Les djihadistes de l'Etat islamique sont de plus en plus populaires au nord du Liban

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À Tripoli, une des villes les plus pauvres du Nord-Liban, l'EI gagne en popularité. De violents combats ont eu lieu le mois dernier contre l'armée libanaise. La sympathie pour le groupe djihadiste s'explique davantage par des raisons politiques et économiques que religieuses.

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De notre correspondante au Liban. Comme toujours après un affrontement à Tripoli, au Liban, la vie a vite repris son cours. Trois semaines après l'offensive d'un groupe djihadiste sur l'armée libanaise dans les vieux souks de la deuxième ville du pays, les vitrines des magasins fracassées par les tirs ont été remplacées, les débris de verre déblayés. Les rues de ce quartier commerçant fourmillent de passants. 

Les 24 et 25 octobre, des combats d'une rare intensité ont pourtant fait rage dans ce dédale de ruelles pavées, joyau architectural érigé par les mamelouks au XIIIe siècle. Non loin de là dans le quartier populaire de Bab Tebbaneh, où les combats se sont déplacés le 26 octobre à l'aube, les immeubles pulvérisés par la violente riposte de l'armée libanaise sont les seuls vestiges de la bataille. Du moins en apparence : quinze civils et douze soldats ont été tués dans les combats, plus de 150 personnes ont été blessées.

À l'origine de ces affrontements, on trouve l'arrestation d'Ahmad Mikati, accusé d'être l'un des principaux cadres de l'État islamique (EI) au Liban. Ce coup de filet dans les milieux radicaux du nord du pays a déclenché à Tripoli la fureur de ses sympathisants. Pour la première fois, ces derniers ont attaqué l'armée dans les vieux souks de la ville avec l'aide du groupe armé d'Abou Omar Mansour et Shadi Mawlawi, venu de Bab Tebbaneh. Ces affrontements mettent en lumière un phénomène indéniable : l’organisation islamiste d’origine syrienne Jabhat Al-Nosra mais aussi l'EI jouissent d'une popularité croissante à Tripoli.

« Pourquoi traiter l'EI de terroriste alors que Bachar al-Assad tue cent enfants par jour en Syrie et qu'aucun État ne s'oppose vraiment à lui ? » peste Mohammad, un habitant du quartier qui a assisté à la contre-attaque de l'armée fin octobre.

Comme des centaines d'autres hommes de ce bastion sunnite acquis à l'opposition syrienne, ce journalier qui vivote d'un travail à un autre a participé aux combats qui ont redoublé d'intensité depuis 2011 avec le quartier voisin alaouite et pro-Assad de Jabal Mohsen. Tout en montrant fièrement les photos de ses enfants sur son téléphone portable, il affirme aujourd'hui soutenir l'EI et le groupe armé de Mansour et Mawlawi.

Ces très jeunes hommes de Bab Tebbaneh, partis plusieurs fois se battre en Syrie, ont prêté allégeance au groupe djihadiste et sont aussi en lien avec Jabhat Al-Nosra. Depuis 2012, mais surtout depuis moins d'un an, ils se sont imposés dans le quartier, faisant du souk de la place Al-Asmar leur QG recouvert de drapeaux de l'EI. Avec leur groupe, comptant une quarantaine de combattants en robes traditionnelles, barbes longues et armes au poing, ils sont allés jusqu'à expulser le cheikh salafiste de la mosquée Abdullah Bin Saoud pour s'y installer. « Ce sont des gens bien, ils prient, ils jeûnent pendant le ramadan, ils sont honnêtes, ce ne sont pas des voleurs », résume Mohammad.

Son soutien à l'EI s'explique cependant davantage par des motifs politiques que religieux. Selon lui, Mansour et Mawlawi sont plus à même d'assurer la protection du quartier que l'armée libanaise. « On ne l'aime pas, quelle armée digne de ce nom opprime son propre peuple ? » dit-il. Depuis le conflit syrien, l'armée libanaise est accusée d'être l'alliée du parti islamiste chiite Hezbollah. Ce mécontentement répandu dans la communauté sunnite libanaise a redoublé après la bataille de Qousseir en mai 2013 : la présence du Hezbollah aux côtés du régime syrien a permis à ce dernier de reprendre le contrôle d'une région frontalière très stratégique pour l'opposition.

« Pourquoi l'armée libanaise laisse-t-elle passer le Hezbollah en Syrie alors que les Libanais qui vont se battre avec l'opposition se font arrêter à la frontière et emprisonner ? C'est injuste ! » s'emporte Mohammad. Imam à Bab Tebbaneh, Sheikh Kharms reconnaît que l'animosité des jeunes contre l'armée s'est traduite par une plus grande attirance pour les groupes djihadistes. « L'EI est avant tout vu comme un moyen possible de combattre l'armée libanaise et le Hezbollah », explique-t-il. « Je dois beaucoup parler avec les jeunes, leur rappeler que les idées de l'EI n'ont rien à voir avec l'Islam. »

Là n'est pas la seule raison de l'attrait pour l'État islamique. Khaled habite avec sa femme et ses six enfants dans un misérable appartement du Souk Al-Khodra. Ce jeune chauffeur de taxi, qui essaie de pourvoir tant bien que mal aux besoins de sa famille, voit dans l'EI une solution à ses problèmes quotidiens. « L'EI au moins représente le vrai Islam, pas comme les politiciens sunnites qui ne pensent qu'à eux et nous ont abandonnés », lance-t-il.

En avril dernier, l'armée a appliqué un plan sécuritaire conclu à la faveur d'un accord politique entre partis ennemis. Les blocs du 8 Mars, pro-régime syrien, et du 14 Mars, qui lui est opposé, ont acté la fin de la guerre entre quartiers rivaux à Tripoli. Le bloc du 14 Mars et les politiciens sunnites modérés de la ville, qui finançaient les combattants de Bab Tebbaneh, s'en sont désolidarisés. Ceux qui se battaient avant tout pour obtenir un maigre salaire de la part des chefs de guerre locaux eux-mêmes financés par des politiciens de la ville, se sentent aujourd'hui trahis.

Le quartier où réside Khaled, fief du chef de guerre Ziad Allouki, n'a pas échappé à l'armée. « Elle est venue faire une descente chez moi en pleine nuit alors que ma femme était en pyjama et sans voile », déplore Khaled, debout dans sa chambre devant une armoire défoncée par les soldats lors de leur passage. « Avant le plan sécuritaire, je pouvais parfois obtenir une aide pour payer l'école de mes enfants ou les soins de santé mais depuis qu'il a été mis en place et que les combats ont cessé je n'ai plus rien. » Les politiciens ont également privé les combattants de leur couverture politique. « Ils avaient promis que si les combattants se rendaient, ils seraient vite relâchés mais mon fils est en prison depuis sept mois, il n'a toujours pas été jugé et on n'a aucune nouvelle de lui », se plaint un autre habitant de Bab Tebbaneh.

Les chefs de guerre qui n'ont pas été arrêtés ont pris la fuite, laissant un vide que l'EI remplit très facilement.

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