«Les premiers bailleurs de fonds de l’OMS: les Etats-Unis et la fondation Bill Gates»

Par Rouguyata Sall

Face au Covid-19, l’Organisation mondiale de la santé veut lever 613 millions d’euros et appelle le monde à davantage de solidarité. Auriane Guilbaud, spécialiste des organisations internationales, décrypte la gestion par l’OMS de cette pandémie et le poids des donateurs.

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Spécialiste des organisations internationales et des politiques de santé mondiale, Auriane Guilbaud est maîtresse de conférences en science politique à l’université Paris Nanterre et chercheuse au CRESPPA (Centre de recherches sociologiques et politiques de Paris). Pour Mediapart, elle revient sur la stratégie de l'organisation mondiale de la santé (OMS) face à la crise sanitaire…

La Chine a déclaré le 7 janvier l’épidémie de Covid-19. Depuis, le coronavirus SARS-CoV-2 s’est propagé partout dans le monde. La déclaration de « pandémie » par l’OMS, effectuée le 11 mars, a-t-elle été trop tardive ?

Auriane Guilbaud : Non, je ne trouve pas. L’OMS avait déjà déclaré une situation d’urgence sanitaire internationale le 30 janvier. La communication de l’OMS lors de cette crise sanitaire s’est améliorée par rapport aux épidémies précédentes. Il y a des conférences de presse régulièrement, et même si la situation de pandémie a été déclarée le 11 mars, le monde était bien conscient que la situation était tout de même extrêmement urgente.

Auriane Guilbaud. Auriane Guilbaud.

En 2009, lors de l’épisode de la grippe aviaire H1N1, l’OMS a justement été critiquée pour avoir déclaré une situation de pandémie trop tôt, qui finalement n’avait pas eu lieu. Ça a été un gros scandale au sein de l’organisation. À l’inverse, en 2014 lors de l’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest, l’OMS avait été critiquée pour avoir déclaré une situation d’urgence sanitaire internationale trop tardivement. C’est un équilibre à trouver.

L’OMS a l’autorité pour déclarer des situations d’urgence de santé publique, sur avis éventuellement d’un comité d’urgence. Il y a toute une procédure qui s’appuie sur des avis d’experts scientifiques. C’est une organisation internationale donc elle est intergouvernementale. C’est avant tout ce que ces États membres en font. L’OMS doit donc être politiquement prudente, pour ne pas se mettre à dos ses États membres et s’assurer de leur coopération.

Quelles sont les différences par rapport à la gestion des précédentes épidémies de Sras en 2002 ou d’Ebola en 2014 ?

L’épidémie actuelle est due à un coronavirus, comme l’épidémie de Sras en 2002-2003 et l’épidémie de Mers depuis 2012, qui sévit toujours au Moyen-Orient. Lors de l’épidémie de Sras, la Chine a mis beaucoup plus longtemps avant de coopérer avec l’OMS et de déclarer les cas. Quand la coordination internationale s’est mise en place, ça a été beaucoup plus tardif. La Chine a été très critiquée pour son manque de transparence. Cette fois-ci, même si elle a encore été critiquée pour avoir réagi un peu tardivement au niveau local, ça a été beaucoup plus vite.

L’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest en 2014 a joué un grand rôle et déclenché une réforme de la manière dont l’OMS gère les pandémies, en lançant un programme de gestion des situations d’urgences sanitaires. L’OMS a développé un petit peu plus de capacité opérationnelle depuis, on le voit par exemple avec l’envoi de missions Covid-19 en Chine ou en Iran.

L’OMS a lancé le 5 février un appel de fonds de 675 millions de dollars (613 millions d’euros) pour lutter contre Covid-19, dont un dixième pour financer ses opérations et le reste pour les pays qui sont particulièrement menacés par le virus.

Le programme de gestion des situations d’urgence sanitaire n’est pas compris dans le budget général de l’OMS. Désormais, il y a des financements dédiés pour ce programme de gestion des épidémies, un fonds d’urgence peut être ouvert.

