Europe: les enjeux politiques des élections

Europe: pour une sortie de crise « modeste »?

Oubliez le grand big bang fédéraliste, faites une croix sur le repli souverainiste : plusieurs contributions au débat sur l'Europe, ancrées à gauche, plaident pour des solutions « modestes », sans changement de traités ni fracas. Suffisant ?

Ludovic Lamant

22 janvier 2014 à 18h31

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En réponse à la crise, faut-il plaider pour davantage d'Europe (le « bond en avant » cher aux fédéralistes) ou en revenir, pour un temps au moins, à l'échelon de l'État-nation (un « détour national », faute de mieux) ? Dans l'avalanche d'essais sur les malheurs de l'Union attendus d'ici aux élections européennes de mai, plusieurs contributions tentent de sortir de cette alternative, qui ne cesse de diviser la gauche. Leur point commun : plaider pour des solutions européennes « modestes », au nom d'un certain réalisme, sans s'interdire la rupture, à terme, avec les politiques néolibérales en cours. À les croire, il serait possible de faire pencher à gauche la machine bruxelloise – sans passer par la case du big bang institutionnel.
« "L'Europe" n'est plus un projet, un avenir, un horizon, souhaitable ou redoutable : c'est une réalité, un déjà-là, étonnamment endurant quand on a en tête l'Histoire du continent européen », lit-on dans un long texte collectif publié dans le dernier numéro de la revue Vacarme. Et les dix auteurs de proposer de « politiser les politiques européennes », « traiter l'UE comme un des plans de l'action et du jugement politiques, ni plus ni moins », produire des clivages, identifier des alliés et des ennemis, y investir des ressources et de l'énergie. « Y faire en somme, ici aussi, pas forcément plus mais pas moins qu'ailleurs, de la politique, tout simplement » (lire l'intégralité du texte ici).  
La revue affirme haut et fort sa détestation des politiques d'austérité et d'immigration menées par l'UE, ou encore des négociations pour un traité de libre-échange avec les États-Unis. Mais « ce n'est pas parce qu'elles démontrent la défaillance du projet européen, mais en elles-mêmes, que les politiques européennes pourries sont des politiques pourries, et qu'il faut les vomir ». En clair, il est possible de soutenir ou rejeter des politiques européennes, sans à chaque fois remettre en jeu l'intégralité de la construction européenne.
Quoi qu'en pensent bon nombre d'eurosceptiques, il y aurait donc des batailles de gauche à mener, et à remporter, à Bruxelles, et l'UE ne serait pas « génétiquement » odieuse, par la seule force de ses traités. Le principal problème de l'Union, aujourd'hui, ne résiderait pas dans ses textes de loi, mais bien dans les rapports de force politiques qui la structurent – massivement à droite. En résumé : « Arrêter d'être pour ou contre l'Europe, mais lutter contre les politiques européennes de droite. » Si le parlement européen a attendu trois années pour enfin lancer une enquête sur l'action de la Troïka (BCE, commission, FMI) dans les pays sous assistance, ou s'il est couché si vite (en trois mois, c'était plié) dans la bataille sur le budget d'austérité de l'UE, ce serait avant tout parce que le parlement est le bastion d'élus conservateurs.

Les auteurs de ce texte résolument optimiste en veulent pour preuve, notamment, ce qu'ils identifient, ces derniers temps, comme des « glissements, des variations, donc de la politique » au sein de l'UE. Par exemple l'attitude de la commission européenne à l'encontre des excédents commerciaux allemands, à l'automne. Ainsi, si l'institution dirigée par José Manuel Barroso plaide sans détour pour la rigueur budgétaire, elle juge aussi, depuis l'automne, que Berlin pourrait « faire plus pour rééquilibrer l'économie européenne », et encourager davantage la consommation des ménages allemands – ce qui aurait un effet bénéfique à l'échelle de l'ensemble du continent. Autre signal jugé encourageant : « le pragmatisme dépassant les attentes » de la BCE, qui s'est engagée, s'affranchissant des cadres stricts de ses traités, à racheter des titres de dette publique de manière illimitée.
Des inflexions suffisantes pour redonner du crédit à la « réorientation » de l'Europe chère au président français ? La thèse, en tout cas, peut être vue comme une réponse à un essai nerveux dirigé l'an dernier par l'économiste « atterré » Cédric Durand. Convaincu que la gauche française perd son temps et son âme dans des compromis bruxellois sans fin et incompréhensibles aux yeux des citoyens, persuadé que les institutions bruxelloises ne peuvent que servir le projet néolibéral, ce maître de conférences à Paris 13 propose d'« en finir avec l'Europe », et établir d'autres priorités (un choix stratégique présenté, non pas comme un repli souverainiste, mais une « ruse internationaliste » - lire notre compte-rendu).

