A un mois du scrutin européen, les règles du jeu ne font toujours pas l'unanimité

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Quatre candidats à la commission s'affrontent lundi soir lors d'un débat télé inédit. La campagne pour succéder à Barroso est lancée, mais personne n'interprète de la même manière les règles du jeu. Ce qui promet d'intenses négociations après le scrutin.

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Bruxelles, de notre envoyé spécial.   La chaîne de télé Euronews organise lundi à 19 h une première, depuis Maastricht : un débat entre quatre candidats à la présidence de la commission européenne pour préparer l'après-José Manuel Barroso. Quasiment inconnus des citoyens européens, hors de leur pays d'origine, le socialiste allemand Martin Schulz et le conservateur luxembourgeois Jean-Claude Juncker tenteront de se faire entendre, aux côtés du libéral belge Guy Verhofstadt et de l'élue verte Ska Keller. Le Grec Alexis Tsipras, candidat pour le parti de la gauche européenne, a préféré faire l'impasse sur ce premier débat, estimant qu'il ne maîtrise pas assez bien l'anglais.

La soirée pourrait signifier le véritable coup d'envoi de la campagne, marquée, à l'échelle européenne, par une inconnue de taille. Personne n'est tout à fait d'accord sur les règles du jeu de cette élection. Car le scrutin du 25 mai, qui enverra 751 eurodéputés à Strasbourg, introduit une nouveauté : chaque parti européen présente également son candidat à la présidence de la commission. En théorie, c'est une réponse, prévue par le traité de Lisbonne de 2009, au déficit démocratique au sein de l'Union. Dans la pratique, l'affaire promet d'intenses négociations d'ici juin.

Jusqu'à présent, la désignation du chef de la commission était une chasse gardée du conseil européen, l'institution qui porte, à Bruxelles, la voix des capitales. Les chefs d’État et de gouvernement se mettaient d'accord sur un nom – en général, une personnalité de faible envergure, à l'instar de Barroso –, en totale opacité. Le parlement européen ne faisait alors que confirmer le choix du conseil, sans ciller. Cette fois, les choses s'inversent. Le parlement prend l'initiative, et le conseil devra suivre.

Problème : Herman Van Rompuy, l'actuel président du conseil européen, sur le départ, a déjà fait savoir qu'il ne l'entendait pas de cette manière. « Les citoyens sont très au fait de la différence entre le parlement, et ceux qui décident véritablement », vient-il de déclarer dans un entretien à la presse allemande, insistant en particulier sur les taux d'abstention record aux élections européennes qui affaiblissent le parlement. L'ex-chef de gouvernement belge avait déjà irrité les élus, en annonçant la tenue d'un dîner des chefs d’État et de gouvernement à Bruxelles, le 27 mai – soit deux jours à peine après le scrutin. Cette réunion devrait permettre aux 28 de s'entendre sur un nom à proposer au nouveau parlement, sans attendre de connaître les positions des eurodéputés.  

Côté parlement, la riposte se prépare. Les trois groupes les plus importants en termes d'élus (les conservateurs du PPE, les sociaux-démocrates du S&D, et les libéraux d'ADLE) ont signé début avril un texte commun, estimant que conseil et parlement étaient « coresponsables » dans le processus de nomination du futur patron de la commission. Ils se sont surtout engagés à s'entendre, à trois, une fois passée l'élection, sur un seul nom capable de rassembler une « majorité qualifiée » des eurodéputés, en fonction des résultats. 

On comprend la tactique : s'unir, pour s'assurer de peser face au conseil, même si ce dernier voulait imposer ses choix. Mais cette stratégie d'entente, au moment où la campagne s'engage, a fait bondir plus d'un élu. Daniel Cohn-Bendit, coprésident du groupe des verts au parlement, a dénoncé cette « petite tradition de la tractation 'entre soi' » : « Ils veulent s'assurer que le statu quo prévaut, pour que le butin soit préservé, toujours entre leurs mains. » Même indignation, côté GUE (la gauche unitaire européenne, à laquelle appartient le Front de gauche) : « Conclure ce genre d'accords entre soi sont des manières du passé », a tranché Gabi Zimmer, une élue allemande de Die Linke à la tête du groupe. « Imaginez la même chose en France : le PS et l'UMP s'accordant dans le dos des Français pour choisir le premier ministre ! », a réagi de son côté Jean-Luc Mélenchon. 

Le sujet est d'autant plus sensible, à Bruxelles, que certains sont persuadés que les postes ont déjà été distribués entre ces trois groupes. Un résultat serré entre PPE et S&D faciliterait ce scénario. À Martin Schulz, le socialiste allemand, la commission ; à Juncker, le conservateur luxembourgeois, le conseil ; et à Guy Verhofstadt, l'ex-premier ministre belge libéral et très fédéraliste, le parlement… Il ne resterait plus qu'à trouver quelqu'un – une femme de préférence – pour remplacer Catherine Ashton, la haute représentante de l'Union pour les affaires étrangères. Et l'affaire serait jouée.

Mais cette hypothèse, aux effets politiques désastreux pour les électeurs (en tout cas en France), est loin d'être évidente. Ne serait-ce que parce que les urnes vont parler, et risquent de contrarier les plans des uns et des autres. La « sensation » pourrait venir du groupe de la GUE, aujourd'hui 6e par le nombre d'élus, et que certains sondeurs pronostiquent devant le groupe des libéraux de Verhofstadt, après les élections de mai. Verhofstadt risque de souffrir de la dégringolade électorale des libéraux allemands (FDP) et des « lib-dem » britanniques de Nick Clegg, qu'un bon score de « l'Alternative » Modem-UDI ne suffira pas à compenser. L'enjeu des semaines à venir, pour lui, est de réussir à attirer au sein de son groupe de nouveaux membres, pour amortir son recul.

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