En tournée écossaise, Corbyn esquive sur le Brexit face à Varoufakis

Par Assa Samaké-Roman

Le leader du parti travailliste britannique Jeremy Corbyn, malmené à Londres en raison de son antisémitisme supposé, n’a pas voulu profiter d’un débat pourtant très attendu avec Yanis Varoufakis, à Édimbourg, pour abattre de nouvelles cartes dans le dossier du Brexit.

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Édimbourg (Royaume-Uni), correspondance.- Jeremy Corbyn avait là l’occasion rêvée de reprendre la main sur le dossier du Brexit. Le festival international du livre d’Édimbourg, plus qu’une grand-messe littéraire, est devenu un forum démocratique incontournable. Il a lieu tous les ans depuis 35 ans au cœur de la capitale de l’Écosse, un territoire qui a voté en 2016 à 62 % pour rester dans l’Union européenne.

En tournée écossaise pour présenter les plans du Labour visant à revitaliser l’industrie, Corbyn avait été invité à débattre, le 20 août dernier, par Yanis Varoufakis, l’ex-ministre grec des finances, cofondateur du mouvement européen de gauche DiEM25, pour une discussion sur la résurgence du socialisme. Pour Corbyn, qui a été la cible d’attaques d’une bonne partie de la presse anglo-saxonne tout l’été en raison de son antisémitisme supposé (lire notre article), c’était la promesse d’un dialogue de fond, bienveillant, devant un public largement conquis d’avance.

Mais le député londonien n’a pas saisi l’occasion de ce débat écossais pour préciser ses positions sur le Brexit dans les mois à venir, alors que les négociations avec Bruxelles entrent dans une phase décisive. Les mille questions sur ce Brexit qui ressemble, selon la formule de Varoufakis, à « un accident de train au ralenti », sont restées en suspens.

Yanis Varoufakis et Jeremy Corbyn le lundi 20 août à Édimbourg. © Alan McCredie/Edinburgh International Book Festival Yanis Varoufakis et Jeremy Corbyn le lundi 20 août à Édimbourg. © Alan McCredie/Edinburgh International Book Festival

Les deux figures de la gauche européenne ont d’abord commencé par échanger des amabilités. Varoufakis n’a pas tari d’éloges sur la sincérité et la solidité de Corbyn face aux pressions qu’il subit, y compris de son propre camp. « Il y a des pressions, bien sûr, et des insultes, mais la vraie pression, c’est quand vous ne pouvez pas nourrir vos enfants, la vraie pression c’est quand vous êtes sur le point de perdre votre maison, c’est de travailler dans un hôpital en sous-effectif », a relancé Corbyn.

Mais l’économiste grec en est vite venu au sujet qui fâche, l’Europe. « Il va falloir que l’on parle de ce qu’il s’est passé en 2016 », a-t-il prévenu d’un air grave, en référence à ce référendum dont il ne faut apparemment pas prononcer le nom. « Nous étions du même côté du débat et nous avons essayé d’empêcher ce qui est arrivé par la suite. La campagne du Remain [le maintien dans l’UE, ndlr] a infantilisé les électeurs avec Project Fear [du nom de la tactique utilisée par certains pro-UE, y compris au Labour, pour persuader les électeurs de rester dans l’UE en jouant sur les peurs liées au Brexit]. La campagne du Leave [le départ de l’UE, ndlr] a infantilisé les électeurs en proférant des accusations ridicules à l’encontre de l’Union européenne. Et vous, on vous a accusé d’être trop sophistiqué. »

Corbyn rit. « Sophistiqué ! En voilà un coup bas », a-t-il enchaîné. « Sophistiqué, car vous disiez que oui, l’UE a d’horribles défauts, mais qu’il valait mieux être une force poussant pour des réformes à l’intérieur plutôt qu’à l’extérieur. » Le chef du parti travailliste acquiesce. « L’UE nous a apporté beaucoup d’excellentes choses, a-t-il poursuivi, en termes de protection de l’environnement, de droits des travailleurs, de droits de l’homme. Mais il faut aussi constater que les règles de l’UE, notamment pour la concurrence, nous empêchent de mettre en œuvre certaines politiques, comme renationaliser les chemins de fer. »

Bien sûr, les deux s’entendent sur les méfaits de l’austérité, et du jeu de la Banque centrale européenne en Grèce comme en Irlande, qu’ils jugent pervers. Mais leur entente sur l’Europe s’arrête là. Varoufakis s’est lancé dans un scénario de politique fiction : avec un gouvernement conservateur en déroute à Londres, sans aucune garantie d’obtenir une majorité à la Chambre des communes pour voter l’accord que Theresa May devrait finir par arracher à Bruxelles cet automne, Jeremy Corbyn pourrait se retrouver, très vite, premier ministre… « Si le gouvernement ne peut pas gouverner, alors il faut convoquer des élections générales. Nous sommes prêts », a répondu Corbyn.