Les dix rédacteurs de la revue Vacarme estiment quant à eux que la critique de l'UE, même la plus fine – comme c'est le cas chez Cédric Durand –, ignore souvent tout des nuances du fonctionnement institutionnel de l'UE. Derrière le mot-valise de « Bruxelles » se dissimulent en fait – au moins – trois institutions, aux histoires différentes et aux intérêts souvent opposés : le conseil européen tout-puissant ces temps-ci, qui représente les 28 capitales, la commission, censée œuvrer pour l'intérêt général de l'UE, et le parlement européen, qui vote les lois communautaires.

Et tout le monde, dans la capitale belge, ne pense pas la même chose sur tout : « Ce n'est pas "l'Europe" qui a sombré politiquement et moralement avec les noyés de Lampedusa : ce sont les 28 États européens, qui veulent bien mutualiser la surveillance des frontières, mais pas l'accueil des frontières », rappellent-ils. Les déceptions européennes seraient donc avant tout à mettre sur le compte de la moins européenne des institutions, le conseil. Le risque de simplification serait identique, si l'on résume l'action de l'UE à son seul bilan économique (certes dévastateur)… Et les auteurs d'exhorter à sortir de l'alternative « pour ou contre l'Europe » et à réactiver, depuis le terrain bruxellois, d'autres clivages – « gauche contre droite, relance ou austérité, travail ou capital, etc. ».
De leur côté, les éditions des Petits Matins, avec l'institut Veblen, viennent de traduire en français un texte écrit à l'été 2013 qui se présente comme une « modeste proposition » pour sortir de la crise la zone euro. Si le registre – plus technique, plus précis – est très différent, l'entreprise n'est pas sans lien avec un certain souci de réalisme mis en avant dans les pages de Vacarme. Les auteurs sont trois économistes critiques réputés : le Grec Yanis Varoufakis (adversaire des politiques d'austérité pratiquées dans son pays), le Britannique Stuart Holland (ex-député travailliste, ancien conseiller de Jacques Delors à la commission européenne) et l'Américain James K. Galbraith (un universitaire keynésien, situé à la gauche du parti démocrate).
À eux trois, ils ont mis au point cette proposition qu'ils qualifient de « modeste », parce qu'elle est applicable dans l'instant, n'exigeant aucune modification institutionnelle. Convaincus que la crise en cours est tout autant affaire de sous-investissement et d'urgence sociale, qu'accumulation de dette publique, ils proposent d'en finir avec ce « faux dilemme, entre l'austérité radicale et le passage à une Europe fédérale, impossible dans le contexte actuel ».

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Ils dressent l'inventaire des « contraintes politiques incontournables » qu'il est nécessaire de prendre en compte, à leurs yeux, pour que leur réponse soit réaliste. Ils mettent ainsi de côté les fameuses « euro-obligations » (une mise en commun des dettes publiques des pays de la zone euro, pour partager le fardeau de la dette), parce que bon nombre de pays du nord de l'Europe, dont l'Allemagne, n'en veulent pas. Ils font aussi une croix sur une Europe fédérale, au grand dam des plus enthousiastes des europhiles : « Si la résolution de la crise devait dépendre de l'avènement d'une Europe fédérale, la zone euro s'effondrerait bien avant », tranchent-ils.
Malgré ce carcan de contraintes politiques et de textes de lois, les trois auteurs démontrent qu'il existe des marges de manœuvre, là encore, pour faire évoluer la zone euro. Voici quelques-unes de leurs pistes (allergiques aux échafaudages européens, s'abstenir) : une action conjointe de la banque européenne d'investissement (BEI) et de la BCE, qui émettrait ses propres obligations, pour financer conjointement des programmes d'infrastructures (sans dépendre des États et de leurs finances serrées), une recapitalisation directe des secteurs bancaires par l'Europe, sans endetter les capitales (comme ce fut le cas pour l'Espagne l'an dernier), ou encore un programme de bons alimentaires, et un autre d'accès minimum à l'énergie, qui seraient tous deux financés par la commission (via les revenus du « système européen de banques centrales »).
Ces deux contributions sont loin de faire le tour de la question, à quatre mois d'un scrutin clé pour l'avenir de l'UE. Mais après la publication de l'essai dirigé par Cédric Durand l'an dernier, ou le livre récent des « atterrés » sur l'Europe, les arguments des uns et des autres commencent à se clarifier. En attendant que la campagne à venir s'empare du sujet.

Ludovic Lamant


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