L'incroyable fortune offshore du premier ministre turc: 140 millions d'euros

Les documents Malta Files révèlent que la famille du premier ministre turc Binali Yildirim détient un patrimoine d’au moins 140 millions d’euros logé dans des paradis fiscaux, dont onze navires et sept propriétés néerlandaises. Une richesse d’autant plus suspecte qu’elle a été accumulée en seulement dix ans.

Craig Shaw, Zeynep Sentek (THE BLACK SEA) Hanneke Chin et Merijn Rengers (NRC HANDESLBLAD)

24 mai 2017 à 11h16

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Ramadan 2009. Binali Yildirim, ministre turc des transports et de la marine, est invité à rompre le jeûne à Istanbul par l’Association des propriétaires de bateaux, en compagnie des armateurs les plus influents du pays. Mais après le repas, lorsque le ministre monte sur scène, la fête est finie : désormais, les hommes d’affaires turcs qui détiennent des bateaux sous pavillon étranger seront « traités avec suspicion », assène-t-il.

Le ministre est venu pour faire appliquer le projet du gouvernement, qui veut à la fois renforcer le pavillon turc et faire entrer davantage de taxes dans les caisses du pays. Magnanime, l’État laisse aux armateurs un délai de trois mois pour rapatrier gratuitement leurs navires. « Maintenant, ils n’ont aucune excuse. S’ils persistent à ne pas passer au pavillon turc, on verra qui n’a pas de bonnes intentions », prévient Binali Yildirim.

Assis à quelques mètres de son père, Erkam Yildirim a dû bien rire en son for intérieur. Au moment de ce discours, il était propriétaire du City, un vraquier qui ne bat pas pavillon turc, mais celui de l’île de Curaçao. Le navire était détenu par une société-écran également immatriculée dans ce paradis fiscal des Antilles néerlandaises, dont Erkam est le bénéficiaire économique. Un grand classique en Turquie : les politiques évitent de se salir les mains, déléguant le business à une poignée de membres de leur famille.

Le premier ministre turc Binali Yildirim lors d'un discours à l'Assemblée nationale à Ankara. © Reuters

Depuis le 24 mai 2016, Binali Yildirim est le premier ministre turc. L’affairisme de son clan est de notoriété publique en Turquie. Depuis trois ans, la presse a déjà écrit que la famille Yildrim avait des bateaux (jusqu'à trente, a-t-il été écrit) et des sociétés aux Pays-Bas. Mais il y avait peu d’éléments précis.

Grâce aux documents Malta Files et à une enquête inédite menée aux Pays-Bas, le réseau européen de journalistes d’investigation European Investigative Collaborations (EIC) a pu cartographier et évaluer la fortune du clan Yildirim de façon inédite. Le résultat est édifiant : la famille a accumulé, en l’espace d’une dizaine d’années, un patrimoine d’au moins 140 millions d’euros, caché dans des paradis fiscaux. Une fortune qui n’a cessé de croître au même rythme que l’ascension politique de Binali Yildirim, désormais le deuxième homme le plus puissant de Turquie.

Une partie de ce patrimoine est constituée d’une flotte de onze navires de commerce (dont trois étaient totalement inconnus à ce jour), logés dans une nébuleuse de sociétés-écrans à Malte, aux Pays-Bas et dans des havres d’opacité plus sulfureux encore comme Curaçao, les îles Marshall et le Panama. Au moins deux de ces bateaux ont été financés par de gros prêts de banques turques, dont l’une en partie détenue par l’État.

L’EIC a également découvert que le fils, la fille, l’oncle et plusieurs neveux de Yildirim avaient acheté sept biens immobiliers aux Pays-Bas, d’une valeur de 2,16 millions d'euros, entièrement payés en liquide. Nous révélons enfin que le clan Yildirim a donné en secret, via des sociétés néerlandaises, 600 000 euros pour financer le projet d’une grande mosquée dans la ville de Pendik (près d’Istanbul), contrôlée par le parti AKP, celui du président Erdogan et de son premier ministre…

Binali Yildirim a pris très tôt la mauvaise habitude de mélanger ses fonctions publiques avec la fortune de sa famille. Son premier métier était la gestion d’entreprises maritimes. En 1994, il devient patron de la Istanbul Fast Ferries Company, qui appartient à la municipalité. Il est licencié six ans plus tard, lorsque l’on apprend qu’il a attribué le marché des cantines sur les ferries à son oncle.

© EIC

Le scandale n’a en rien entravé sa carrière. Depuis 2001, il a été un homme clé du parti islamo-conservateur AKP du président Recep Tayyip Erdogan. Quand son mentor arrive pour la première fois au pouvoir à la suite des élections en 2002, Binali Yildirim est nommé ministre des transports. Il l’est resté, avec quelques interruptions, pendant douze ans. 

