PROCHE-ORIENT Enquête

Militantes kurdes assassinées à Paris en 2013: l'enquête escamotée

La politique de confrontation anti-Kurdes menée en Turquie par le président Erdogan a été à l’origine d’un triple assassinat, à Paris, le 9 janvier 2013. Le meurtrier présumé sera jugé dans quelques mois, mais les commanditaires n’ont pas été identifiés. Contre-enquête sur une affaire soumise à la raison d’État.

Jacques Massey

24 janvier 2016 à 18h26

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Paris, 9 janvier 2013. Trois femmes sont abattues dans les bureaux du Centre d’information du Kurdistan au 147, rue La Fayette (Xe). Sakine Cansiz (54 ans), cofondatrice du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) en 1978, bénéficiait du statut de réfugié politique ; Leyla Saylemez (25 ans) venait de séjourner deux ans dans les zones de guérilla à la frontière turco-irakienne. La troisième, Fidan Dogan (29 ans), était connue des cénacles politiques français comme porte-parole de la résistance kurde. Le rapport médico-légal remis aux juges antiterroristes a réduit son histoire à une dizaine de lignes ainsi résumées : « L’autopsie concluait à une mort par plaies crânio-encéphaliques par projectiles d’armes à feu, avec cinq passages décelés, dont un frontal gauche et deux autres en pariétal postérieur droit… » Une synthèse clinique bien éloignée du souvenir que les militants s’évertuent à entretenir de Rojbin, son pseudonyme au sein du Congrès national du Kurdistan (KNK).

Ceux qui l’ont connue l’appelaient aussi l’Ambassadrice. « Elle symbolisait notre diplomatie en Europe », assure Mehmet Ulker, président de la Fédération des associations kurdes de France. Comme le KNK, cet organisme est l’un des multiples appendices du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Indépendantiste et d’inspiration « mao-léniniste » lorsqu’il a déclenché les hostilités contre Ankara, en 1984, ce mouvement ne revendique plus que le droit à l’autonomie dans un État fédéral pour les quinze millions de Kurdes de Turquie, près de 20 % de sa population. Et ses relais légaux dans le parti HDP prônent une approche pacifique. Aujourd’hui engagé en première ligne contre Daech en Syrie et au Kurdistan irakien, le PKK n’en est pas moins inscrit depuis avril 2004 sur une liste d’organisations terroristes que l’Union européenne n’est pas près de revoir.

Les trois militantes assassinées le 9 janvier 2013 : Leyla Saylemez, Sakine Cansiz, Fidan Dogan.

Loin des sentiers escarpés des monts Qandil et Djoudi où la guérilla regroupe quelques milliers de rebelles, Fidan Dogan s’employait à promouvoir en France et en Belgique les orientations du mouvement. Un colloque organisé en son hommage en novembre 2013 à l'Assemblée par le député (PCF) François Asensi a confirmé l’efficacité de ce travail d’influence mené avec un enthousiasme communicatif. Le réquisitoire définitif du parquet de Paris qui clôt l’enquête cite quelques-uns de ses « contacts » : Jean-Louis Testud, adjoint au maire (Les Républicains) de Suresnes, Jean-Pierre Liouville, vice-président (PS) de Lorraine, Jean-Claude Frécon, sénateur (PS) de la Loire. Bien d’autres auraient pu être nommés, à commencer par un certain François Hollande. Ce qui explique la réaction de l’ex-premier secrétaire du PS après l’annonce des assassinats : « C'est horrible, cela touche directement trois personnes dont l'une était connue de moi et de beaucoup d'acteurs politiques car elle venait régulièrement nous rencontrer. »

Même tonalité chez Manuel Valls qui n’hésite pas à venir de la place Beauvau sur les lieux du crime dans le Xe arrondissement : « C’est un fait grave, d’où ma présence. (…) Soyez assurés de la détermination des autorités pour faire la lumière sur cet acte tout à fait insupportable. » Un an plus tard, en visite à Rennes, le ministre de l’intérieur qu’il est encore renouvelle sa promesse devant les représentants des Amitiés kurdes de Bretagne, assurant même que cette affaire lui tient à cœur. Pourtant, l’exercice du pouvoir a finalement eu raison de ces bonnes intentions : les deux dirigeants ont choisi de ne pas pousser trop loin les investigations sur une affaire qui met en cause les agents d’un pays allié, la Turquie.

