En Corée du Sud, dans la fabrique des clones de chiens

L’entreprise sud-coréenne Sooam Biotech à Séoul produit à un rythme quasi industriel des clones de chiens, pour des services de police comme pour de riches clients qui veulent une copie de leur animal disparu. Son sulfureux fondateur, le Dr Hwang Woo-suk, condamné pour falsification de résultats, cherche aujourd’hui à regagner sa crédibilité perdue.

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De notre correspondant à Séoul (Corée du Sud). - C’est un bâtiment gris et neuf, en apparence ordinaire, situé au pied d’une colline boisée de la banlieue de Séoul. Sur un bout de pelouse, des chiots gambadent. Certains sont parfaitement identiques : des clones. À l’entrée, le visiteur abandonne ses chaussures et enfile les espadrilles en plastique de rigueur. « Bienvenue à Mediapart », proclame un large panneau électronique accroché dans le hall… À Sooam Biotech, tous les journalistes sont les bienvenus : dans le business du clonage commercial de chiens, il n’y a pas de mauvaise publicité.

« Nous produisons entre 100 et 120 clones de chiens par an. » David Kim, jeune chercheur de Sooam, est fier des prouesses techniques de son entreprise : « Notre taux de réussite oscille entre 35 et 40 % (1). Grâce à notre recherche, nous avons réussi à rationaliser nos processus. En matière de clonage de chiens, nous sommes presque une usine ! » Commander une copie génétiquement identique de son animal de compagnie disparu est facturé 100 000 dollars, soit 90 000 euros. « Nos clients viennent du monde entier : États-Unis, Chine, Mexico, Thaïlande, Inde… Nous avons aussi eu des clients français. »

Ces propriétaires éplorés désireux de « ressusciter » leur chien ne viennent pas en personne à Séoul : ils se contentent d’y envoyer un échantillon d’ADN. La procédure est simple, assure David Kim. « Si votre animal meurt soudainement, il faut garder le corps dans le meilleur état possible, en l’enveloppant dans une serviette mouillée et en le conservant au réfrigérateur. Il est très important de ne jamais congeler le corps ! Cela endommage les cellules. C’est une erreur que font beaucoup de clients. »

Reste ensuite à prélever un morceau de peau (une biopsie, que peut faire un vétérinaire) et à l’expédier à Séoul par courrier postal. Les techniciens de Sooam Biotech, à l’aide d’outils minuscules commandés par des joysticks et contrôlés au microscope, vont alors extraire de ces cellules de peau le noyau qui contient l’ADN de l’animal à cloner. Ce noyau est inséré dans un ovocyte (cellule sexuelle femelle) énucléé au préalable. Cet ovocyte – dont le nouveau patrimoine génétique est donc celui du chien du client – est traité pour qu’il se développe et se transforme en embryon. L’embryon est inséré dans l’utérus d’une mère porteuse. Deux mois plus tard naîtra un (souvent plusieurs) chiot, copie conforme de l’original.

« Le temps d’expédition dépend des lois de chaque pays. Pour les États-Unis par exemple, c’est deux mois. » La nurserie compte une trentaine de box alignés, dans lesquels aboient des chiots de tous âges, qui attendent d’être envoyés chez leur propriétaire. Parmi eux, une série de sept petits bergers allemands, tous identiques. « Eux, ce sont de futurs chiens policiers. Nous livrerons cette année 40 clones à la police coréenne », précise David Kim.

Sooam Biotech s’est fait une spécialité du clonage de chiens policiers célèbres. Comme Trakr, berger allemand qui, le 11-Septembre, a sorti le dernier survivant des décombres du World Trade Center à New York : Sooam l’a recopié, en plusieurs exemplaires. Le chien Quinn s’est illustré en Corée en retrouvant en un temps record le corps d’une petite fille assassinée ; depuis, des clones de Quinn ont été déployés à travers tout le pays. « Il y en a même à l’aéroport international d’Incheon, où trois d’entre eux inspectent les bagages des passagers. » L’armée américaine aussi fait partie des clients de l’entreprise.

Les chiens policiers nécessitent un entraînement long et coûteux, qui n’aboutit pas toujours. Cloner un animal qui a déjà fait ses preuves permettrait de s’assurer qu’un entraînement identique donnera un résultat identique. « Dans le cas de Trakr et Quinn, nous savons qu’ils seront efficaces. Avec le clonage, la performance est garantie », s’enthousiasme Kwoun Young-chul, directeur financier de Sooam. Cet ancien banquier d’affaires rappelle que « le comportement dépend de l’environnement : de vrais jumeaux qui ont grandi dans des milieux ou des pays différents peuvent être très différents. »

La visite continue. Direction la salle des mères porteuses, qui produisent à la chaîne les petits clones de Sooam Biotech. Chacune couchée au fond de son box, les yeux abattus. Un couloir plus loin, la salle d’opération : c’est là qu’opère le Dr Hwang Woo-suk, fondateur de l’entreprise, sous les regards occasionnels des visiteurs. Une large baie vitrée permet aux clients (ou aux journalistes), juchés sur une estrade, d’observer le Dr Hwang injecter des embryons de clones dans une mère porteuse ou procéder à un accouchement. Un micro accroché au revers de sa blouse blanche lui permet même de commenter en direct l’opération, via des haut-parleurs.

Ce goût prononcé de la mise en scène s’explique par la volonté de rédemption de Hwang Woo-suk, scientifique déchu qui cherche à retrouver l’estime de ses pairs. En 2004, ce chercheur au statut de superstar en Corée du Sud a voulu aller trop vite. Il affirme alors avoir réussi le premier clonage d’embryon humain, pour la production de cellules souches. En 2005, une enquête a montré que ses résultats étaient falsifiés. À cette fraude s’ajoutent d’autres problèmes, d’ordre éthique : les ovocytes utilisés avaient été donnés par des femmes rémunérées, ainsi que par de jeunes chercheuses de sa propre équipe. Jugé, condamné, exclu de son université, interdit de recherche sur les cellules souches humaines, il rebondit en créant dès 2006 Sooam Biotech.

