Bacevich: «Recourir à la force contre l'Etat islamique ne fait qu'aggraver la situation»

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Alors que s'intensifie la guerre contre l'État islamique, nous avons interrogé l’historien militaire et ex-officier américain Andrew Bacevich. Il se montre très critique vis-à-vis de cette approche essentiellement militaire de la lutte contre l'organisation djihadiste. Et il s'inquiète d'un interventionnisme contre-productif qui depuis vingt ans accumule les échecs. 

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New York, correspondance. La guerre contre l’État islamique (ou Daech) s’intensifie. Dans la nuit de lundi à mardi, les États-Unis ont déclenché une première série de frappes contre les positions de l’organisation djihadiste en Syrie, sans l'aval du gouvernement syrien de Bachar al-Assad ni du conseil de sécurité de l'ONU. Les États-Unis ont été aidés par cinq pays arabes « partenaires », comme l’a expliqué Barack Obama lors son allocution télévisée, mardi, citant Bahrein, la Jordanie, le Qatar, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes. Il a justifié ces frappes en expliquant que les États-Unis ne voulaient laisser aucun « sanctuaire » aux djihadistes.

Au même moment, les frappes aériennes se poursuivent en Irak, notamment avec l'aide de la France (qui, à l'heure actuelle, ne participe pas aux frappes en Syrie). Déclenchées depuis plus de six semaines, ces frappes ont permis aux forces armées irakiennes au sol, soutenues par des milices chiites irakiennes et des peshmergas kurdes, de bloquer les avancées de l’EI vers Bagdad et de récupérer certains territoires.

Cependant, à d’autres endroits, les forces armées irakiennes perdent encore du terrain. Elles ont ainsi perdu le contrôle de la petite ville de Sichar et souffrent de pertes sévères dans leurs rangs. Selon un premier bilan effectué par le New York Times et publié lundi, après six semaines de frappes, les positions des deux camps ont en fait à peine bougé et l’organisation djihadiste ne s'en trouve pas affaiblie. Le quotidien met notamment en cause la mauvaise gestion politique irakienne et le manque d’engagement des tribus sunnites locales.

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Pour mettre en perspective cette guerre contre l’EI initiée par les États-Unis, Mediapart s’est entretenu avec l’historien militaire et ex-officier Andrew Bacevich, auteur de plusieurs ouvrages dont Washington rules. America’s path to permanent war (2010). Il y développe l’idée d’une « guerre permanente », qu’il définit comme « une guerre non reconnue comme telle, entreprise depuis les années 1980 par les États-Unis, usant de moyens militaires et économiques pour imposer leur volonté au "Grand Moyen-Orient", dont l’Irak », comme il nous l’explique.

Se définissant comme un conservateur, ayant soutenu Barack Obama mais faisant désormais partie des déçus du président, il analyse les limites de l’interventionnisme américain. Il critique la notion de leadership mondial qu’aiment à défendre les États-Unis. Nous l’avons interrogé avant que ne soient annoncées les premières frappes contre l’EI en Syrie et nous avons ensuite effectué une légère mise à jour de l'entretien.

Mediapart. Les premières frappes américaines contre l’État islamique ont été déclenchées en Syrie. Depuis le 8 août, les États-Unis frappent quotidiennement des positions de l’organisation terroriste en Irak. Cette nouvelle guerre américaine peut surprendre, puisqu’elle est entreprise par un président qui s’est fait élire en promettant de se désengager d’Irak ?

Je ne suis pas d’accord pour dire que c’est une nouvelle guerre en Irak : la guerre n’y a jamais vraiment cessé, elle a seulement pris des formes différentes. Quand les États-Unis ont retiré leurs dernières troupes d’Irak en 2011, Obama a annoncé « la fin de la guerre », et l’opinion publique américaine voulait qu’il en soit ainsi. Sauf que sur le terrain, la guerre s’est poursuivie, même sans intervention américaine directe. L’Irak était en proie à une insurrection continue en 2012 et 2013. En 2014, celle-ci a pris un nouveau tournant avec l’apparition et le succès de l’EI. Cela a rappelé l’Irak au bon souvenir de l’administration Obama.

