Aux Etats-Unis, l’affaire de la professeure Avital Ronell questionne #MeToo

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Avital Ronell, fameuse philosophe de New York University, a été suspendue pour harcèlement sexuel sur un ancien doctorant. Des stars mondiales de l’université, féministes et queer, ont volé à son secours, provoquant l'incompréhension.

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New York (États-Unis), de notre correspondant.– Philippe Mangeot n'arrive pas à le dire autrement : cette histoire, déplore-t-il, « c'est un sac de nœuds ».

Ancien président d'Act Up et professeur de littérature, l'ancien rédacteur en chef de la revue de gauche Vacarme a rapidement pris la plume cet été pour écrire à son « amie » Avital Ronell, philosophe américaine accusée de harcèlement sexuel par un de ses anciens élèves, et suspendue pour cette raison par son employeur, la prestigieuse New York University (NYU). C'était mi-août, juste après un article du New York Times qui a déclenché la polémique.

Un texte « en sympathie », rédigé « très vite » : « Sans doute y avait-il là une imprudence, mais dans toute ta vie intellectuelle, tu as joué avec le feu, écrit Philippe Mangeot à Ronell. (...) M. Reitman [l'élève qui l'accuse – ndlr] ne pouvait l’ignorer, sauf à se mentir à lui-même ou à être joué par une passion haineuse. Que la NYU affecte désormais de l’ignorer la déshonore. »

De chaque côté de l'Atlantique, c'est peu dire que l'affaire Ronell a déchiré cet été le monde académique. Professeure de littérature comparée de 66 ans, célébrité de NYU où elle officie depuis plus de vingt ans, Ronell est une ancienne élève de Jacques Derrida et une figure de la French Theory. Universitaire lesbienne et queer, connue pour son excentricité, elle a passé sa carrière à interroger la violence et les rapports de domination, et utilise même la notion freudienne de « transfert » pour décrire le type de relation, intense et non conventionnel, qu'elle peut avoir avec ses élèves.

Avital Ronell. © DR Avital Ronell. © DR

Comme Mangeot, plusieurs intellectuels (Jean-Luc Nancy, Sophie Wahnich, etc.) ont publié sur Vacarme des textes en défense de Ronell, tandis que des anciens élèves de la philosophe sortaient du silence (ici, ou) pour témoigner de ses méthodes d'enseignement parfois brutales.

Les mêmes, rejoints par des universitaires ou des journalistes, se sont aussi indignés de l'entre-soi et de l'« hypocrisie » des amis célèbres de Ronell, de la théoricienne des études de genre Judith Butler au philosophe Slavoj Žižek, qui, sans même connaître le dossier, sont intervenus en juin auprès de la direction de NYU pour dénoncer une « campagne malveillante » et exiger l'abandon des sanctions contre l'enseignante.

Pour démêler le « sac de nœuds », commençons par les faits. Mi-août, le New York Times révèle donc qu'au terme de onze mois d'une enquête interne confidentielle, l'université NYU a suspendu au printemps Ronell pendant un an. Le motif : « harcèlement sexuel » sur un de ses anciens étudiants, Nimrod Reitman, qui fut son doctorant de 2012 à 2015.

Reitman, un homme gay de trente ans son cadet, dit avoir vécu « trois ans de harcèlement sexuel continu et intense, d'agression sexuelle et de harcèlement » de la part de sa directrice de thèse. Dans une plainte qu'il dit vouloir déposer devant la Cour suprême de l'État de New York (lire ici, au format pdf), il rapporte plusieurs scènes, à Paris et à New York, où Ronell l'aurait « saisi, touché et embrassé » sans son consentement. Elle aurait créé « une fausse relation romantique » avec lui, « revendiquant une domination complète et le contrôle sur sa vie », réclamant sa présence, l'inondant de textos ou de mails enamourés.

Ronell lui réclamait « des couches supplémentaires de chaleur » (sic) lorsqu'il se montrait froid, le nommait « mon doux compagnon-prince », le « beau Nimrod », son « cock-er » (« cock » signifie « bite » en anglais), lui donnait rendez-vous à l'« orifice » (jeu de mots avec « office », le bureau), prenait des nouvelles de son « phallus », etc. « Mortifié par le niveau [exigé] d'intimité », Reitman « ne voulait pas énerver ou s'aliéner sa directrice de thèse ». S'il a souvent donné le change, c'est, lit-on dans la plainte, par peur de « menaces » sur son doctorat, Ronell se vantant de « faire ou défaire » les carrières.

La philosophe, elle, dément « catégoriquement toutes les allégations de Reitman », les agressions sexuelles comme le harcèlement. « Nos communications, a-t-elle dit au New York Times, étaient celles de deux adultes, un homme gay et une femme queer qui partagent un héritage israélien et un penchant pour les communications tarabiscotées et affectées. » Une correspondance « gay codée, avec des allusions littéraires, des élans poétiques et des expressions de tendresse manifestement exagérées », ajoute Ronell, « souvent initiées et retournées par Reitman ». Pour illustrer ce qu'elle nomme la « duplicité » de Reitman, Ronell a rendu publics des messages où il la nomme « douce aimée » ou « bébé ».

Dans son rapport confidentiel, dont le résumé final a fuité, NYU juge le « harcèlement sexuel » caractérisé, mais ne retient pas les accusations d'« agression sexuelle » ni de « harcèlement ». Selon l'avocat de Reitman, la suspension d'un an est tout à fait insuffisante « pour une professeure qui a harcelé son étudiant pendant plus de trois ans ». Il a annoncé son intention de porter plainte contre NYU et Avital Ronell. « Une plainte malvenue », estime John Beckman, le porte-parole de l'université, qui refuse à ce stade de payer les « millions de dollars » réclamés par Reitman pour éteindre l'action en justice.

À plusieurs égards, l'histoire Ronell est atypique. Au contraire de la quasi-totalité des révélations qui ont suivi l'affaire Weinstein, l'agresseur supposé n'est pas un homme, mais une femme queer – cette affaire a d'ailleurs coïncidé avec les accusations d'agression sexuelle contre l'actrice Asia Argento, victime de Weinstein et figure du mouvement #MeToo.

En face, sa victime, un homme, a actionné au sein de l'université une disposition « féministe », le « Titre IX », un amendement d'une loi fédérale de 1972 qui interdit les discriminations sexuelles dans l'enseignement supérieur, et enjoint aux universités de sanctionner après enquête interne les cas de harcèlement sexuel sous peine de perdre leurs crédits fédéraux. Reitman lui-même dit d'ailleurs avoir osé parler grâce à « l'extraordinaire » mouvement #MeToo.

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