En janvier 2013, la résistance kurde était à la croisée des chemins. Les autorités d’Ankara avaient engagé des négociations de paix à Imrali, l’île-prison de la mer de Marmara où le chef charismatique du PKK, Abdullah Öcalan, est incarcéré depuis son arrestation au Kenya en février 1999. Les précédents nord-irlandais, basques et sud-africains ont bien montré que les mois précédant le renoncement à la lutte armée et la conclusion d’un accord entre belligérants sont des périodes à hauts risques tant les tensions sont exacerbées. Sakine Cansiz et Fidan Dogan ne se faisaient d’ailleurs aucune illusion : les adversaires du « processus d’Imrali » tenteraient inévitablement de le saboter.

Selon ceux qui les côtoyaient, elles ne semblaient toutefois pas s’inquiéter pour leur propre sort. Cette assurance les a-t-elle conduites à négliger leur sécurité ? À l’évidence, car leurs faits et gestes étaient surveillés à leur insu. Les investigations menées dans l’appartement-bureau de la rue La Fayette ont permis de découvrir des logiciels espions et des enregistreurs de frappe dans les ordinateurs. Selon le dossier d’instruction, le programme Ardamax Keylogger a ainsi opéré des captures d’écran d’octobre 2009 au 8 janvier 2013. C’est-à-dire jusqu’à la veille du crime. Mais impossible d’identifier qui se cachait derrière « tigris1900@gmail.com », l’adresse d’envoi des données piratées.

Comment expliquer de telles intrusions ? En rappelant que les activités du PKK ne se limitent pas à des démarches auprès des démocrates européens. Recrutant assez facilement des jeunes éléments aussi bien en Anatolie que parmi la diaspora, ce parti s’est organisé pour affronter l’État turc après l’interdiction de l’usage de la langue kurde en 1983. Pour riposter à l’armée et aux « escadrons de la mort » engagés pendant deux décennies dans la destruction systématique de milliers de villages et dans la liquidation des insurgés, les membres du PKK n’ont jamais hésité à sacrifier leur vie. Les mêmes combattants, hommes comme femmes, ont prêté main-forte durant l’été 2014 à leurs « cousins » du Kurdistan irakien, les Peshmergas, qui perdaient pied face aux colonnes de l’État islamique (Daech) dans les régions du Sindjar et de Makhmour. En Syrie, dans la plaine de la Jezirah, le PKK a aussi épaulé les milices du parti frère, le Parti de l’union démocratique (PYD). La ville de Kobané a résisté grâce à eux. L’abnégation des militants transparaît aussi dans leur capacité à impulser des grèves de la faim très dures pour faire valoir leurs droits. Pour ses interventions, le parti a divisé l’Europe en quatre zones, la France étant elle-même subdivisée en quatre secteurs. Chaque échelon est piloté par un comité directeur avec un chef à sa tête. Hiérarchie et discipline sont de règle même si les méthodes se sont assouplies ces dernières années pour tenter de faire oublier une vieille réputation de sectarisme.

De ce fait, le PKK constitue une cible privilégiée de la justice antiterroriste française, même si les extraditions exigées par Ankara sont refusées. La politique du pôle parisien est de surveiller en priorité les collectes de fonds menées au sein de la communauté kurde. Au début des années 2000, des contacts officieux furent établis à Bruxelles entre un émissaire des autorités françaises et la structure clandestine du parti pour qu’elle s’en tienne aux contributions volontaires des sympathisants. Il n’empêche. Ces campagnes demeurent sous haute surveillance pour prévenir toute tentative d’extorsion de fonds. Avec cette incrimination, le 28 janvier 2015, dix Kurdes ont été condamnés en appel à des peines de un à quatre ans d’emprisonnement. Dans le même temps, la Maison du peuple kurde de Marseille, qui aidait au recouvrement de « l’impôt révolutionnaire » (quelque 300 000 euros par an dans la seule région sud-est…), a écopé d’une amende de 50 000 euros, assortie d’une dissolution. Fait rare, ces peines de prison ont été accompagnées d’un sursis. Commentaire d’un magistrat proche du dossier : « C’est la preuve que notre perception du PKK a un peu évolué du fait de sa forte implication dans la confrontation contre Daech. » Difficile en effet de laisser la DGSE armer clandestinement ses troupes en Rojava tout en incriminant cette organisation en France. Le triple assassinat de la rue La Fayette a aussi contribué à cette évolution, l’instruction du dossier ayant vite confronté les enquêteurs à la réalité d’une lutte sans merci entre ces opposants et l’État turc.