Ce que l’on observe aujourd’hui, ce n’est donc pas une nouvelle guerre. C’est la nouvelle phase d’une guerre qui dure depuis 1991 et le déclenchement de l’opération Tempête du désert contre Saddam Hussein. (Saddam Hussein ordonne l’invasion du Koweït en août 1990, comptant ainsi mettre la main sur les réserves pétrolières de l’émirat. En réaction, une coalition internationale est mise en place à l’initiative des États-Unis et une résolution onusienne est adoptée, prévoyant le recours à des « moyens nécessaires » si Saddam Hussein persiste. La coalition attaque l’Irak à partir de janvier 1991 : c’est l’opération Desert Storm - ndlr.)

En vingt ans, les motifs de l’intervention américaine ont tout de même beaucoup changé, il s’agit désormais de lutter contre le terrorisme.

À chaque intervention sa justification. Le but de l’opération Tempête du désert était d’éjecter l’Irak du Koweït et de créer, selon la rhétorique de George Bush père, « un nouvel ordre mondial ». Cette guerre s’est poursuivie dans les années 1990, principalement sous la forme de sanctions économiques à l’encontre de l’Irak, de missions dans la zone d’exclusion aérienne, et d’actions punitives périodiques comme l’opération Renard du désert (des bombardements menés en décembre 1998 – ndlr). Pendant cette période, Bill Clinton est président et l’objectif annoncé est de « contenir » Saddam Hussein, pas de le renverser.

Après les attentats du 11 septembre 2001, George W. Bush décide d’envahir l’Irak même si le pays n’a rien à voir avec l’organisation des attaques. Cette fois-ci, il s’agit bien de débarrasser l’Irak de Saddam Hussein et de transformer le pays en modèle de démocratie, devant – sans qu’on ne sache trop comment – essaimer à travers le monde musulman et mener à une transformation de la région. Des velléités qui disparaissent bientôt : lorsque l’administration américaine comprend qu’elle échoue, que la victoire ne sera pas aussi rapide que l’espérait George W. Bush, nous n’entendons plus parler de propagation du modèle démocratique.

Entre 2007 et 2011, arrive ensuite la phase de retrait des troupes militaires américaines, qui mène donc Barack Obama à annoncer la fin de la guerre. Jusqu’à cette nouvelle intervention militaire, cette fois justifiée par l’objectif de destruction de l’État Islamique, qui est une manifestation particulièrement vicieuse de l’islam radical.

Tout cela nous ramène finalement à une forme d’obsession américaine pour l’Irak qu’on ne peut comprendre sans remonter à 1979 et la nouvelle stratégie militaire américaine alors adoptée dans le golfe Persique. Pour résumer, avant 1979, la stratégie américaine consistait à maintenir une présence militaire limitée dans cette région et à compter sur des alliés régionaux comme l’Iran (alors gouverné par le Shah) et l’Arabie saoudite, faisant en quelque sorte office de fondés de pouvoir des Américains, devant assurer la stabilité dans le Golfe et plus généralement au Moyen-Orient.

Sauf qu’une série d’événements les amènent à sérieusement revoir leur présence militaire : la chute du Shah d’Iran et la révolution iranienne, la crise des otages américains en Iran, puis l’invasion soviétique de l’Afghanistan à la fin de l’année 1979.

L’un des principaux artisans de la réévaluation de la présence militaire américaine n’est autre que Paul Wolfowitz, alors un obscur haut fonctionnaire du Pentagone (qui deviendra secrétaire adjoint à la Défense sous George Bush et sous George W. Bush). Dans un rapport rédigé cette même année 1979, il identifie deux menaces à la stabilité du golfe Persique et par ricochet à la stabilité des réserves pétrolières mondiales : les Soviétiques et l’Irak, qu’il considère comme étant la principale puissance militaire de la région. Cette analyse de l’Irak n’était pas totalement erronée à en juger par les événements des années 1990 et l’invasion du Koweït par Saddam Hussein.

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