Au Caire, Macron évoque les droits humains mais maintient les ventes d'armes

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À l’occasion de son premier voyage officiel au Caire et ne pouvant plus ignorer publiquement la violence du régime de Sissi, Emmanuel Macron a écouté les ONG qui lui demandaient de s'exprimer sur les droits de l'homme. Sans pour autant remettre en cause les ventes d’armes de la France. 

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Emmanuel Macron a entendu les ONG. Il a parlé, ouvertement et devant un parterre de journalistes, droits humains avec le dictateur égyptien Abdel Fattah al-Sissi, celui-là même auquel il disait « ne pas avoir de leçons à donner » en octobre 2017, provoquant l’indignation des associations et de l'opinion publique. C’est le temps fort de la visite officielle de deux jours au Caire du président français. Celui où l’on a vu l'ancien chef des renseignements militaires égyptiens, au pouvoir depuis juillet 2013, se figer. C’était lundi 28 janvier en fin de matinée, lors d’une conférence de presse commune tenue par les deux chefs d’État et dominée par cette question.

Les conseillers d’Emmanuel Macron l’avaient annoncé en amont du déplacement en fin de semaine dernière. Au lendemain d’un nouveau coup de pression des ONG appelant à ouvrir les yeux sur un régime de plus en plus répressif (lire notre article), ils avaient concédé une nécessaire « évolution » à ce sujet dans la relation Paris-Le Caire. Ce qu’a confirmé dès dimanche, au premier jour de sa visite, Emmanuel Macron en promettant de s’exprimer « de manière plus tranchée, y compris ouvertement […] parce que je pense que c’est l’intérêt du président Sissi et de la stabilité égyptienne » et en promettant « un dialogue confidentiel » avec Sissi sur « des cas individuels » d’opposants ou de personnalités emprisonnés.

Conférence de presse avec Abdel Fattah al-Sissi, président de la République arabe d'Égypte. © Élysée

S’il est plus périlleux d’évoquer publiquement et franchement un sujet aussi sensible quand vous êtes l'invité que quand vous êtes l’hôte, Emmanuel Macron s’en est sorti, en n’accusant jamais directement Sissi et en servant une rhétorique progressiste dans les clous diplomatiques.

Après avoir assuré que « la sécurité et la prospérité de l’Égypte étaient de la plus haute importance » pour la France, il a très vite mis au cœur de son propos la question des droits humains : « La stabilité et la paix durable vont de pair avec le respect des libertés de chacun, de la dignité de chacun et d’un État de droit. Et la recherche de stabilité et de sécurité, qui nous anime dans le cadre de notre partenariat évoqué en octobre 2017, ne saurait être dissociée de la question des droits de l’homme. À l’inverse, une société civile, dynamique, active, inclusive reste le meilleur rempart contre l’extrémisme et la condition même de la stabilité du pays. »

Macron a appelé Sissi à desserrer l’étau sur les ONG égyptiennes étranglées par l’État, à lever les blocages de plus de 500 sites web et à considérer la liste remise en privé lors de leur entretien bilatéral de « cas individuels » de détenus à libérer. Loin, très loin de sa saillie de 2017 balayant le sujet des droits humains d’un revers de main, au nom du défi de Sissi de stabiliser une région bouleversée par le terrorisme.

Alors qu’un journaliste égyptien téléguidé par le pouvoir l’interrogeait sur cette volte-face et l’accusait d'ingérence, Macron est revenu à la charge réaffirmer « des valeurs pas seulement de la France mais universelles sur les droits de l’homme » : « On peut se dire les choses de manière très franche […] sans considérer qu’on vient ni donner des leçons ni déstabiliser […]. Les choses ne sont pas allées dans la bonne direction depuis octobre 2017. Des blogueurs, des journalistes et des activistes ont été emprisonnés. Je ne peux pas faire comme si de rien n’était. » Le président français a assuré être respectueux « de la souveraineté de l’Égypte » : « Je ne serais pas un ami sincère de l’Égypte d’aujourd’hui si je ne disais pas le fond de ma pensée. »

Agacé par ces Français qui le questionnent sur les arrestations massives dans son pays, Sissi, qui a construit plus de prisons que d’écoles ou d’hôpitaux depuis son arrivée au pouvoir, s'est lancé dans une envolée confuse sur les défis de l’Égypte, un pays de 100 millions d’habitants, que ces « yeux d’Européens » voudraient réduire à une question de « droits de l’homme » et de « blogueurs ». La lutte contre le terrorisme, la pauvreté, l’hépatite C… « Nous ne sommes pas comme l’Europe ou comme les États-Unis […], on ne peut pas imposer à toutes les sociétés un seul chemin », a-t-il réagi.