Ces exécutions concluent une fastidieuse opération d’infiltration

Suite à ce crime, un meurtrier présumé a été placé en détention provisoire dès le 21 janvier 2013, moins de quinze jours après les exécutions. La police judiciaire de la préfecture de police a été mise sur la piste par la communauté kurde elle-même, bien résolue à tout faire pour que le tueur soit identifié. L’homme avait été aperçu sortant du local de la rue La Fayette le 9 janvier vers 13 heures, c’est-à-dire juste après l’heure présumée du décès des trois militantes. Âgé de 31 ans, il s’appelle Ömer Güney. A priori, comme la femme qui a transmis l’information à la brigade criminelle, c’est un sympathisant kurde.

En réalité, la « Crime » comprend vite que l’individu a été infiltré dans la mouvance kurde d’Île-de-France pour l’espionner et, pourquoi pas, éliminer des responsables. L’occasion se serait présentée ce jour où il s’est retrouvé seul avec ses futures victimes. Entre autres preuves réunies pour le confondre, les analyses de la police scientifique ont révélé des résidus de tir sur sa sacoche en cuir. Les faits furent assez faciles à reconstituer. Fidan Dogan, qui vient de s’habiller d’une doudoune pour sortir, est touchée la première, atteinte à bout portant à la joue. Puis c’est au tour de Leyla Saylemez qui se lève du canapé du salon. Une balle lui traverse la main droite et lui fracasse le crâne. Dans le même mouvement, Sakine Cansiz est tuée de trois autres projectiles de calibre 7,65. Deux projectiles achèvent l’animatrice du centre d’information qui s’effondre sur sa voisine. Avant de quitter l’appartement, le meurtrier tire une dernière balle dans la bouche de Fidan. L’arme n’a pas été retrouvée.

Ces exécutions concluent une fastidieuse opération d’infiltration qui a débuté, selon l’instruction des juges Jeanne Duyé, Christophe Teissier et Laurence Le Vert, par l’adhésion de Güney à la maison culturelle kurde de Villiers-le-Bel, en novembre 2011. Avec son air naïf, l’homme a d’abord cherché à apitoyer l’une des animatrices de l’association en lui confiant qu’il souffrait d’une tumeur logée derrière le front. Cette dernière, « Kurdi », n’avait pas été choisie au hasard. Une blessure de guerre mal soignée a rendu cette ex-combattante plus fragile qu’il n’y paraît. Avec en poche sa carte de membre n° 325, l’infiltré s’est ensuite rendu indispensable. Parlant bien le français, il aidait aux démarches administratives. Il servait aussi de chauffeur avec la vieille Peugeot 308 de l’association.

Fidan Dogan à Paris avant son assassinat. © Antoine Laurent

Fataliste, le frère de Fidan Dogan s’étonne encore que les dirigeants parisiens du mouvement n’aient jamais cherché à vérifier les antécédents d’Ömer Güney et l’authenticité de ses proclamations. Pas même une recherche sur Internet. Qu’il soit natif de la région de Sivas aurait pourtant dû éveiller des doutes. À une centaine de kilomètres d’Ankara, cette province est un fief des « Turcs de souche » ultranationalistes représentés par le parti MHP. Des connaissances en Allemagne où il avait travaillé entre 2003 et 2011 l’ont d’ailleurs décrit comme proche de cette formation. Et selon son ex beau-frère, « il a longtemps porté une bague typique représentant les trois demi-lunes qui ornaient autrefois le drapeau ottoman, et il s’entraînait dans un stand de tir près de Wolfratshausen ».