Pendant son mandat, il y a eu de nombreuses rumeurs dans la presse turque et au Parlement sur son business familial. En 2014, des députés l’ont interpellé pour lui demander combien de navires ses proches possédaient. Il a toujours refusé de répondre. Dans sa seule et unique déclaration sur le sujet, sur CNN Türk en mars 2013, Binali Yildirim a éludé en indiquant qu’il avait transmis ses activités maritimes à ses enfants lorsqu’il est devenu député en 2002.

Les premières traces offshore du clan apparaissent en 1998 à Malte, dans les documents de la société Tulip Maritime Limited, dirigée par Yilmaz Yildirim, l’oncle de l’actuel premier ministre, et des membres de l’élite politico-économique turque. Parmi eux : Salih Zeki Çakir, un armateur qui a employé Binali Yildirim peu avant qu’il n’entre au gouvernement ; Ahmet Ergun, un conseiller d’Erdogan lorsqu’il était maire d’Istanbul ; et un ancien parlementaire et juge à la cour suprême, Abbas Gökçe.

Le « MV Shark », l'un des navires du clan Yildirim cachés à Malte, appartient à la coquille offshore Rory Malta Limited. © D.R.

Leur premier bateau était le Silver Fish, un vieux cargo acheté à bas prix, qui n’a pas tardé à finir à la casse. Dans les années 2000, la fine équipe a acheté, toujours via des sociétés maltaises, d’autres bateaux qui ont eux aussi été vendus ou mis au rebut. En 2009, lorsque Yildirim prononce son discours sur le rapatriement des bateaux en Turquie, le seul actif étranger semblait être le cargo City. Deux mois plus tard, et deux mois avant que le navire ne soit démantelé, son fils Erkam l’a vendu à une société panaméenne du clan.

Tout d’un coup, au tournant des années 2010, le pouvoir d’achat de la famille a soudainement explosé. Six des onze bateaux identifiés par l’EIC, d’une valeur de 1,9 à 33 millions d’euros pièce, ont été acquis avec une minorité de financements bancaires. Il y a donc eu une énorme injection d’argent, dont l’origine est inconnue. Les navires sont logés dans des sociétés aux Pays-Bas et à Malte, deux pays fiscalement très accueillants en matière maritime (lire notre enquête ici).

Trois navires néerlandais à 100 millions d'euros

En février dernier, le premier ministre Binali Yildirim s’est rendu à Malte pour signer un accord bilatéral sur les réfugiés. Il aurait pu en profiter pour rendre une petite visite aux avocats de Mifsud & Sons, installés dans la capitale de La Vallette et dans la ville voisine de St. Julian's. Ce cabinet, dirigé par Simon Mifsud, gère les dernières sociétés du clan : Dertel Shipping Limited, Nova Ponza Limited, Rory Malta Limited et Nova Warrior Limited. Elles ont été rachetées par la famille le 9 juin 2016… deux semaines après la nomination de Binali Yildirim comme premier ministre. Elles sont dirigées par son neveu, Suleyman Vural.

À l’intérieur de trois de ces coquilles maltaises, il y a trois bateaux, dont nous révélons l’existence : le MV Shark détenu par Rory Malta Limited, le MV Ponza logé dans Nova Ponza Limited, et le MV Frezya S, propriété de Nova Warrior Limited. Deux d’entre eux ont été financés avec l’aide d’une banque suisse, la Cornèr Bank.

Rory Malta et Nova Ponza appartiennent à l’entreprise turque Ceren Danismanlik Denizcilik, un armateur créé à Istanbul fin 2015 par l’oncle du premier ministre, Yilmaz et le fils de celui-ci, Rifat Emrah Erence. Les sociétés maltaises Dertel (qui ne possède pas de bateau) et Nova Warrior sont détenues par la société-écran South Seas Shipping NV, immatriculée à Curaçao et administrée par des prête-noms fournis par un cabinet d’avocats local, CMT Shipping NV.

À Curaçao, cela suffit à garantir une opacité impénétrable. Mais les documents du registre du commerce maltais donnent de gros indices sur l’identité réelle des propriétaires. Par exemple, c’est le fils du premier ministre, Erkam Yildirim, qui signe les documents de South Seas Shipping. Aujourd’hui, les trois navires maltais, qui valent 2 à 3 millions de dollars pièce, voguent entre l’Italie, les îles grecques et la côte sud de l’Espagne.

Mais ces navires maltais ne pèsent rien à côté du patrimoine néerlandais de la famille, dont les actifs s’élèvent à 120 millions d’euros. Ces opérations, gérées par Erkam Yildirim, comprennent des propriétés relativement modestes et des navires de prix.

L'immeuble de la clinique dentaire du fils du premier ministre turc, à Almere (au nord d'Amsterdam), abrite aussi le siège de ses holdings néerlandaises. © Rien Zilvold / NRC Handelsblad

Il y a par exemple la société immobilière Castillo Real Estate BV. Elle possède une clinique dentaire à Almere (notre photo ci-dessus), une paisible ville de banlieue au nord d’Amsterdam. Les patients qui s’y font arracher les dents ont l'honneur d'en faire l’expérience dans un immeuble appartenant au fils du premier ministre turc.

