En Turquie, les médecins syriens à la rescousse contre le Covid-19

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Chassés de leur patrie par la guerre, des centaines de personnels de santé syriens participent au combat contre le coronavirus dans le pays qui leur a ouvert les bras, la Turquie.

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Istanbul (Turquie), de notre correspondant.– Yahya Abdulrahman avait devant lui une carrière toute tracée. Fils de bonne famille, avec un père officier supérieur dans la police syrienne, l’étudiant venait d’achever sa troisième année de médecine à Alep et pouvait envisager sereinement son avenir à l’hôpital ou dans son propre cabinet.

« Et puis il y a eu la révolution, notre jeunesse est sortie dans la rue pour réclamer la liberté. » Le jeune homme au regard triste est happé par les souvenirs de la répression sanguinaire qui a suivi les manifestations du printemps 2011 dans la métropole du nord de la Syrie.

« Au début, il n’y avait pas d’armes du côté de la révolution, les forces du président Bachar al-Assad tiraient sur des gens normaux, évoque-t-il. Deux de mes camarades d’études ont été arrêtés par les hommes d’Assad en possession de kits de premiers soins. Leur seul tort était d’être venus en aide aux blessés. Après quelques jours d’interrogatoire, ils les ont brûlés à l’acide. Ils sont morts en martyrs. »

« C’est à ce moment-là que j’ai quitté Alep », poursuit Yahya. Avec ses parents – son père a démissionné de la police pour ne pas participer aux massacres –, le carabin trouve d’abord refuge à Jarablus, une petite ville frontalière de la Turquie, jusque-là épargnée par les affrontements, où la famille a ses origines et où il se fait embaucher dans une pharmacie. Mais la violence le rattrape et, en 2014, la famille Abdulrahman prend le chemin de l’exil, à l’instar de millions d’autres Syriens – la Turquie en héberge aujourd’hui quelque 3,6 millions.

Yahya Abdulrahman, réfugié syrien en Turquie depuis 2014, soigne les patients atteints du Covid-19 à l'hôpital universitaire Marmara d'Istanbul. © DR Yahya Abdulrahman, réfugié syrien en Turquie depuis 2014, soigne les patients atteints du Covid-19 à l'hôpital universitaire Marmara d'Istanbul. © DR

Six ans plus tard, le jeune homme arbore fièrement sa blouse et son titre de médecin. Intégré en troisième année par la faculté de médecine de Malatya, dans l’est de la Turquie, Yahya a obtenu son diplôme en 2018 après de douloureuses années de labeur pour un étudiant qui ne connaissait pas un mot de turc à son arrivée en Anatolie.

Embauché en janvier par l’hôpital de l’université stambouliote Marmara pour une spécialisation en maladies pulmonaires, le jeune docteur a d’emblée été jeté dans le grand bain de la lutte contre la pandémie de Covid-19, qui a fait quelque 4 250 victimes en Turquie pour plus de 153 000 contaminations. Il y a rejoint des centaines de personnels soignants syriens, venus soutenir leurs homologues turcs au chevet des malades.

Les professionnels syriens de la santé ont connu des fortunes diverses en Turquie. Le plus gros contingent, formé de titulaires d’un diplôme syrien, dont l’équivalence n’est pas encore reconnue par les autorités turques, a trouvé du travail dans un des 190 centres de soins pour migrants ouverts au cours des deux dernières années en Turquie avec l’aide de fonds européens.

Ceux-ci employaient début mai quelque 2 600 Syriens, dont près de 600 médecins, pour des tâches de premiers soins, incluant le dépistage du coronavirus, à destination exclusive des migrants, selon le Dr Mehdi Davut, directeur d’un centre de soins à Istanbul et président de la Plateforme des associations syriennes en Turquie.

La communauté médicale syrienne en Turquie compte également jusqu’à 200 médecins qui, grâce à un diplôme turc, ont pu, à l’instar de Yahya, intégrer les grands hôpitaux du pays, et environ 300 autres pour l’instant sans travail, indique le Dr Davut.

