Le «Grand Jérusalem» de Netanyahou est prêt

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L’adoption de la loi qui créerait le « Grand Jérusalem » en annexant les colonies périphériques de la Ville sainte a été retardée fin octobre 2017, mais pas abandonnée. Plusieurs initiatives et décisions politiques récentes montrent que Benjamin Netanyahou n’a pas renoncé à ce projet qui couperait la Cisjordanie en deux et confisquerait près de 200 km² de son territoire.

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L’année 2018, qui voit ce jeudi 19 avril l’État d’Israël fêter ses 70 ans, sera-t-elle celle de la création du « Grand Jérusalem » ? Plusieurs initiatives ou décisions politiques qui se sont succédé à bas bruit au cours des derniers mois semblent indiquer que le gouvernement Netanyahou pourrait réaliser, en cette année historique, le rêve caressé depuis des lustres par une grande partie de son électorat : annexer à l’actuelle municipalité de Jérusalem les trois « blocs » de colonies qui la cernent, au nord, à l’est et au sud. Et constituer une énorme métropole, qui s’étendrait sur plus de 300 km² depuis les faubourgs de Ramallah, au nord, jusqu’au-delà de Bethléem, au sud, et prolongerait son emprise, à l’est, jusqu’aux portes de Jéricho, coupant définitivement la Cisjordanie en deux.

  • Depuis l’occupation de la Cisjordanie, en 1967, Israël n’a cessé d’étendre la superficie de Jérusalem et d’assurer une forte majorité juive dans la population. En cinq cartes superposables, notre infographie montre, entre 1947 et 2018, l’évolution du contrôle de l’espace et du développement de la colonisation dans la ville et sa périphérie, le tracé du mur et l’étendue que pourrait occuper le futur « Grand Jérusalem », au détriment du territoire palestinien de Cisjordanie. (Cliquez sur les années pour faire défiler les cartes.)

© Mediapart

De fait, cette annexion est déjà largement réalisée : ces trois « blocs » de colonies sont déjà coupés de la Cisjordanie par le mur de séparation et reliés au cœur de Jérusalem par des voies réservées en priorité aux véhicules israéliens. Mais du point de vue du droit israélien, des limites administratives et du statut de leurs habitants, ces ensembles urbains interconnectés, où la population juive est largement majoritaire, ne constituent pas – encore – la puissante et majestueuse entité unique qui hante les rêves de nombre d’Israéliens, au-delà même de la droite nationaliste.

En 2007, l’idée de rendre formel ce fait accompli, construit depuis 40 ans par l’entreprise de colonisation, et de l’inscrire dans la loi, avait été avancée par un député du Likoud, aujourd’hui membre du gouvernement. Ancien para, connu pour son obsession expansionniste, Yisrael Katz avait proposé d’annexer purement et simplement ces blocs de colonies à Jérusalem pour « affaiblir le contrôle arabe » sur la ville.

Les réactions, chez les Palestiniens mais surtout dans la communauté internationale, avaient été si hostiles que, pour éviter une coûteuse bataille diplomatique, son texte avait été enterré. Mais le rêve d’un « Grand Jérusalem » n’avait pas disparu pour autant de l’horizon politique de la droite israélienne.

Baptisé « Jérusalem 5800 », selon le calendrier hébreu (2040 pour le calendrier grégorien), le plan directeur, clairement mégalomane, d’une « métropole de Jérusalem », plus annexionniste encore que la proposition de Katz, a commencé à circuler fin 2016. Financé par le milliardaire australien Kevin Bermeister, proche de l’extrême droite israélienne et mécène de la colonie de Nof Zion, dans le quartier palestinien de Jabal Moukaber, à Jérusalem-Est, ce projet, fruit de quatre mois de travail d’une équipe d’experts dirigée par un architecte et urbaniste israélien, a coûté plus d’un million d’euros.

Il prévoit une ville gigantesque de 5 millions d’habitants s’étendant sur près de 60 km, d’ouest en est, de la Ligne verte, qui délimite la « frontière » de la Cisjordanie à la vallée du Jourdain, et du nord au sud sur plus de 40 km. Ses limites municipales, qui s’approchent jusqu’à 20 km de Tel-Aviv, englobent les villes palestiniennes de Ramallah, Jéricho et Bethléem et frôlent la frontière jordanienne.

Un extrait de la brochure de présentation du projet "Jérusalem 5800" © DR Un extrait de la brochure de présentation du projet "Jérusalem 5800" © DR

Selon la luxueuse brochure distribuée aux décideurs politiques et économiques, le projet de Kevin Bermeister et de ses urbanistes repose essentiellement sur le caractère juif de Jérusalem. Ils rappellent que Jérusalem est sacrée pour « les trois religions », mais ne s’attardent ni sur le christianisme ni sur l’islam. Et ils avancent six principes sur lesquels ils disent se fonder. Le premier affirme qu’Israël « est l’âme de la nation juive et Jérusalem l’âme d’Israël et de la nation juive ». Le sixième indique que « le plan souhaite instaurer une situation dans laquelle le ratio actuel entre la population juive et la population minoritaire – 65 % / 35 % – doit être préservé ».

Le document n’identifie pas cette « population minoritaire » et ne mentionne nulle part l’existence d’un problème politique avec elle. Il n’évoque pas davantage les besoins des résidents palestiniens ou le développement des quartiers arabes de la méga-métropole. Le mot Palestinien ne figure d’ailleurs pas dans les 108 pages de la brochure. Quant au mot musulman, il apparaît à 11 reprises, dont 8 sont concentrées dans le chapitre qui traite de la « menace démographique ».

L’hypothèse selon laquelle un autre État pourrait être créé, dont Jérusalem serait la capitale, ne fait même pas l’objet d’une allusion. « Nous partons du principe qu’en vertu de considérations qui ne sont pas politiques, écrivent les promoteurs du projet, la métropole de Jérusalem ne sera pas divisible. Nous la voyons comme une continuité territoriale permettant une libre circulation des personnes et des biens. »

Ce plan directeur littéralement hors sol, qui prévoit la création d’une multitude d’attractions touristiques et d’un aéroport international dans la vallée du Jourdain, ne serait-il que le projet quasi messianique d’un investisseur fortuné, enrichi en Australie par l’immobilier et les jeux vidéo, indifférent aux réalités du lieu et du moment et prêt à transformer Jérusalem en parc d’attractions biblique ? Le coup de pub chimérique d’un juif de la diaspora enrôlé aux côtés des nationalistes religieux ?

Ce n’est l’avis ni de Yariv Levin, ministre israélien du tourisme, ni de Ze’ev Elkin, ministre chargé des affaires de Jérusalem, tous deux membres du Likoud, le parti du premier ministre Benjamin Netanyahou, qui ont accepté de signer les textes de présentation flatteurs de la brochure. « J’espère vivement, écrit notamment Elkin, que les conversations vont se poursuivre et progresser parmi les membres du gouvernement israélien, sur ce projet et l’avenir de Jérusalem comme capitale d’Israël. »

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