Des arguments en défense de l'accord conclu par Syriza

Par

Des intellectuels montent au créneau pour défendre l'accord décroché par Syriza à Bruxelles, qui a le mérite d'« acheter du temps ». Mais ce fragile compromis renforce aussi la voix d'adversaires de l'euro, qui plaident pour une rupture plus musclée avec les institutions.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Dans un entretien publié sur Mediapart trois semaines avant le triomphe électoral de Syriza en Grèce, l'universitaire Gerassimos Moschonas pronostiquait : « Syriza va tester la flexibilité, ou l'inflexibilité, de l'Europe. » Les premiers compromis intervenus à Bruxelles, un mois après l'élection d'Alexis Tsipras, ne permettent pas encore de trancher l'alternative. Mais ils confirment à quel point le pari de Syriza d'infléchir la machine bruxelloise sera difficile, surtout si la coalition de gauche reste à ce point isolée.

Les ministres des finances de la zone euro ont prolongé de quatre mois le programme d'aide qui avait été négocié par le précédent gouvernement d'Antonis Samaras, en novembre 2012, pour éviter la banqueroute du pays. Mardi, Athènes a transmis à ses créanciers (BCE, FMI, commission européenne) la liste de réformes qu'il souhaite mettre en place d'ici juin, dans le cadre de ce programme, en s'engageant à ce qu'elles n'aient pas d'effet négatif sur les comptes publics (lire l'article d'Amélie Poinssot).

Le compromis, qui éloigne pour un temps le spectre du Grexit (la sortie de la Grèce de la zone euro), peut paraître dur à avaler, pour le parti de la gauche étiquetée « radicale ». Certaines figures de Syriza n'ont pas tardé à dénoncer ce qu'elles considèrent comme des renoncements. Mais plusieurs intellectuels de premier plan, ancrés à gauche, sont aussi montés au créneau en défense de l'accord. Non, Syriza n'a pas capitulé, estiment-ils. L'exécutif grec a « acheté du temps », selon la formule consacrée, c'est-à-dire quatre mois, jusqu'à fin juin, pour négocier un accord plus ambitieux. Bref, la « révolte des débiteurs », pour reprendre l'expression de l'économiste belge Paul de Grauwe, n'a pas encore abouti, mais cela ne saurait tarder.

© Sandra Gathmann

« Cela aurait pu être pire », juge Paul Krugman, le « Nobel » d'économie dans l'un de ses derniers billets pour le New York Times. « La Grèce a obtenu des conditions un peu plus douces pour cette année, et de l'oxygène pour mener la grande bataille à venir », résume-t-il. Aux yeux de Krugman, le nerf de la guerre porte sur les objectifs budgétaires pour 2015 et l'an prochain. Et sur ce seul critère, Athènes s'en sort bien, écrit-il.  

D'après l'accord négocié en 2012, le gouvernement grec s'engage à réaliser un « surplus budgétaire primaire » (son excédent budgétaire, hors paiement des intérêts de la dette) de 3 % du PIB en 2015, et de 4,5 % en 2016. Dans le compromis de vendredi, les Grecs « n'ont pas été forcés à s'engager sur des surplus budgétaires très élevés », selon l'Américain. Le communiqué de vendredi précise, pour la seule année 2015, que les ministres prendront en compte les « circonstances économiques », ce qui ouvre la voie à une certaine flexibilité. Et Krugman d'enfoncer le clou : « Cela ressemble à une défaite pour la Grèce. Mais puisque rien de substantiel n'a été résolu, ce ne sera qu'une défaite si les Grecs l'acceptent comme telle. (…) On peut donc en conclure que c'est un bon résultat : il est maintenant l'heure pour la Grèce de passer aux actes. »

Sans surprise, l'un des défenseurs les plus enthousiastes de l'accord n'est autre que l'Américain James K. Galbraith, co-auteur d'un essai avec Yanis Varoufakis, l'actuel ministre des finances grec, au début de la crise (Modeste proposition pour résoudre la crise de la zone euro - lire notre compte-rendu). Dans son analyse, il propose de lire le compromis de vendredi « correctement », c'est-à-dire à l'encontre d'une majorité de journalistes en poste à Bruxelles, et d'observateurs qui ont parlé de défaite pour Syriza.

