Ferdinand Mbaou: «Sassou-Nguesso a toujours cherché à m’assassiner»

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Une information judiciaire a été ouverte mi-juillet par le parquet de Pontoise sur la tentative de meurtre dont a été victime l’opposant congolais Ferdinand Mbaou dans le Val-d’Oise, en novembre 2015. Mediapart l’a rencontré.

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Ferdinand Mbaou se lève, retire sa veste, dénoue sa cravate, enlève sa chemise et son maillot de corps, et il montre son dos. La balle qui l’a touché a laissé une cicatrice ronde. « J’ai encore cette balle à l’intérieur, à côté du cœur », dit-il.

L’opposant congolais a été touché au thorax, le 10 novembre 2015, en quittant son domicile de Bessancourt dans le Val-d’Oise. Et il en a gardé cette blessure inopérable car trop près du cœur. Sur une radio, le projectile arrondi attire la lumière. Le tireur a pris la fuite sans être identifié. Alors que l’enquête a été close sans suite, le parquet de Pontoise a ouvert mi-juillet une information judiciaire, après le dépôt par les avocats de Mbaou, Mes Vincent Brengarth et Henri Thulliez, d’une plainte avec constitution civile. « Il était incompréhensible qu’aucune information judiciaire n’ait été ouverte à l’époque des faits, notre client ayant été victime d’une tentative de meurtre », signale MHenri Thulliez.

Ferdinand Mbaou à l'entrée de son domicile du Val-d'Oise. © Karl Laske/ Mediapart Ferdinand Mbaou à l'entrée de son domicile du Val-d'Oise. © Karl Laske/ Mediapart

Jadis chef des services de sécurité du président élu Pascal Lissouba, l’officier général s’est installé en 1997 dans un petit pavillon à Bessancourt après le coup d’État de Denis Sassou-Nguesso et la guerre civile de 1997. Il avait géré l’exfiltration de plusieurs ministres vers la France, et leur installation dans les environs. 

Arrêté lors d’un voyage à Brazzaville en 2009 et poursuivi pour « atteinte à la sécurité de l’État » et « usurpation du titre de général », il a été acquitté par la Cour criminelle de Brazzaville en 2010. Mais le général se déclare persuadé qu’il doit sa sortie de prison à une intervention de Nicolas Sarkozy et Bernard Kouchner. « Si la France n’était pas intervenue, je serais mort dans les geôles congolaises, résume-t-il à un juge. Nous sommes une petite armée, et Denis Sassou-Nguesso a toujours cherché à m’assassiner. C’est une réalité. »

Comme le dira l’un des hommes soupçonnés d’avoir orchestré un second attentat contre lui en 2018, le général est perçu par les autorités congolaises comme « un agitateur » exaspérant, voire comme un « fédérateur » possible de l’opposition à Paris.

À 63 ans, Ferdinand Mbaou est surtout un militaire et l’un des rares gradés hostiles au pouvoir.

À son arrivée à Paris, il avait fréquenté le Cercle d’études pour le retour de la démocratie (CERD) fondé par d’anciens ministres de Lissouba, mais il avait pris ses distances, en leur expliquant qu’« on ne chasse pas une dictature armée par le dialogue ». « Sassou-Nguesso est un fantoche authentique, dit-il encore. Il est illégal, illégitime, il est arrivé au pouvoir par les armes, il devra partir par les armes. » « C’est la position de De Gaulle face à Pétain », résume-t-il.

Ferdinand Mbaou se souvient du 10 novembre 2015 comme si c’était hier. Vers 15 heures, il quitte son domicile en direction de la gare, toute proche. Il se souvient des moindres détails. Du voisin qui bricolait, de celui qu’il croise avec son chien. En s’approchant de la voie ferrée, il apercevait au loin un groupe d’ouvriers sur un toit. Puis il prenait à gauche, à une centaine de mètres de la gare.

« On a tiré deux coups de feu dans mon dos, raconte le général. Je me retourne et je vois le tireur. À un mètre de moi. Je lui dis :  “Pourquoi vous m’avez tiré dans le dos, est-ce que vous êtes fou ?” Je vois qu’il est en train de trembler. Il me regarde quelques secondes. Mais je réalise qu’il peut tirer à nouveau, alors je m’éloigne en zigzaguant. Puis je vois qu’il s’enfuit, alors je me mets à le pourchasser en criant. Je criais au secours. Tout autour de nous, les gens nous voyaient. Mais au bout de 50 mètres, mon cœur a lâché, j’ai senti la faiblesse, j’ai vu mon sang dégouliner et je n’ai pas pu poursuivre le type. »

Le général n’a été atteint que par un seul projectile. La seconde balle lui a seulement frôlé l’omoplate. Les voisins viennent à son secours. Le tireur s’est engouffré dans une voiture qui l’attendait. Mbaou est encore au milieu de la rue, lorsque son portable sonne. Un ami, ancien colonel, est au bout de la ligne et lui dit : « On vient de me dire qu’on a tiré sur toi. » Cinq minutes après l’attaque, les nouvelles sont allées vite. Un ancien diplomate congolais a prévenu l’entourage de Mbaou. Il prétendra avoir été informé par les réseaux sociaux, mais rien n’avait encore filtré publiquement.