En 2014, l’OMS n’avait clairement pas assez d’argent pour la crise Ebola. Et les États membres ont été beaucoup trop longs à mettre de l’argent sur la table pour aider les pays africains touchés. Le nouveau programme de gestion des épidémies a un budget séparé, ça lui permet peut-être d’attirer des fonds de manière plus claire, pour telle situation d’urgence. Il n’empêche que ce financement reste toujours un peu laborieux [153 millions de dollars au 19 mars– ndlr].

Comment le budget de l’OMS a-t-il évolué depuis 1990, année de l’ouverture aux contributions volontaires, en plus des contributions régulières des États membres ?

Le budget de l’OMS est constitué à 80 % de contributions volontaires et à 20 % de contributions régulières des États membres. À partir de la fin des années 1980, il y a eu une augmentation beaucoup plus rapide de la part de ces contributions volontaires, qui proviennent des États membres et du privé. Les États membres vont flécher leurs contributions volontaires vers un programme ou une action spécifique de l’organisation, pour la polio, la lutte contre l’obésité, etc., et non pas les donner de manière générale.

L’augmentation de la part des contributions volontaires fait peser de grandes contraintes sur l’OMS : ça contraint sa marge de manœuvre. Elle est dépendante encore plus fortement de ses États membres, de là où ils veulent intervenir, et surtout des États membres qui contribuent le plus. Le premier bailleur de fonds, ce sont les États-Unis, autour de 20 %, et le deuxième, la fondation Bill & Melinda Gates.

Ce qui est marquant, c’est que le budget est de plus en plus fragmenté ces dernières années. L’OMS a besoin d’argent pour les épidémies ou pour ses programmes sanitaires, et donc elle cherche à attirer les donateurs et les États. C’est pourquoi son nouveau directeur général, le docteur Tedros Adhanom Ghebreyesus, a mis en place un Investment case [argumentaire d’investissement –ndlr] pour promouvoir un investissement à l’OMS comme quelque chose de rentable.

Quel est son rôle dans la recherche de traitements et de vaccins ?

L’OMS ne va pas faire directement de la recherche. Elle va établir des normes, des standards internationaux, faire de la formation des personnels, de la promotion de la recherche, en plus de la surveillance des épidémies et du soutien aux États.

Sur le Covid-19, ils publient un certain nombre de guidelines [lignes directrices], de résultats de recherche, ils donnent des pistes, sur ce qui a été fait, ce qu’il faudrait faire, ils mettent en lien des chercheurs. Ce n’est pas une agence de recherche qui va développer des traitements et des vaccins mais ils vont pouvoir agir comme des coordinateurs.

À l’échelle internationale, des laboratoires pharmaceutiques privés vont s’activer sur la recherche de traitements et de vaccins. Il y a aussi des partenariats public-privé de développement de produits, comme la coalition pour l’innovation en matière de préparation aux épidémies (CEPI), et l’alliance globale pour les vaccins et l’immunisation (GAVI).

Ces partenariats public-privé vont réunir des organisations internationales, comme l’OMS, des États, des fondations privées, des entreprises, parfois des organisations de la société civile, pour stimuler la recherche. Ils participent toutefois eux aussi à une certaine fragmentation du champ de la santé mondiale.

160 pays sont touchés au 19 mars. L’OMS doit assurer son rôle d’autorité directrice et coordinatrice dans le domaine de la santé mondiale. Qu’en est-il de la solidarité internationale ?

On va le voir dans les prochains jours, car de plus en plus de cas sont rapportés sur le continent africain et aussi en Amérique latine. Au début de l’épidémie, le directeur général de l’OMS a appelé à une triple solidarité scientifique, financière et politique.

Personne n’était très bien préparé. Résultat, dans un premier temps, chacun concentre ses moyens sur son territoire. On voit que la Chine qui a – qui semble peut-être pour l’instant, je prends des précautions – réussi a priori à juguler la première phase de l’épidémie propose son aide à l’Italie et va sans doute le faire pour d’autres pays africains.

Les États peuvent faire preuve de solidarité internationale en finançant le programme de gestion des épidémies de l’OMS. Les 613 millions du fonds d’urgence vont en partie servir à soutenir les États les plus faiblement dotés. C’est là aussi que va se voir la solidarité internationale à travers l’OMS. Pour l’assurer, il faut que les États continuent à investir dans l’OMS et veillent à ne pas se recroqueviller sur eux et leur réponse nationale.

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