Pour Galbraith, la Troïka des créanciers est bien de l'histoire ancienne. Il reprend l'argument de Varoufakis vendredi, selon lequel les Grecs sont devenus « les auteurs, ou plutôt les co-auteurs » des réformes à venir, là où la Troïka leur imposait des mesures sans marge de manœuvre. « Si vous pensez pouvoir trouver dans le corps du texte un seul engagement inébranlable qui oblige à souscrire aux termes et conditions exacts du "programme actuel" (le mémorandum de la Troïka), eh bien, bonne chance, juge l'universitaire. Cela n'y figure pas. Donc, non, la Troïka n'est plus autorisée à venir à Athènes, et protester contre la ré-embauche des femmes de ménage (du ministère de l'économie, qui avaient été licenciées sous le gouvernement précédent, ndlr). »

Galbraith fait allusion au processus qui s'est engagé en début de semaine : Athènes a fait parvenir sa liste de réformes que l'Eurogroupe a validées. À charge pour le gouvernement de les mettre en œuvre, tout en respectant les engagements liés à l'accord de 2012. En cours de route (d'ici fin avril, dit le communiqué), les « institutions » de l'ex-Troïka se déplaceront en Grèce pour vérifier l'avancée des travaux, et débloquer les fameux sept milliards d'euros – la dernière ligne de prêt du plan d'aide de 2012. Une manière de maintenir la pression sur Athènes tout au long des semaines à venir.

À ceux qui s'inquiètent de l'interdiction, pour le gouvernement grec, de prendre des « mesures unilatérales » (c'est-à-dire sans consulter, au préalable, BCE, FMI et commission), Galbraith répond : « C'est un engagement qui ne durera que durant quatre mois, le temps de trouver un véritable accord. » À ceux qui regrettent l'absence de vraies marges de manœuvre budgétaires, pour faire redémarrer l'économie à partir d'une relance keynésienne, il rétorque : « Mais dans quel document (de Syriza, ndlr) cette promesse figure-t-elle ? Il n'y a pas d'argent en Grèce. Le gouvernement est en faillite. Il n'a jamais été question de politiques keynésiennes à grande échelle, parce qu'elles entraîneraient forcément une sortie (de la zone euro, ndlr), avec tous les dangers que cela représenterait. »

Pour Galbraith, l'accord de vendredi ménage l'essentiel : il offre quelques marges budgétaires, pour lancer des pans du programme « humanitaire » promis par Tsipras, et donne quatre mois à la Grèce pour négocier un accord digne de ce nom. Ce succès de Syriza s'explique pour une raison simple : « En bout de course, la chancelière Merkel a préféré ne pas être la dirigeante en Europe responsable de la fragmentation de l'Europe. »

L'analyse a été reprise mercredi point par point par Vicenç Navarro, économiste espagnol keynésien, ex-conseiller économique de Bill Clinton, et devenu l'un des « experts » qui ont écrit le programme économique de Podemos l'an dernier. « La chose à retenir des négociations, c'est que, malgré l'énorme déséquilibre de forces, la mobilisation d'un peuple en soutien à des exigences justes de son gouvernement peut déboucher sur des victoires, au fil d'un processus dont nous n'avons vu, pour l'instant, que le début d'une bataille plus large, et c'est maintenant que la partie difficile s'engage. » Et de prévenir : « La grande panique qui traverse la structure du pouvoir européen, c'est que la prochaine étape de cette bataille se déroule en Espagne. C'est pour cela que les victoires de Syriza sont aussi les victoires des peuples d'Europe. »

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale