Au Caire, le malaise des diplomates français

Par François Hume-Ferkatadji et Olivia Macadré

Le soutien sans faille de la France au régime d’Abdel Fattah al-Sissi, auquel Emmanuel Macron rend visite dimanche et lundi, suscite des critiques au sein même de la diplomatie française. Sous le couvert de l’anonymat, plusieurs diplomates passés par Le Caire disent leur émoi face à la politique égyptienne de la France.

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Le Caire (Égypte), de nos correspondants.– « Il y a un tropisme égyptien chez Macron, alors quil ne connaît pas du tout le pays ! Il aime bien les pharaons comme tout le monde ! » On a de lhumour au Quai dOrsay, mais on rit un peu jaune. À partir de dimanche, le président français est en Égypte pour une visite dÉtat de deux jours. Un voyage qualifié de « haute importance », qui « lui tient beaucoup à cœur ».

Son équipe na rien laissé au hasard. Dès son arrivée au Caire en début d’après-midi, le chef dÉtat et sa large délégation se sont rendus sur le site historique dAbou Simbel. Officiellement, ils viennent célébrer les 50 ans du sauvetage archéologique du site par lUnesco, dont la France a été porteuse. En réalité, c’est un coup de communication bien orchestré pour faire oublier que cette visite a un goût de scandale.

« On sait très bien que la coopération sur le patrimoine et le secteur culturel est une forme de couverture qui donne une légitimité à la relation France-Égypte alors que, pendant les visites officielles, il y a des ventes d'armes », décrypte un ancien cadre de lInstitut français d’Égypte. Effectivement, le soir même, Emmanuel Macron est attendu au Caire.

Depuis la rencontre en octobre 2017 entre les présidents français et égyptien à l’Élysée, ladministration Macron est pointée du doigt par les organisations de défense des droits de lhomme, qui dénoncent limmobilisme de la France face aux graves violations des droits fondamentaux ayant cours en Égypte.

Amnesty International et la FIDH laccusent notamment de participer implicitement à la répression orchestrée par le président Abdel Fattah al-Sissi contre sa population en fournissant aux Égyptiens systèmes de surveillance, blindés de maintien de lordre et autres équipements pouvant être utilisés contre la population civile.

Les présidents égyptien et français à l'Élysée, le 24 octobre 2017. © Reuters Les présidents égyptien et français à l'Élysée, le 24 octobre 2017. © Reuters

Mais cette fois « Macron est tout à fait conscient des problèmes liés aux droits de l’homme, il ne va pas du tout les éviter », rassure-t-on au Quai dOrsay, soulagé d’être « enfin entendu » sur ce dossier.

« Au sujet des droits humains, on se rend compte que la diplomatie discrète na pas porté ses fruits, il y aura une prise de parole forte et publique du président », promet-on encore à l’Élysée, en précisant toutefois : « Il n'est pas exclu que l'Égypte complète sa flotte de Rafale dans les semaines ou mois qui viennent. » La délégation économique restreinte lors de ce voyage est dailleurs composée des PDG de Dassault, Naval Group et Airbus Helicopter.

Poker menteur

Dans les rangs des diplomates, beaucoup font la moue. Depuis le renversement en juillet 2013 du président islamiste Mohamed Morsi, le seul démocratiquement élu, la ligne effrontément opportuniste de la France dérange et provoque le malaise. Un vent de vague à l’âme souffle sur les diplomates. « On est retombés dans les erreurs passées... Il est indigne pour notre pays davoir une approche en partie transactionnelle des partenariats stratégiques », regrette un diplomate anciennement en poste au Caire.

« Personne n’est naïf, les intérêts commerciaux passent avant tout. On voit les boîtes françaises qui vendent du matériel, les formations qui sont données. On est dans le mensonge permanent. Et tout le monde a peur de dire quoi que ce soit. On est dans un système de poker menteur », s’agace aussi un ancien collaborateur. Après quatre années dûment remplies en Égypte, pour rien au monde il naurait souhaité prolonger lexpérience : « Si on veut garder sa bonne conscience, on s'en va », tranche-t-il.

Le malaise est palpable. La peur den parler aussi. Si dans les couloirs de lambassade de France, dans le patio de lInstitut français dÉgypte et jusque dans les bureaux flamboyants du Quai dOrsay, peu font secret du mal-être suscité par une telle politique, rares sont ceux qui acceptent den discuter autour dun café. « Ils la bouclent en attendant un meilleur poste », note un contractuel, qui dénonce le fossé entre la parole privée et la ligne officielle. « Il y a beaucoup de cynisme dans notre profession », reconnaît aussi un diplomate au Caire, « souvent par lâcheté et manque de convictions ». « Ils écoutent la voix de leur maître », ironise un autre.

Avec le temps, ils se sont adaptés à la culture du silence, qui prévaut aussi dans les hautes sphères égyptiennes : ne jamais trop en dire, jauger son interlocuteur et bannir la politique des discussions. « J’évite toujours de commenter les décisions politiques. À la longue, cest très frustrant. Il y a une forme de résignation générale, de fatalisme », décrit un employé du réseau français en lien avec de nombreux ministères. « La plupart des élites semblent soutenir al-Sissi mais il y en a toujours certains qui vont lâcher de minuscules sous-entendus, des indices cachés et on comprend quils sont critiques. »

Un climat de terreur règne depuis la reprise en main du pouvoir par l’armée. Les généraux jettent en prison par milliers les Frères musulmans et les militants libéraux, mais aussi les journalistes, les avocats, les humoristes et les hommes politiques. Jusquau sein des institutions, les voix critiques sont muselées : pour avoir remis en cause publiquement la bonne gouvernance du raïs égyptien, le chef de l’Autorité contre la corruption Hisham Geneina et même lancien chef d’état-major Sami Annan ont été emprisonnés.

Tout le monde connaît désormais la règle imposée par al-Sissi, qui consiste à punir quiconque tente de sopposer à lui. Les ONG estiment à 60 000 le nombre de prisonniers politiques mis en détention depuis son arrivée au pouvoir. En 2018, l’ONG égyptienne de défense des droits de l'homme ECRF a recensé 1 520 cas de disparitions forcées, une douzaine dactes de torture, plusieurs centaines de morts en détention et une augmentation inquiétante des arrestations dactivistes laïques, de journalistes et de blogueurs.

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Toutes les personnes citées ont été interrogées à la condition que leur anonymat serait préservé.