D’autres éléments troublants apparaissent, corroborant l’idée du double jeu d’Ömer Güney. En un an, jusqu’à son arrestation, celui-ci a utilisé pas moins de cinq téléphones et quatre cartes SIM, dont une turque et une hollandaise. Leur analyse a mis en évidence des contacts réguliers avec la ligne turque 90 5382756 302 lorsqu’il séjournait hors de France. Les autorités d’Ankara ont refusé de transmettre la moindre information sur ce numéro. La restauration par le laboratoire de la police parisienne d’images effacées de la mémoire de ses mobiles français a fourni d’autres indices. En l’occurrence, 329 fiches d’adhérents de l’association culturelle kurde de Villiers-le-Bel photographiées la veille des meurtres ainsi que des documents comptables sur les collectes au profit du PKK. Conclusion des magistrats : « Güney menait une activité manifeste d’espionnage. » La réaction de l’accusé au début de sa garde à vue est ainsi plus facile à comprendre : il a tout de suite demandé que le consulat de Turquie en soit avisé. Un comportement en totale contradiction avec ses proclamations en faveur de la cause kurde.

Le 13 août 2015, Omer Güney a finalement été renvoyé devant la cour d'assises spéciale de Paris pour « assassinats en relation avec une entreprise terroriste ». Mais il est seul cité à comparaître. Et s’il est accusé d’avoir agi « à la demande d’individus se trouvant en Turquie et possiblement liés au service de renseignement, le Milli Istihbarat Teskilati (MIT) », aucun complice n’a été identifié. Une question n’est même pas posée : l’opération a-t-elle été menée avec l'aval de la hiérarchie de ce service placé sous la tutelle du premier ministre de Turquie ou à son insu ? Aucune recherche n’a été entreprise dans cette direction.

Officiellement, l’instruction du triple assassinat de la rue La Fayette a été vite bouclée pour permettre la comparution du tueur présumé dont l’état de santé préoccupe les médecins de la prison de Fresnes où il est incarcéré. « Un prétexte », rétorquent les parties civiles. Selon elles, il n’était surtout pas question de chercher à savoir qui avait armé le bras du présumé coupable. Pour avancer dans cette voie, les comptes-rendus d’une éventuelle surveillance d’Omar Güney exercée avant les assassinats par la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) ou la Direction du renseignement de la préfecture de police auraient été utiles.

Or, le président de la chambre de l’instruction de la cour d’appel de Paris, Denis Guignard, refusa, le 22 janvier 2014, d’accéder aux demandes en ce sens de Me Antoine Comte, l’un des avocats des familles des victimes. Sur ce point, la police néerlandaise a par contre apporté une contribution utile en transmettant des informations sur les appels téléphoniques passés depuis les Pays-Bas par Güney, lorsqu’il y séjournait. Et la corrélation établie entre ces contacts et des voyages répétés en Turquie a été déterminante pour cerner son double jeu. Cela, après la découverte par les policiers de la « Crime » de son passeport, caché dans la console de l’autoradio de la 308 qu’il conduisait. Curieusement, les officiers de la sous-direction nationale antiterroriste de la PJ, très liée à la DGSI, n’avaient rien trouvé en fouillant le véhicule.

Les non-dits et les dénégations d’Ankara ont laissé les juges perplexes

Après avis de la Commission consultative du secret de la défense nationale, les juges ont eu accès à une quarantaine de notes de la sécurité intérieure, mais leur déclassification n’a été que partielle. D’un rapport daté du 23 février 2011, les magistrats instructeurs n’ont pu lire que 12 lignes relatives à Fidan Dogan. Autre exemple avec une note du 7 janvier 2013 sur Sakine Cansiz, deux jours avant son assassinat. Seules 17 lignes de la page 4 furent transmises.