Au début de la pandémie, les praticiens syriens ont décidé de se mobiliser pour venir en aide aux médecins turcs. « Nous avons constitué une liste d’environ 600 volontaires dans toute la Turquie et nous avons fait savoir à différentes autorités que nous étions prêts à travailler bénévolement pour lutter contre le Covid-19 », explique le docteur Davut, originaire de Qamishli, dans le nord-est de la Syrie. « L’État a fait appel à certains d’entre nous, ceux qui parlaient turc, mais tous n’ont pas été mis à contribution. »

À Gaziantep, ville frontalière de la Syrie devenue la « capitale » des exilés syriens en Turquie, avec quelque 450 000 réfugiés représentant 22 % de la population, la préfecture a ainsi donné son feu vert à un groupe de 100 médecins et 650 volontaires syriens pour effectuer des contrôles de température et des symptômes de Covid-19 aux entrées de l’agglomération et dans ses lieux les plus fréquentés.

Cette mobilisation a un prix. Un médecin syrien, le docteur Muhammed Samaa, qui exerçait depuis deux ans dans un centre de soins pour migrants d’Istanbul, a succombé au nouveau coronavirus le mois dernier, selon l’agence de presse officielle turque Anatolie, et plusieurs autres ont été contaminés.

« Au début, j’avais peur, comme tout le monde. On ne savait pas grand-chose sur la façon dont se transmet le virus, on ne savait pas comment se protéger », relate le docteur Yaman Khoraki, originaire d’Alep, dont le service de chirurgie thoracique à l’hôpital stambouliote de Cerrahpasa a été transformé en centre de soins pour patients atteints par le coronavirus.

Le médecin de 27 ans, qui a fui la Syrie en 2013 avec sa famille, a dû prendre ses distances d’avec ses proches par crainte de la contamination. « Mon frère vivait avec moi, mais j’ai dû lui demander de partir parce que j’avais peur de l’infecter, affirme-t-il. Tout cela m’a affecté psychologiquement. Je reste à l’écart de ma famille, qui s’inquiète pour moi. »

Le chirurgien syrien Yaman Khoraki. © DR Le chirurgien syrien Yaman Khoraki. © DR

S’il souligne que son engagement auprès des victimes du Covid-19 « n’a rien à voir avec sa nationalité ou celle des patients qu’il soigne », Yaman admet que l’élan de solidarité des médecins syriens ne peut qu’avoir des retombées positives pour les Syriens de Turquie.

Si les agressions contre les réfugiés syriens restent rares – des magasins syriens ont été saccagés en juin 2019 dans un quartier périphérique d’Istanbul après la propagation d’une fausse rumeur sur le viol d’une fillette turque –, leur présence massive dans les grandes villes du pays est devenue un sujet récurrent de polémiques entre l’opposition et le gouvernement, qui a procédé l’été dernier à des rafles de Syriens installés illégalement à Istanbul pour les répartir dans d’autres départements.

L’implication des médecins syriens dans la lutte contre le Covid-19 est l’occasion pour la presse progouvernementale de présenter les réfugiés sous un jour positif, parfois avec de gros sabots, comme le quotidien Yeni Safak qui se réjouit, à la une de son édition du 15 mai, que les médecins étrangers « paient leur dette à la Turquie ».

Le docteur Yahya Abdulrahman dit n’avoir pas trop souffert d’ostracisme en Turquie – « Je suis docteur, c’est un métier que les gens respectent », commente-t-il. En revanche, il se reconnaît bien débiteur de l’État turc. « La Turquie m’a permis de faire des études, gratuitement. J’ai pu intégrer la troisième année de médecine, sans avoir à recommencer à zéro. Oui, j’ai une dette envers la Turquie, et d’une certaine manière, je la paie aujourd’hui », déclare-t-il, assurant toutefois que, « dette ou pas, jamais je n’aurais refusé de travailler avec ces patients ».

Optimiste quant à l’affaiblissement de la pandémie – « Je n’ai aucun argument scientifique en main, mais il me semble que les symptômes de la maladie sont plus légers chez les nouveaux patients », dit-il –, le jeune médecin l’est moins quand on évoque un éventuel retour en Syrie. « Jamais je n’oublierai ce que j’ai vécu à Alep. Jamais je ne travaillerai dans un pays contrôlé par un meurtrier comme Assad », assène-t-il. « Désormais, la Turquie est ma seconde patrie. »

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