L’ONU se prépare au départ de «l’affligeant» Ban Ki-moon

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Choisi par l’administration Bush en 2007, Ban Ki-moon aura en deux mandats grandement affaibli l’institution internationale. Cédant en permanence aux membres permanents du Conseil de sécurité, étouffant les scandales à répétition, il n’a jamais réussi à s’imposer et très rarement à influer. Son départ à la fin de l’année donne lieu à de complexes tractations.

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New York (Nations unies), de notre correspondante.- « Affligeant », « catastrophique », « décevant » sont quelques-uns des qualificatifs qui reviennent le plus souvent pour décrire le bilan du secrétaire général des Nations unies, qui quittera ses fonctions fin décembre 2016. Tous, qu’ils soient fonctionnaires internationaux ou diplomates, s’accordent sur un point : Ban Ki-moon ne laissera pas le souvenir d’un grand secrétaire général de l'ONU.

Ban Ki-moon achève son mandat de secrétaire général de l'ONU à la fin de l'année. © Reuters Ban Ki-moon achève son mandat de secrétaire général de l'ONU à la fin de l'année. © Reuters

On lui reproche, en vrac, son incapacité à gérer la « maison », son besoin de contrôle qui frôle la paranoïa ainsi que sa mainmise sur tout ce qui pourrait ternir son image, et enfin son népotisme. Depuis son entrée en fonctions, en 2007, il se conduit comme s’il n’avait que faire des règles de l’institution. Dernier scandale en date, en août 2016 : il a nommé son gendre, l’Indien Siddharth Chatterjee, au poste de représentant résident du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) au Kenya, au mépris des règles. En principe, le poste doit être publié afin de permettre aux fonctionnaires de postuler. 

Ban Ki-moon n’en était pas à son coup d’essai : Andrew Gilmour, son directeur politique, dirigera à partir du 1er octobre le bureau des droits de l’homme à New York. Cette promotion s’est faite sans que les États membres ne soient sollicités pour présenter des candidats, comme c’est le cas pour les postes de haut niveau.  

Pourquoi cet homme affable suscite-t-il tant d’animosité ? Est-ce parce que, dès son arrivée, il s’est entouré d’une cour de Coréens qui n’avaient aucune idée de l’ONU, n’en connaissaient aucun des rouages ? Pour Stéphane Dujarric, son porte-parole, « Ban a appris à aimer les Nations unies. Il n’était pas du sérail. Il avait été ministre des affaires étrangères. Il avait été directeur du cabinet du président de l’Assemblée générale, mais il n’avait jamais été ambassadeur ici. Il y a une énorme différence entre un secrétaire général issu de la maison et un secrétaire général qui arrive de l’extérieur. Kofi Annan était un pur produit de la maison. Tous les secrétaires généraux sont venus avec leurs collaborateurs. Par exemple, quand Kofi est arrivé, tous ceux dont il s’est entouré venaient du département des opérations du maintien de la paix (DPKO), qu’il avait dirigé », explique Dujarric.

Le désamour entre Ban et les fonctionnaires remonte à ses premiers pas aux Nations unies, comme le raconte un diplomate proche de lui : « Ce que beaucoup ignorent, c’est que quand Ban Ki-moon a pris ses fonctions en 2007, il était très proche de John Bolton [ancien ambassadeur des États-Unis auprès de l’ONU nommé par Bush fils et farouche néoconservateur – ndlr]. C’est Bolton qui l’a choisi. C’est lui qui lui a conseillé de se séparer de tous ceux qui étaient des proches de Kofi. Bolton lui a donné de très mauvais conseils. Cela a contribué à déstabiliser la maison pendant les deux premières années et a laissé des traces qui perdurent aujourd'hui. »

Si les fonctionnaires expriment leurs sentiments sans langue de bois (off the record tout de même : Ban a beau être sur la dernière ligne droite, la culture du silence qu’il a instaurée perdure), les diplomates tentent dans un premier temps de lui trouver quelques qualités avant d’avouer que son bilan négatif et son manque de charisme et d’autorité ont largement contribué à ternir l’image de l’ONU. Quelques-uns lui reprochent d’avoir voulu faire de la diplomatie à tout prix. Et d’avoir voulu plaire non seulement aux P5 (les cinq membres permanents du Conseil de sécurité : Chine, États-Unis, France, Royaume-Uni, Russie) mais à tous les États, surtout les plus riches.

« Auparavant, seuls les P5 appelaient le secrétaire général pour lui imposer leurs diktats. Maintenant, ils le font tous : l’Arabie saoudite, le Qatar, les Émirats, le Congo. Avant, on se plaignait entre nous : les États-Unis ont fait cela, la France exige ceci. Dorénavant, tout le monde impose ses vues au secrétaire général qui cède sur pratiquement tout. Si le prochain est comme Ban Ki-moon, alors ce n’est pas la peine d’en choisir un nouveau. Autant prendre un petit fonctionnaire à qui on dictera sa conduite, et basta ! », ironise le représentant permanent d’un pays nordique.

Sa réticence à critiquer les violations des droits de l’homme commises par des pays « alliés », en particulier la Chine ou la Turquie, en est le parfait exemple. « Nous savons pertinemment que l’actuel secrétaire général a été choisi précisément par les Américains parce qu’il aurait le doigt sur la couture du pantalon, qu’il ne s’opposerait à aucune des décisions prises par les P5 qui ne voulaient pas d’un second Kofi Annan, à leurs yeux trop charismatique et trop indépendant », affirme un diplomate lusophone.

C’est un fait que le pouvoir du patron de l’ONU est limité. Toutefois, grâce à l’article 99 de la Charte qui stipule que « le secrétaire général peut attirer l’attention du Conseil sur les situations de conflits qui font peser de graves menaces sur la paix et la sécurité internationales », il a la possibilité d’intervenir auprès des États membres. Sur la Crimée, il s’est tu. Probablement pour ne pas déplaire à Vladimir Poutine. Sur la question des réfugiés, on ne l’a pas beaucoup entendu non plus.

« Il y a des tas d’endroits dans le monde où l’ONU fait aujourd’hui profil bas : en Syrie, en Libye, pour ne citer que ces deux pays. Par conséquent, la parole de son secrétaire général n’est pas respectée, encore moins écoutée. C’est facile de dire “Ce n’est pas de ma faute, c’est celle des États”OK, mais alors, que fait-il ? Il aurait dû être plus proactif », s’emporte le diplomate d’un pays qui ne compte que lorsqu’il y a un vote à l’Assemblée générale.

« Il n’a jamais vraiment eu d’interaction avec les P5. Il s’est contenté d’un déjeuner par mois. Peut-être aurait-il dû assister un peu plus aux réunions du ConseilCe que j’en retiendrai, c’est sa méconnaissance totale des dossiers, son manque de vision sur les idéaux de l’ONU, sur ce que doit être l’ONU. Il n’a rien compris au projet collectif. Il laissera une structure administrative à bout de souffle, et un personnel démotivé. Il n’y a jamais eu autant de démissions que sous son ère », affirme un diplomate européen.

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