Mais que feraient les travaillistes sur le Brexit ? « Nous demanderons à l’UE d’avoir une période de transition substantielle » après la date effective du Brexit, le 29 mars 2019. Mais sans expliquer comment et pour combien de temps. À ce stade, la période de transition telle qu’elle a été décidée entre Londres et Bruxelles doit s’étendre sur 21 mois, jusqu’à fin 2020, pour permettre de négocier, notamment, un accord de libre-échange avec l’UE…

« Nous demanderons à avoir accès au marché commun, et nous accepterons un alignement réglementaire. En tout cas, nous ne dirons pas : donnez-nous ce qu’on veut, sinon nous irons signer un accord de libre-échange avec Trump. Nous aurons toujours une relation proche avec l’Europe : après tout, près de la moitié de nos échanges commerciaux sont avec l’UE. »

Cette promesse d’un Brexit « soft » est conforme à la ligne officielle du Labour déjà formulée, quelques jours plus tôt, par Emily Thornberry, « shadow minister » des affaires étrangères, lors d’une autre discussion à Édimbourg. « Nous devons partir, mais nous n’avons pas à aller très loin. Il faut une union douanière et une période d’intérim. Quand nous irons voir l’UE, nous dirons : les adultes sont arrivés, on va pouvoir négocier correctement. On est dans l’embarras, vous êtes dans l’embarras. Et si on n’a pas le temps de tout régler, alors repoussons la date de notre sortie. »

« Pourquoi ne pas privilégier une solution “Norvège+”? », s’est alors interrogé Varoufakis. La Norvège, qui n’est pas membre de l’UE, appartient à l’Espace économique européen et à l’Association européenne de libre-échange, ce qui lui donne un accès libre au marché européen, notamment pour les échanges de services, secteur qui représente 80 % de l’économie britannique. La Norvège est également exemptée de plusieurs programmes européens, dont la politique agricole commune. Mais elle n’a pas son mot à dire sur les règles qui régissent les échanges en question.

« Au moins, cela permettrait de respecter le résultat du référendum, de garantir un peu de stabilité et de laisser le temps au Parlement de légiférer, sans la perspective d’une bombe à retardement », a fait valoir l’ancien ministre grec. Mais Corbyn s’y est opposé. La position du Labour est de rester dans l’union douanière, mais pas dans le marché commun : tout simplement parce que qui dit liberté de circulation des biens, des capitaux et des services, dit liberté de circulation des personnes. C’est une des lignes rouges de ceux qui ont voté pour la sortie de l’UE. Corbyn n’argumente pas, face à Varoufakis, pour un strict contrôle de l’immigration : pour lui, « il y a urgence maintenant. Trop d’emplois sont menacés par cette instabilité ». Varoufakis contre-attaque. « Mais ces emplois seront préservés avec la solution norvégienne ! Et on échapperait à la possibilité d’un “no deal” » à l’automne.

Poussé dans ses retranchements sur l’Europe, Corbyn a fini par esquiver. « Ma préférence, ce serait que le gouvernement actuel démissionne, et qu’on parte sur de nouvelles élections générales », à peine plus d’un an après celles convoquées par Theresa May, et qui avaient sérieusement affaibli la conservatrice. Mais de plus en plus de voix s’élèvent pour la tenue d’un second référendum. Y compris en Ecosse où, le 18 août, plusieurs centaines de personnes ont marché dans les rues d’Édimbourg pour réclamer l’opportunité de se prononcer sur l’accord final avec l’UE.

Officiellement, le Labour ne soutient pas un second vote. Corbyn l’a déjà dit à plusieurs reprises. Mais il est très attendu sur cette question, d’ici à la conférence annuelle de son parti, prévue fin septembre à Liverpool. Une quarantaine de députés travaillistes, élus sur tout le territoire, ont déjà dit qu’ils soutenaient la possibilité d’un « final say ». La plupart d’entre eux militent pour que le Royaume-Uni reste dans le marché commun.

Le parti est pour le moins divisé sur la question. Selon Emily Thornberry, il faut être de mauvaise foi pour souligner les divergences de la gauche, alors que les conservateurs, quand ils ne se déchirent pas sur le « compromis de Chequers » présenté par Theresa May au début de l’été, accentuent les fractures dans le pays. « Les Tories représentent les 52 % (qui ont voté pour le Brexit) ou en tout cas les plus extrêmes ; les libéraux et les nationalistes (gallois, irlandais et écossais), les 48 %. Nous, nous essayons de garder le pays uni. » Mais sur quelle plateforme, avec quelle vision pour et après le Brexit ?

Fin de la discussion. C’est au tour du public de poser des questions pendant les quinze dernières minutes. Plutôt que de parler Brexit ou Europe, Corbyn choisit de répondre à force de détails et anecdotes personnelles à une question sur la gauche chilienne dans les années 1970.

Le tweet d'un spectateur déçu du débat Corbyn/Varoufakis : « Sa réponse la plus longue et la plus passionnée a été celle à une question sur les gauches au Chili dans les années 1970. J’espérais trouver un Corbyn qui contredirait la parodie de lui. Mais mes craintes se sont confirmées. C’est un pays sans opposition. » © Capture d'écran Twitter Le tweet d'un spectateur déçu du débat Corbyn/Varoufakis : « Sa réponse la plus longue et la plus passionnée a été celle à une question sur les gauches au Chili dans les années 1970. J’espérais trouver un Corbyn qui contredirait la parodie de lui. Mais mes craintes se sont confirmées. C’est un pays sans opposition. » © Capture d'écran Twitter

En Écosse, si les travaillistes ont réussi, aux élections générales de 2017, à éroder l’hégémonie du Scottish National Party – qui détient 35 députés, contre 13 pour les conservateurs, 7 pour les travaillistes et 4 pour les libéraux-démocrates –, la timidité du Labour sur le Brexit contraste avec la véhémence et la clarté du discours des nationalistes et de leur meneuse, Nicola Sturgeon, partisane du maintien dans l’UE.

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Journaliste indépendante, Assa Samaké-Roman tient le blog Kiltissime sur l'actualité écossaise.