En outre, des synthèses de la DGSI remises aux juges donnent des versions contradictoires sur les possibles commanditaires du crime. Le 12 juin 2013, soit cinq mois après les faits, la sécurité intérieure assurait que Sakine Cansiz, vieille amie d’Öcalan et cofondatrice du PKK avec lui, n’était pas favorable aux négociations de paix et qu’elle envisageait une scission. L’hypothèse d’un règlement de comptes commandité par son parti était clairement évoquée un mois plus tard. Ni plus ni moins que la version de l’ambassade de Turquie… Puis la hiérarchie des divisions « Terrorisme » et « Judiciaire » changea d’avis. Au point d’opter, le 8 août suivant, pour la thèse d’une opération téléguidée « car la France refusait l’extradition de Sakine Cansiz ». Une note concomitante précisait que Güney avait été utilisé « pour déstabiliser le PKK en Europe ». À la lecture de ces derniers documents, on comprend au moins que si ces renseignements avaient été recueillis six mois plus tôt, les dépouilles de Fidan Dogan et de ses deux camarades ne reposeraient peut-être pas dans un coin du cimetière de Diyarbakir… 

Les indices les plus troublants des relations entre Ömer Güney et des agents du redouté MIT ont fuité de Turquie. Des révélations qui témoignent, au passage, de la réalité des luttes de clans au sommet du pouvoir. Le 14 janvier 2014, un an après le triple assassinat, le quotidien de gauche Bir Gün a publié la copie d’un ordre de mission du MIT daté du 18 novembre 2012. Objet : un projet d’attentat contre le PKK en Europe. Sakine Cansiz était ciblée ; l’infiltration de son entourage à Villiers-le-Bel par une source du service était aussi mentionnée. Le document portait les signatures du directeur adjoint S. Asal et d’Ugur Kaan Ayik, patron du département anti-Kurdes en Europe. Deux jours auparavant, un enregistrement avait été diffusé sur YouTube par un inconnu se présentant comme un ami de Güney. On y entend pendant 43 secondes un homme, dont la voix ressemble à celle du meurtrier présumé, conversant avec deux individus sur un projet d’assassinat en France. L’authenticité des documents n’a pas été établie. En Allemagne, la diffusion de l’ordre de mission supposé a tout de même troublé les personnels avertis des procédures opérationnelles turques, tellement il semblait véridique. La direction du MIT s’est d’ailleurs sentie obligée de démentir immédiatement tout lien avec les événements parisiens.

François Hollande reçoit Recep Tayip Erdogan le 31 octobre 2014 à l'Elysée.

Les non-dits et les dénégations des autorités d’Ankara ont, à l’évidence, laissé les juges perplexes. Le réquisitoire définitif montre qu’ils n’ont pas été dupes puisque leurs conclusions retiennent une « possible implication » des services secrets turcs. Mais pas jusqu’à pousser plus avant les investigations. En s’appuyant sur sa longue expérience au pôle antiterroriste, un magistrat se contente, sous couvert d'anonymat, de livrer ses convictions : « Au sein de la haute hiérarchie du MIT, on a voulu montrer aux dirigeants du PKK que le service pouvait frapper qui et où il voulait, en infiltrant des hommes de main dans une organisation incapable de protéger ses représentants. Excellent pour démoraliser l’adversaire ! » Le but des donneurs d’ordre aurait-il été de faire fléchir Öcalan pour qu’il achève sans tarder la négociation engagée quelques mois plus tôt ? Le 21 mars suivant, le fondateur du PKK a en tout cas appelé ses troupes combattantes à se replier en Irak.

Ainsi, les initiateurs du triple assassinat ont fait coup double. L’apaisement qui a suivi la proclamation de la trêve, assortie de la vague promesse d’un paquet de réformes, a en effet permis à Erdogan de rallier à lui les couches traditionnelles de l’électorat kurde pour se faire plus facilement élire président de la République en août 2014. Le statu quo a perduré jusqu’à ce que « Tayyip bey », comme le nomment ses partisans, remette brutalement en cause cet équilibre précaire. Fin juillet 2015, l’homme fort de Turquie a ordonné à l’aviation de reprendre les bombardements des bases du PKK. Consigne a alors été donnée de « lutter avec détermination contre les rebelles sans jamais s’arrêter ». Enjeu du revirement : remobiliser l’électorat de l’AKP, le parti musulman conservateur d’Erdogan, et attirer les voix des nationalistes pour effacer lors d’un second scrutin législatif, le 1er novembre, son échec aux élections de juin 2015. La reprise des combats visait aussi à isoler le parti HDP, relais politique du PKK, dont les bons résultats avaient empêché l’AKP d’atteindre la majorité absolue au Parlement. Et tant pis si cette manœuvre vindicative – qui a atteint ses objectifs – a ramené le pays vingt ans en arrière, lorsque des régions entières soumises à l’état d’urgence vivaient dans le chaos. Plus de 170 civils ont été tués depuis l’été dernier, selon l'Association turque des droits de l'homme (IHD), dont des enfants et des vieillards, abattus en pleine rue par les forces de police lancées contre les quartiers en rébellion des villes kurdes.