Dans l’immeuble mitoyen du dentiste, au numéro 14 de la rue, sont installés les bureaux de Castillo Real Estate et Zealand Shipping, deux des sociétés les plus importantes du clan Yildirim. En plus des deux immeubles à Almere, Castillo possède quatre autres propriétés aux Pays-bas : un modeste immeuble d’appartements dans le centre de Schoonhoven, deux maisons à Utrecht et la boutique d’un cordonnier à La Haye.

Les six propriétés ont été acquises par la famille pour 2,16 millions d’euros. Elles ont été entièrement payées cash.

Mais pour les Yildirim, il s’agit presque d’argent de poche. Le gros du patrimoine est maritime et se trouve au sein de la société Zealand Shipping. Créée en 2007, elle a été détenue et gérée par Erkam jusqu’en juin 2014, avant d’être transférée à une société baptisée Holland Investments Coöperatief UA. Mais le changement d’actionnaire semble purement cosmétique. Les documents du registre du commerce néerlandais montrent que le fils du premier ministre turc est toujours l’homme qui veille sur la société, dotée d’un patrimoine d'au moins 116 millions d’euros.

Holland Investment Coöperatief UA détient 30 % de Q-Shipping BV, basée à Barendrecht, en banlieue sud de Rotterdam. L’associé du clan dans cette affaire est Abdulvahit Simsek, un homme d’affaires turc qui partage ses bureaux avec ceux des Yildirim à Istanbul. Q-Shipping BV et ses filiales gèrent jusqu’à seize navires, dont aucun ne navigue sous pavillon turc. 

Pour sa part, Zealand Shipping, la holding maritime détenue à 100 % par la famille, possédait jusqu’à l’an dernier une flotte de dix navires sous pavillon néerlandais. En janvier 2016, Kolin Group, un conglomérat turc proche d’Erdogan, a obligeamment acheté deux de ces bateaux.

Il en reste donc huit : le Zealand Almere et le MV Zealand Amsterdam, acquis en 2012 ; les MV Zealand Ariane, MV Zealand Rotterdam et MV Zealand Alexia, achetés d’occasion en 2013 et 2014 ; et enfin les MV Zealand Beatrix, MV Zealand Delilah et MV Juliana, achetés en 2010 et 2011.

Le « MV Zealand Amsterdam », acheté neuf via les Pays-Bas par le clan Yildirim pour environ 33 millions d'euros, sur le Bosphore à Istanbul. © D.R.

La facture est colossale. Les navires Rotterdam, Amsterdam et Almere, achetés neufs, coûtent environ 33 millions d’euros pièce, soit environ 100 millions au total, dont seulement la moitié a été financée par l’emprunt ! L’Amsterdam a été acheté entièrement à crédit, grâce à un prêt de 33 millions de la Kuveyt Türk Bank, une institution financière islamique détenue en partie par l’État turc via le Directorat général des fondations. Le second emprunt, d'un montant de 17,16 millions, a été fourni pour le vraquier Juliana par la banque turque Yapi ve Kredi.

Trois des bateaux de la famille ont été construits par Sefine, un chantier naval proche de l’actuel premier ministre. Sefine était dirigé jusqu’en 2014 par Suat Hayri Aka, qui a été contraint, au nom de la loi, de transférer ses parts à son frère lorsqu’il est entré au gouvernement. Son poste : sous-secrétaire d’État aux transports, c’est-à-dire bras droit du ministre des transports Binali Yildirim.

Mais les règles et les lois ne s’appliquent pas toujours aux amis. Alors que le conflit d’intérêts était énorme, le ministre a continué à faire des affaires avec le chantier naval de son adjoint, ce qui est probablement une violation de la loi turque.

Ce n’est pas le seul cadeau que Binali Yildirim a fait à l’entreprise Sefine. En 2010, alors que le chantier naval était en train de construire les navire du clan commandés par sa société néerlandaise Zeland, Yildirim a organisé la vente de 50 % de Sefine au groupe turc Kolin, afin de sauver l’entreprise de la faillite.

La réforme constitutionnelle, adoptée le mois dernier par référendum, donne au président Recep Tayyip Erdogan l’autorisation de supprimer l’institution du premier ministre, afin de concentrer tous les pouvoirs. La carrière de Binali Yildirim au plus haut niveau semble approcher de sa fin. Mais depuis qu’il a, il y a quinze ans, « transféré ses affaires » à ses enfants, ils se sont chargés de lui confectionner un parachute en or massif. De quoi atterrir confortablement lorsqu’il quittera la politique pour de bon.

Craig Shaw, Zeynep Sentek (THE BLACK SEA) Hanneke Chin et Merijn Rengers (NRC HANDESLBLAD)

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