« Je suppose que ce sont les tireurs qui ont averti les Congolais, expose Ferdinand Mbaou lors d’une audition récente. Physiquement, celui qui a tiré sur moi était de type européen ou maghrébin, Il a ensuite pris la fuite dans un véhicule qui l’attendait, où se trouvaient un Noir accompagné d’un Européen. Des tiers ont vu ceux de la voiture. Moi je n’ai vu que le tireur. Il était de taille moyenne, très jeune, entre 20 et 25 ans. »

Ferdinand Mbaou sur le lieu précis de l'attaque qu'il a subie en 2015. © Karl Laske/ Mediapart Ferdinand Mbaou sur le lieu précis de l'attaque qu'il a subie en 2015. © Karl Laske/ Mediapart

Dans les semaines qui ont précédé l’attentat, des adversaires de Mbaou avaient fait savoir qu’ils disposaient de documents prouvant sa volonté d’atteindre le président Sassou et sa famille. Introduit par un homme d’affaires français auprès du général, Noël Dubus, un homme déjà impliqué dans de multiples escroqueries, assure même qu’il transmet « des enregistrements » accablants au pouvoir congolais. 

Des voisins témoignent par la suite qu’ils ont vu un véhicule régulièrement en planque, dans la petite rue de la Résidence des Beaux Lieux, durant une quinzaine de jours.

Selon les avocats de l’opposant, les premiers enquêteurs omettent d’entendre de nombreux témoins. L’enquête est classée sans suite par le parquet de Pontoise et Ferdinand Mbaou n’en est même pas informé.

« J’ignorais que l’enquête était finie lorsque la deuxième affaire est sortie, poursuit Ferdinand Mbaou. J’ai appris par Le Monde [en septembre 2018 – ndlr] la mise en examen de ces agents qui avaient le projet d’attenter à ma vie eux aussi. Après la première tentative, j’ai continué à recevoir des menaces téléphoniques à une heure du matin. J’ai demandé une protection, mais on m’a dit que c’était impossible. Je suis un soldat, mais je ne suis pas spécialiste en sécurité. Et je voyais des choses qui m’inquiétaient un peu. »

Il se constitue donc partie civile dans la seconde affaire. « Si les services français n’avaient pas démantelé cette équipe, je serais mort, et je tiens à les remercier », déclare-t-il au juge lyonnais. Ferdinand Mbaou dit aussi qu’il « regrette amèrement la mort de M. Forestier », l’agent qui a avoué la seconde opération contre lui et qu’on a retrouvé mort assassiné. « L’enquête semble démontrer qu’il a renoncé aux surveillances qu’il jugeait difficiles, poursuit-il. Nous pensons que Forestier a été exécuté car il a renoncé à la mission de me tuer. »

Le général aime à rappeler qu’il est devenu officier à l’école militaire Général-Leclerc de Brazzaville, où il était enfant de troupe, et qu’une fois entré au service de la sécurité du président Lissouba, il a séjourné en France, en 1994, pour suivre une formation au Centre national d’entraînement commando (CNEC) – 1er régiment de choc – de Mont-Louis dans les Pyrénées-Orientales. Il effectue aussi à cette occasion un stage « géostratégique » à l’Élysée et à Matignon.

Lorsqu’il revient en France en 1997, en exil forcé, il écrit au président Chirac pour lui reprocher son soutien à Sassou-Nguesso. L’opposant écrit aux présidents français successifs pour dénoncer leur soutien au régime. Courriers qui reçoivent des réponses polies.

Jusqu’en 2016. La France, vraisemblablement inspirée par la présidence congolaise, bloque les comptes bancaires de Ferdinand Mbaou en vertu de l’article L. 562-2 du code monétaire qui autorise le gel des fonds contrôlés par des personnes qui commettent ou financent des actes de terrorisme… en raison de ses « ambitions putschistes ». L’opposant qui n’a que de faibles revenus en fait le reproche à Bruno Le Roux, éphémère ministre de l’intérieur, qui lui répond qu’il s’agit d’une directive de la cellule africaine de l’Élysée.

Ses avocats contestent sans succès devant le tribunal administratif l’un des arrêtés ministériels de blocage des fonds – qui a été renouvelé tous les six mois depuis 2016 –, en dénonçant « une procédure kafkaïenne ». « C’est un détournement des lois antiterroristes contre un opposant politique, d’un pays sous dictature », juge MThulliez, qui rappelle que leur client a été acquitté à Brazzaville des accusations d’atteinte à la sûreté de l’État.

L’opposant ne fléchit pas pour autant. Un peu galvanisé par l’affrontement. « Un journal français m’a qualifié de “farouche opposant”, conclut-il. C’est vrai, je suis farouche, ils ont raison. Je ne me tais pas ».

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