Du génocide des Arméniens aux barbouzeries nationalistes des années 1980 et 1990, en passant par les règlements de comptes anti-Grecs de la décennie 1950, l’histoire turque moderne s’est nourrie de manipulations et de complots. Les islamistes conservateurs avaient pris les commandes du pays en 2002 en promettant de rompre avec ces manœuvres. Mais les vieux démons ont vite resurgi…

Au fond, le contre-espionnage français n’a jamais été à l’aise avec les Turcs

En janvier 2013, François Hollande et Manuel Valls ont manifestement été cueillis à froid par l’élimination des trois Kurdes en plein Paris. Pourtant, l’émotion passée, il n’a plus été question de rechercher l’origine de ce triple assassinat. À l’Élysée, nul ne l’a souhaité. Les promesses d’honorer la mémoire de Fidan Dogan, l’interlocutrice des socialistes français, n’ont pas pesé lourd et la raison d’État l’a, à son tour, condamnée à l’oubli. Se risquer à dévoiler la responsabilité des services turcs posait trop de problèmes diplomatiques. Comme il n’était pas question de bloquer ouvertement l’action de la justice, on a joué sur l’inertie des rouages gouvernementaux pour éviter des initiatives intempestives. Et cela, même si certains cadres des services de sécurité auraient bien utilisé l’affaire pour rééquilibrer le rapport des forces avec Ankara. Car, à l’époque, le MIT entretenait des relations complaisantes avec les djihadistes les plus radicaux en Syrie et fermait les yeux sur leurs trafics à la frontière turque, autour de Jarabulus et de Tal Abyad…

Les connaissances de la DGSE sur les arcanes de « l’État profond turc », c’est-à-dire ses organes sécuritaires associés à une nébuleuse mafieuse, ont été écartées et seulement sept notes tirées des dossiers du boulevard Mortier ont été transmises aux juges, toutes expurgées. Pour autant, les analystes de la « boîte » n’en ont jamais douté : les commanditaires étaient bien des responsables du MIT, même si ceux-ci n’ont pas forcément répondu à un ordre formel de l’échelon politique, divisé sur la conduite à tenir avec les Kurdes. La DGSI n’a pas eu non plus à activer ses relations internationales. Et Manuel Valls lui-même s’est bien gardé d’évoquer l’affaire avec Hakan Fidan lorsque le chef du MIT est venu place Beauvau, les 25 et 26 septembre 2013, pour une réunion de travail sur la Syrie avec ses homologues de la CIA et du MI6 britannique. Plus encore : la partie française a eu tôt fait de blanchir de toute responsabilité personnelle l’homme de confiance d’Erdogan dont l’habileté et le savoir-faire semblent faire forte impression sur ses interlocuteurs parisiens.

Au fond, le contre-espionnage français n’a jamais été à l’aise avec les Turcs. En son temps, la DST éprouvait de grandes difficultés à surveiller l’activisme en France des agents d’Ankara contre les Kurdes, mais aussi en direction de la communauté d’origine arménienne. L’inspecteur général Patrick Calvar, actuel patron de la DGSI, en avait pris la mesure lorsqu’il était directeur zonal de la surveillance du territoire à Marseille, entre 2000 et 2004. S’en souvenait-il lorsqu’il s’est plaint, en septembre 2014, des « mauvaises relations avec les Turcs » devant des parlementaires venus l’entendre sur l’action de son service contre les filières d’acheminement de djihadistes en Syrie ? Ses propos explicites n’ont en tout cas fait l’objet d’aucun compte-rendu, pas plus que ce commentaire porté en complément : « Ceux-ci ont même cru légitime de pouvoir tuer trois femmes kurdes à Paris. » À l’évidence, la direction de la sécurité intérieure a considéré cette opération clandestine comme un affront.

