De la corruption à la guerre au Yémen, l’histoire secrète des chars français

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Des documents obtenus par Wikileaks et partagés avec Mediapart, Der Spiegel et La Repubblica lèvent le voile sur un secret d’État : la corruption cachée derrière la vente de chars français aux Émirats arabes unis. Ce sont les mêmes chars qui sévissent aujourd’hui dans la guerre au Yémen, à l’origine de la pire crise humanitaire du monde, selon l’ONU.

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Les chars français utilisés depuis trois ans par les Émirats arabes unis au Yémen, dans une guerre qui a déjà fait plus de 10 000 morts (majoritairement des civils) et provoqué, selon l’ONU, la pire crise humanitaire du monde, cachent un lourd secret.

Un secret d’État vieux d’un quart de siècle.

Sa révélation ouvre aujourd’hui la porte sur les aveux inédits d’une corruption étatique à travers le versement, par une entreprise d’armement gouvernementale française, de 200 millions de dollars d’argent noir sur des comptes situés dans des paradis fiscaux, selon des documents obtenus par Wikileaks et partagés avec Mediapart, Der Spiegel (Allemagne) et La Repubblica (Italie), qui ont pu les authentifier par une enquête indépendante.

Ces documents offrent une plongée rare dans les arcanes de l’un des plus gros contrats d’armement signés par la France, aujourd’hui troisième pays exportateur d’armes au monde.

Un char Leclerc vendu par la France aux Émirats arabes unis. © DR Un char Leclerc vendu par la France aux Émirats arabes unis. © DR

Les chars Leclerc vendus au début des années 1990 par la France aux Émirats arabes unis (EAU) ont été fabriqués par l’entreprise GIAT (Groupement industriel des armements terrestres, Nexter aujourd’hui), dont l’État français est actionnaire à 100 %. Ils ont commencé à être livrés au début des années 2000, mais n’ont connu leur baptême du feu qu’en 2015, à l’occasion du déclenchement de la guerre au Yémen, comme en témoignent de nombreux écrits spécialisés (voir ici ou ).

Depuis trois ans, des combats acharnés y opposent une rébellion houthie soutenue par l’Iran à une coalition emmenée par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, qui cherchent à conforter le président yéménite en place, Abdrabbo Mansour Hadi. Selon l’ONU, la coalition, armée notamment par la France, a « causé le plus de victimes civiles directes ». Les Nations unies évoquent de possibles crimes de guerre, rappelant que des « zones résidentielles », des « marchés » et « même des installations médicales » ont été touchées. Et d’après l’ONG Save The Children, cinq millions d’enfants sont aujourd’hui menacés de famine au Yémen à cause de la guerre.

En son temps, le contrat de vente des chars Leclerc aux Émirats avait été qualifié par la presse française de « contrat du siècle ». Pour cause : le marché, signé le 6 avril 1993, une semaine après la formation du gouvernement Balladur, portait sur la livraison de 388 chars, 46 véhicules armés et quantité de munitions pour 3,6 milliards de dollars, montant revu légèrement à la baisse par la suite (3,2 milliards).

Mais des négociations secrètes avaient débuté deux ans auparavant, selon les documents récupérés par Wikileaks. En janvier 1991, sous le gouvernement de Michel Rocard, l’État français a missionné, par l’intermédiaire de l’entreprise GIAT, un émissaire très introduit auprès des autorités d’Abou Dabi. Son nom : Abbas Ibrahim Yousef al-Yousef.

L'intermédiaire Abbas Yousef al-Yousef. © DR L'intermédiaire Abbas Yousef al-Yousef. © DR
Originaire du même village que le cheikh al-Zayed, le père de la nation émiratie, qui en fut le président de 1971 à 2004, Abbas al-Yousef a commencé sa carrière comme pilote de chasse. Marié à une femme vivant en Arabie saoudite, père de deux enfants qui feront leurs études aux États-Unis, il est notamment, au sein de l’armée émiratie, l’instructeur de Mohamed al-Zayed, l’un des fils du cheikh régnant. Un sésame. D’autant que le frère aîné de Mohamed, Khalifa, est l’actuel président des Émirats.

En marge de ses activités militaires – il a le grade de colonel –, Abbas al-Yousef a développé une prolifique activité de businessman dans l’armement. D’après un capitaine d’industrie français qui l’a bien connu, il devient de fil en aiguille l’intermédiaire privilégié de nombreuses sociétés de défense françaises aux Émirats, comme Thalès, Dassault ou Airbus. Et GIAT, donc, où il cultive une solide amitié avec un directeur commercial.

Une des sociétés offshore d’al-Yousef, Kenoza Industrial Consulting & Management Inc., domiciliée par un cabinet panaméen dans les îles Vierges britanniques, l’un des pires paradis fiscaux de la planète, obtient de GIAT en 1991 des commissions occultes de 234 millions de dollars pour la future vente des chars français aux Émirats.

Page de garde de l'arbitrage opposant GIAT à son ancien intermédiaire. © DR Page de garde de l'arbitrage opposant GIAT à son ancien intermédiaire. © DR
Rien n’aurait jamais dû filtrer de la destination de l’argent noir. Seulement voilà, un différend entre al-Yousef et GIAT, qui sera porté entre 2008 et 2010 devant le tribunal arbitral de Paris (une justice privée qui contourne la justice ordinaire), poussera l’entreprise d’armement française à révéler la nature exacte du travail de son intermédiaire : la corruption.

N’ayant touché jusqu’en mars 2000 « que » 195 millions de dollars des 234 promis, al-Yousef avait saisi la justice arbitrale pour réclamer son dû à GIAT, qui a refusé de régler les 40 millions de dollars en souffrance.

Devant le tribunal arbitral de Paris, GIAT jouera franc jeu. Reconnaissant « une disproportion entre le montant des commissions et les services fournis » réellement par al-Yousef, l’entreprise française avoue que son intermédiaire « a commis des actes de corruption », selon les termes du jugement du 30 septembre 2010. De manière encore plus limpide, GIAT affirme également que Kenoza, la société offshore de son intermédiaire, « a été mis en place pour fournir un véhicule approprié à la corruption d’officiels des Émirats arabes unis ».

Un aveu qui relève du jamais vu à ce niveau.

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