenu la qualification de génocide lors du procès contre deux anciens dirigeants khmers rouges le 16 novembre. Il pourrait cependant s’agir du dernier procès contre le régime des Khmers rouges, tant le gouvernement cambodgien est réticent à juger d’autres anciens cadres de Pol Pot.

Pierre Motin

17 novembre 2018 à 18h30

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Phnom Penh (Cambodge), correspondance -. Le 25 mai 1978, Yun Bin était attaché à l’aide d’une corde, amené sur un site d’exécution, battu jusqu’à ce qu’il perde conscience, puis jeté dans un puits avec plusieurs dizaines d’autres personnes. Quand il reprit conscience, ceux qui n’étaient pas morts appelaient à l’aide. Les soldats khmers rouges jetèrent alors des grenades dans le puits jusqu’à ce que les cris cessent. Seul rescapé, il est l’une des parties civiles dans l’affaire 002/02 des Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens (CETC).

Ce tribunal chargé de juger les Khmers rouges à Phnom Penh a condamné vendredi 16 novembre les deux derniers dirigeants du régime encore en vie à la prison à perpétuité pour génocide et crimes contre l’humanité. Nuon Chea, 92 ans, « frère numéro 2 » et bras droit de Pol Pot, et Khieu Samphan, 87 ans, l’ancien chef de l’État khmer rouge, ont été condamnés à la prison à perpétuité.

L'ancien dirigeant khmer rouge, Khieu Samphan, dans l'attente du verdict le 16 novembre. © Reuters

Pour la première fois, la qualification de crime de génocide est retenue pour qualifier les violations massives des droits de l’homme perpétrées par les Khmers rouges. Les juges ont reconnu deux génocides entre 1977 et 1979, à l’encontre de la minorité vietnamienne et des Chams, une ethnie musulmane cambodgienne. Près de 40 ans après la chute du régime du Kampuchéa démocratique, Nuon Chea et Khieu Samphan ont tous les deux été déclarés responsables du génocide des Vietnamiens, tandis que seul Nuon Chea a été reconnu responsable du génocide des Chams. Entre 100 000 et 500 000 membres de cette communauté ont été tués par les Khmers rouges.

« Nous sommes très satisfaits du verdict historique du 16 novembre, indique Vincent de Wilde, substitut du co-procureur international. Pour les victimes, il s'agit d'une décision majeure qui reconnaît le système intrinsèquement criminel mis en place par les Khmers rouges à leur encontre. Un système où les personnes ne disposaient plus d'aucun droit ni d’aucune liberté. »

Auparavant, seuls les génocides des Tutsis au Rwanda en 1994 et des Bosniaques à Srebrenica en 1995 avaient été reconnus par les tribunaux internationaux depuis l'adoption de la Convention de Genève de 1948 portant sur le crime de génocide. Pour Phil Robertson, directeur adjoint du bureau Asie de Human Rights Watch, « en condamnant ces deux dirigeants khmers rouges, le tribunal a affirmé la vérité incontestable qu’un génocide a eu lieu alors que le monde regardait ailleurs. Il s’agit d’un événement capital pour la justice internationale ».

Les deux anciens membres du comité permanent du parti ont en outre été reconnus coupables d’extermination, esclavage, déportation, emprisonnement, torture, persécution pour motifs politiques, religieux ou raciaux, disparitions forcées et viols de masse du fait de la politique des mariages forcés. L’université de Yale estime que ce régime a été responsable de la mort de plus de 1,7 million de Cambodgiens, soit plus de 20 % de la population du pays, entre 1975 et 1979, alors que les Khmers rouges tentaient d’imposer, par l’utilisation aveugle de la force, une société agraire socialiste. Pol Pot, alias « frère numéro un », est mort en 1998 sans avoir été jugé.

Photos de prisonniers du centre S-21. © DR

Le tribunal a énuméré les formes de tortures et d’exécution utilisées : suffocation par sac plastique, arrachage d’ongles de mains et de pieds, exécution par électrocution ou en assénant des coups de manche de pioche sur la nuque, noyade des musulmans… Alors que le verdict était lu, Nuon Chea, les yeux cachés par d’épaisses lunettes noires, a demandé à être ramené à sa cellule en raison de problèmes de santé. 283 journées d’audience ont été nécessaires pour parvenir à ce verdict, la chambre de première instance ayant entendu plus de 114 témoins et 63 parties civiles. La défense a d’ores et déjà annoncé qu’elle fera appel.