Une manifestation à Paris, samedi 9 janvier 2016, en mémoire des trois militantes assassinées a rassemblé plus de 10 000 personnes.

L’affaire serait plus sensible encore si, avant leur mort, une ou deux des victimes avaient aidé les services français à se tenir informés des pourparlers de paix entre Ankara et le PKK. Des hauts fonctionnaires, « qui ont eu à en connaître », valident cette hypothèse. Cela expliquerait-il la balle tirée dans la bouche de Fidan Dogan ? Les mêmes interlocuteurs n’interprètent pas autrement ce geste du tueur, alors que la jeune femme avait déjà été atteinte de trois projectiles dans la tête. La conséquence immédiate a été le gel des échanges opérationnels avec le MIT. En Allemagne, l’Office fédéral de la protection de la Constitution (BfV) a réagi pareillement, comme l’a rapporté le Spiegel dans son édition du 10 février 2014. Mais il n’y eut pas de suite.

Le contentieux est finalement passé par pertes et profits et les canaux de communication entre les services français et turcs ont été rétablis. Il ne pouvait en être autrement du fait de la menace que les radicaux islamistes font peser en France. Les Turcs sont en effet placés à un carrefour stratégique pour les pister, à l’aller comme au retour de Syrie. Et leurs informations sont précieuses. La réconciliation a été amorcée dès le 27 janvier 2014, lors de la première visite officielle en Turquie d’un président de la République français depuis 22 ans. Le « renforcement du cadre stratégique de coopération en matière de sécurité et de défense » figurait au programme des entretiens de François Hollande avec son homologue Abdullah Gül et avec Recep Tayyip Erdogan, alors premier ministre. Le Français voulait s’assurer que ses interlocuteurs l’aideraient à faire libérer « nos » otages en Syrie, mais aussi que les passages de djihadistes, longtemps facilités par Ankara, seraient mieux surveillés à l’avenir. La partie turque s’empressa de prouver sa bonne volonté sur ce point dès la conférence de presse conjointe : le président Gül annonça que deux mineurs venus de Toulouse et interceptés près de la ville frontière d’Hatay allaient être rapatriés…

Après des tâtonnements et quelques jolis ratés, les échanges sécuritaires se sont effectivement améliorés, même si les purges opérées depuis plus d’un an contre les partisans de l’imam Gülen, notamment au sein de l’Emniyet Istihbarat Daire (le renseignement policier), ont privé les Français de précieux contacts. Exemple en novembre 2014, lorsque les Français ont été avertis du passage en Syrie, un an auparavant, de deux des futurs kamikazes du Bataclan, Ismaël Mostefai et Samy Amimour. Un renseignement que la sécurité intérieure n’a toutefois pas su, les mois suivants, exploiter (lire Comment la DGSI a raté Ismaël Mostefai)… L’objectif de Paris est aujourd’hui de conserver « un bon état d’esprit », comme résumé par un ponte de la DGSE.

Pour preuve : devant les ambassadeurs réunis à l’Élysée le 25 août 2015, François Hollande a évité de critiquer les bombardements turcs contre le PKK. En se gardant de faire évaluer leurs effets négatifs sur la résistance anti-Daech, le chef de l’État s’est contenté de suggérer à Ankara « d’engager, ou plutôt de reprendre, le dialogue avec les Kurdes ». La victoire électorale d’Erdogan, le 1er novembre 2015, a conforté cette posture. Le président turc l’a bien compris : après les attentats parisiens du 13-Novembre, il a vite suggéré de « développer les échanges entre les services de sécurité de nos deux pays ». Dans ces conditions, le procès d’Omar Güney, attendu au premier semestre 2016 devant une cour d’assises spéciale, ne sera qu’un mauvais moment à passer…

Jacques Massey


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