En Irlande du Nord, l’inquiétude accompagne le tracé de la future frontière européenne

Par Audrey Parmentier

En cas de Brexit, leur destin au sein de l’Union européenne prendra fin et ces villes resteront à seulement quelques mètres de la forteresse bruxelloise. Un coup dur pour les frontaliers. Balade nord-irlandaise à Newry, Belcoo et Strabane. 

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Newry, Belcoo et Strabane (Irlande du Nord), envoyée spéciale.–  « Je veux mourir européen. Voilà ce que j’ai répondu à ma femme lorsqu’elle m’a demandé pourquoi je voulais un passeport irlandais. » Donal O’Donnell est un ancien journaliste nord-irlandais. Il sillonne le marché de Newry, petite ville de 27 000 habitants à cheval sur la frontière avec l’Eire. Lorsqu’il évoque le Brexit, le regard du petit homme chauve s’allume. « C’est un véritable bordel au Parlement, je n’ai jamais vu ça ! »

Donal O’Donnell raconte avoir couvert les remous de la politique nord-irlandaise « pendant plus de 30 ans ». À cette époque, le conflit – les Troubles (1968-1998) – entache la province britannique. Durant cette guerre civile, les protestants unionistes attachés à la couronne britannique étaient opposés aux nationalistes républicains en faveur d’une réunification des deux Irlandes. « Les Anglais penseront toujours qu’ils sont au sommet de tout le monde. Ils se sentent même au-dessus des Français », s’exclame Donal O’Donnell avant de trancher : « Aujourd’hui, il faut combattre le nationalisme anglais. »

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Le journaliste à la retraite critique vivement le Parti unioniste nord-irlandais (DUP). Cette formation très conservatrice s’est positionnée il y a maintenant trois ans en faveur d’une sortie de l’Union européenne (UE). Devenu un allié du gouvernement minoritaire, le DUP est la clé de voûte des négociations sur le Brexit. Lors des trois votes sur l’accord négocié par la première ministre britannique Theresa May, le parti unioniste s’est distingué par son refus du backstop – filet de sécurité qui permettrait à l’Irlande du Nord de rester dans le marché unique européen en cas de Brexit.

« Le DUP ne prend pas en compte le souhait des Nord-Irlandais. La population a voté pour rester dans l’Union européenne », déplore Donal O’Donnell. Mais le DUP est le seul parti nord-irlandais à se faire entendre à Westminster. De l’autre côté de l’échiquier politique, l’historique Sinn Fein, nationaliste et républicain, favorable à la réunification des deux Irlandes, refuse de siéger au Parlement. « Il n’y a personne pour se lever et défendre notre cause », proteste l’ex-reporter avant de s’arrêter devant l’un des maraîchers. « Vous ne pourrez pas parler à un homme plus raisonnable », s’arrête-t-il en pointant du doigt John Bradley.

Cet ancien professeur des écoles, sexagénaire, tient depuis une vingtaine d’années un stand d’antiquaire au marché de Newry. Anciennes revues, médaillons et bibelots sont disposés sur une table en bois dépliée devant lui. « Je pense que l’Union européenne devrait dire au DUP de dégager », fustige John Bradley, qui quitte son stand quelques instants pour exprimer ses craintes : « Le retour d’une frontière dure serait un pas en arrière. J’ai peur de ce qu’il peut se passer en cas de Brexit. » Et il n’est pas le seul.

Brian Huge, directeur du programme européen Action Mental Health. © AP Brian Huge, directeur du programme européen Action Mental Health. © AP

Financée par l’Union européenne, l’organisation Action Mental Health suit de près les avancées du Brexit. Situé à quelques mètres du marché, cet organisme accompagne les personnes atteintes de troubles mentaux. Dirigé par Brian Huge, le centre accueille actuellement 145 personnes. « La moitié de nos financements provient de l’Union européenne », déclare le directeur. En cas de Brexit, l’organisation perdra ces fonds européens. « Cependant, le gouvernement britannique a promis de débloquer de l’argent d’ici 2020-2022 », rassure Brian Huge. Mais cela n’empêche pas les patients du centre d’être très inquiets, à l’instar de Dell Rogers : « Où allons-nous aller si le centre vient à fermer ? »

À une dizaine de kilomètres de Newry, les pêcheurs de moules de Warrenpoint, deuxième port de l’Irlande du Nord, voyagent eux aussi en eaux troubles. Hank Waverton, un marin hollandais, fume une cigarette à l’entrée d’un pub. « Ici, il n’y a que des pêcheurs de moules. Mais la plupart des compagnies sont irlandaises ou hollandaises. Je crois que 95 % des revenus de la pêche sont reversés aux entreprises hollandaises », explique-t-il en regardant le port.

Le port de Warrenpoint, sur la frontière irlandaise. © AP Le port de Warrenpoint, sur la frontière irlandaise. © AP

Hank Waverton témoigne des changements apportés par le Brexit. « Depuis quelque temps, la frontière est plus surveillée. Il y a deux mois, un bateau de Kilkeel, premier port d’Irlande du Nord, a été attrapé par la marine irlandaise », raconte le Hollandais. Les contrôles à répétition des deux côtés de la frontière font fuir les pêcheurs irlandais, « qui ne se rendent plus en Irlande du Nord ». Hank Waverton prend pour exemple ce qui est arrivé à l’un de ses amis : « Il avait amarré son bateau au port alors qu’il n’était pas référencé. Ça lui a coûté plus de 15 000 euros ! » Il marque une pause pour jeter son mégot : « Malheureusement, personne ne sait où se trouve la frontière. »

À l’instar des pêcheurs, les agriculteurs seront en première ligne en cas de Brexit dur. John Sheridan en est conscient. Ce fermier nord-irlandais habite à Belcoo, un petit village frontalier niché dans le comté de Fermanagh, au nord-ouest de Newry. Ce comté nord-irlandais dépend économiquement du tourisme et de l’agriculture. Depuis trois ans, cet éleveur de moutons avoue avoir gelé tout investissement pour faire face à l’incertitude liée au Brexit.

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