Il ne s’agit pas du premier verdict énoncé par le tribunal. La première condamnation visait Kaing Guek Eav, aussi connu sous le nom de Duch, dans le cadre de l’affaire 001. L’ancien dirigeant du camp de torture et de détention S-21, dans lequel plus de 14 000 personnes ont trouvé la mort, a été condamné à la prison à perpétuité en février 2012. Par ailleurs, Nuon Chea et Khieu Samphan avaient déjà été condamnés en 2014 à la détention à perpétuité, reconnus coupables de crimes contre l’humanité pour les massacres de masse perpétrés par le régime de l’Angkar.

Les réticences du premier ministre cambodgien, Hun Sen

Il pourrait s'agir du dernier procès mené par le tribunal. Des poursuites ont été engagées contre quatre autres cadres khmers rouges potentiellement responsables de centaines de milliers de morts – ce sont les affaires 003 et 004. Mais les dossiers connaissent de nombreux retards, en raison de l’attitude dilatoire de certains magistrats, mettant en évidence le manque de volonté des autorités cambodgiennes à traduire en justice les cadres intermédiaires du régime.

Les Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens ont notamment fait l’objet de vives critiques pour le manque d’indépendance des magistrats cambodgiens et la corruption qui les a touchés. En effet, le tribunal est constitué de magistrats internationaux et cambodgiens, condition posée par Hun Sen lors de la création du tribunal en 1997.

Le premier ministre cambodgien Hun Sen, ancien khmer rouge, au pouvoir depuis 33 ans. © Reuters

Hun Sen est lui-même un ancien transfuge khmer rouge. À la tête d’un régiment dans l’est du pays, il fait défection en 1977 auprès du Vietnam pour échapper aux purges du régime avant de revenir dans les bagages de l’armée vietnamienne qui reprend Phnom Penh en 1979, et devient l’un des dirigeants du régime mis en place par Hanoï. En 1985, il est nommé premier ministre, un poste qu’il n’a depuis jamais quitté. Un rapport de Human Rights Watch publié en juin dernier souligne que Hun Sen est entouré d’anciens cadres khmers rouges suspectés de graves violations des droits de l’homme, qui lui ont permis de sécuriser son emprise politique sur le pays.

En 2015, le premier ministre déclarait que de nouvelles poursuites étaient susceptibles de déclencher une guerre civile. « Le tribunal étend sa portée, ce qui fait presque fuir les gens dans la forêt, soulignait-il alors. La valeur de la paix et le coût en vies humaines doivent être pris en considération. » Pourtant, il n’y a plus de combattants khmers rouges depuis bien longtemps, les derniers bastions ayant déposé les armes en 1999.

Pour Vincent de Wilde, le tribunal est compétent en droit pour juger tant les dirigeants du Kampuchéa démocratique que les principaux responsables des crimes commis. « Les décisions ne devraient pas être fondées ou influencées par d'autres considérations, qu'elles soient d'ordre budgétaire ou politique, souligne le substitut du co-procureur international. Nous espérons donc que cette indépendance et cette impartialité requises de chacun des juges mèneront à la tenue d'un ou plusieurs autres procès dans les mois à venir. Les preuves le justifient et les victimes le méritent. »

Bien que le coût élevé du tribunal – plus de 300 millions de dollars depuis sa création – et sa lenteur aient régulièrement été mis en cause, de nombreux observateurs s’accordent sur le fait que son action a offert aux victimes des crimes khmers rouges l’occasion de se confronter aux responsables du régime. Depuis sa création, plus de 350 000 personnes ont assisté aux audiences du tribunal. Les enquêtes du tribunal fournissent une masse d’informations inestimable pour le futur travail de mémoire des historiens.

Pour Youk Chhang, un survivant du régime de l’Angkar et directeur de l’institut de recherche sur les crimes des Khmers rouges DC-Cam, le verdict « réaffirme l’humanité collective des victimes survivantes, et valide les souffrances et pertes qu’elles ont subies ». Mais certains restent dubitatifs quant à l’importance des verdicts du tribunal. Selon Noan Sereiboth, un jeune blogueur politique cambodgien, « la justice ou l’absence de justice reviennent au même. Les victimes et les jeunes générations connaissent la vérité du régime des Khmers rouges, au moins dans les grandes lignes ».

Pierre Motin

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