(1) Sur 100 embryons implantés chez les chiennes mères porteuses, 35 à 40 naissent. C’est un taux de réussite très élevé dans l’état des techniques actuelles.

« Cloner un être humain serait beaucoup facile que cloner un chien »

Hwang Woo-suk reste le premier scientifique à avoir réussi en 2005 le clonage (vérifié, celui-là) d’un chien, un lévrier afghan, toujours vivant aujourd’hui. En 2008, il se lance dans le clonage commercial d’animaux de compagnie afin de financer ses autres activités de recherche. Si d’autres instituts dans le monde clonent des animaux tels que des vaches (notamment pour la consommation de viande), il est le seul à le faire pour les chiens.

Son commerce a fait en 2012 l’objet de deux émissions de télé-réalité aux États-Unis, intitulées « J’ai cloné mon chien ». Elles sont révélatrices de la confusion présente chez certains clients, qui espèrent ressusciter leur animal disparu. « Tu te souviens de moi ? » s’écrie une riche Américaine, quand on lui présente pour la première fois le clone de son toutou. Lors d’un cocktail de collecte de fonds organisé par un chirurgien de Beverly Hill pour cloner son chihuahua (prénommé Bob), une invitée s’extasie : « C’est génial. Si quelque chose arrivait à mon enfant, je le clonerais sans hésiter. »

Les chercheurs de Sooam Biotech s’inquiètent-ils de voir les techniques qu’ils développent et perfectionnent être un jour appliquées par d’autres au clonage humain ? La question n’intéresse pas. « Vous savez, cloner un être humain serait beaucoup plus facile que cloner un chien. C’est la même technologie », répond Kwoun Young-chol. Il affirme que son entreprise est contrôlée par un comité d’éthique « indépendant » et est sujette à des inspections régulières du gouvernement. Des ONG sud-coréennes s’inquiètent-elles des risques de souffrance animale, notamment pour les mères porteuses ? « Nous respectons la règlementation sud-coréenne », insiste-t-il. Et il s’empresse de remarquer : « Nous recevons la visite de nombreux journalistes américains, chinois, japonais… mais seuls les Européens nous critiquent. »

Les critiques sont rares en Corée du Sud aussi : en dépit des égarements de son fondateur, Sooam Biotech reçoit de nombreux soutiens politiques et économiques. L’immense vague de fierté populaire soulevée par les premiers succès, même frelatés, du Dr Hwang n’est pas complètement retombée. L’ex-« scientifique suprême », titre attribué par le gouvernement sud-coréen au faîte de sa gloire, poursuit donc ses recherches. Il est aidé par une équipe d’une cinquantaine de personnes, dont beaucoup habitent dans les locaux mêmes de l’entreprise.

Ses chercheurs affirment en 2011 avoir cloné un coyote en utilisant des ovocytes de chienne – un exemple rare de clonage reposant sur deux espèces différentes. Ils travaillent sur plusieurs projets d’animaux transgéniques, comme par exemple une vache capable de produire du lait contenant des substances médicamenteuses ou des cochons dont les organes pourraient servir à des greffes humaines. Ils poursuivent leurs recherches dans le secteur des cellules souches ; Sooam Biotech fabrique même des produits cosmétiques à base de ces lignées de cellules.

Le projet le plus fou du Dr Hwang : cloner un mammouth, espèce éteinte depuis plus de 10 000 ans. Son équipe a récupéré de l’ADN sur un animal congelé dans la toundra russe. Elle espère trouver un noyau intact et faire porter un éventuel embryon de clone de mammouth par une mère porteuse éléphante. Le projet avance-t-il ? « Je ne peux pas en parler », répond prudemment David Kim.

Sans surprise, l’évocation des activités du Dr Hwang suscite l’agacement parmi la communauté scientifique sud-coréenne. « L’image de notre recherche médicale a été gravement endommagée par le scandale de 2005 », rappelle le Dr Oh Il-hoan, généticien et président de la société pour la recherche sur les cellules souches de Corée. « Cela a été un traumatisme, mais cela nous a aussi permis d’assainir notre recherche. Nous avons mis en place depuis des règles éthiques beaucoup plus solides. »

Le Dr Oh Il-hoan, qui est aussi conseiller auprès du comité national de bioéthique de Corée, se refuse à commenter les travaux de Sooam Biotech. « En tant que scientifique, nous ne lui faisons plus confiance. Nous ne cherchons plus à valider ses recherches. Ce qu’il fait appartient au secteur privé. » Cloner un mammouth, est-ce possible ? « C’est une question de fiction. C’est amusant, c’est du domaine de l’imagination. Mais je n’ai pas à donner un avis sérieux sur ce sujet. »

Mis au ban de la communauté scientifique, le Dr Hwang s’est tourné vers le privé. Il multiple les dépôts de brevets de ses techniques. Il cherche des partenariats à l’extérieur, dans des pays où la législation est moins stricte qu’en Corée du Sud. En 2011, il signe même un accord avec la Libye pour mener ses recherches dans un centre à Tripoli. La chute de Kadhafi met fin au projet. Mais son savoir-faire, indéniable, intéresse : l’année dernière, il a signé en Chine un partenariat avec BoyaLife, grande entreprise de biotechnologie. « L’objectif est de développer le clonage en Chine »explique son président à l’agence Bloomberg. Le clonage a de beaux jours devant lui. L’insubmersible Dr Hwang aussi.  

Frederic Ojardias

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