Et de préciser que l’Égypte « ne sera pas construite par les blogueurs, mais par le travail, l’effort et la persévérance », qu’il a évité une guerre civile au pays et qu’il a été élu par la volonté du peuple.

Un deuxième journaliste égyptien, à la botte du pouvoir, a volé à son secours avec une question – qui n'en demeure pas moins pertinente – sur les gilets jaunes et les violences policières qu'ils subissent depuis le début du mouvement. La France est-elle bien placée pour donner des leçons, ne viole-t-elle pas elle aussi les droits humains en réprimant ses manifestants ?

Macron, qui a « déploré » que « onze personnes aient perdu la vie » depuis le début de la crise, tout en soulignant qu’aucune n’avait « été victime des forces de l’ordre », n'a pas eu de mal à répliquer : « En France, il est permis de s’exprimer librement […]. En France, on peut dire tout. Parfois, on dit beaucoup contre le pays lui-même, je le regrette […]. C’est la force de la démocratie […]. Il y a, dans notre pays, une liberté qui est constitutionnellement garantie, qui est la liberté de manifester. Et nous entendons bien la protéger. »

Lors des manifestations des gilets jaunes, qui n’ont « jamais été interdites », s'est encore défendu Macron, « des individus, des casseurs, des extrémistes […] ont parfois commis le pire, des exactions consistant à saccager des commerces, des bâtiments publics ou à mener des actes de violence à l’égard des forces de l’ordre ou d’autres personnes […]. D’une manière légitime, ils ont été interpellés. Pas interpellés parce qu’ils disaient quelque chose. Pas interpellés parce qu’ils pensaient quelque chose. Interpellés parce qu’ils cassaient, parce qu’ils détruisaient, parce qu’ils s’attaquaient à d’autres citoyens ou aux institutions ».

Si ce voyage au Caire démontre qu’Emmanuel Macron a entendu les associations de défense des droits humains, il ne les a entendues qu’à moitié. Pas question de suspendre les ventes d’armes à l’Égypte, vœu des ONG qui documentent depuis des années le détournement de l’utilisation des armes françaises par les autorités égyptiennes à des fins de répression. Même si, sur la trentaine d’accords commerciaux passés pour près d’un milliard d’euros avec l’Égypte, aucun contrat concernant des ventes d’armes n’a été signé cette fois-ci, ce qui tranche avec les voyages passés, le pays des pharaons reste un partenaire stratégique incontournable. Des discussions sont bien avancées avec le Caire pour l’achat d’une douzaine de Rafale et de deux corvettes Gowind, ainsi que pour l’export de drones de surveillance.

Pour Macron, il ne fait aucun doute que l’Égypte utilise dans un cadre militaire les armes françaises « pour protéger et défendre le territoire égyptien contre des ennemis venant de l'extérieur ». Il a consenti une seule exception : « Sur 200 interventions, un blindé a été utilisé une fois hors de ce cadre, en 2013 [lors des violents affrontements entre partisans et opposants de Mohamed Morsi, destitué en juillet cette même année – ndlr]. Elle a d'ailleurs donné lieu sous le mandat précédent à un échange et une clarification de la part des pouvoirs publics français », a-t-il expliqué avant d’être démenti par Sissi.

Amnesty International, à l’origine d’une enquête accablante sur les armes françaises au cœur de la répression égyptienne, n’a pas tardé à réaffirmer dans un communiqué que ce n’est pas un blindé utilisé une fois mais plusieurs, de type Sherpa et MIDS, fournis par la France, qui ont été utilisés à de nombreuses reprises « lors de certaines des opérations les plus sanglantes de la répression interne en Égypte, entre 2012 et janvier 2015 ».

Les ONG ne vont pas relâcher la pression. « À travers la question de la stabilité, Macron et Sissi semblent avoir trouvé un moyen de parler des droits humains. Il va falloir être vigilants à ce que cela devienne pas qu’un moyen mais également une fin en soi », prévient Katia Roux, d’Amnesty international.

« Macron a eu une parole publique forte en face d’un dictateur, mais pour qu’il y ait un vrai changement de cap, il faut que la France aille plus loin en mettant vraiment cette question des droits humains au cœur de la coopération militaire dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, abonde Antoine Madelin, de la FIDH. Il faut un levier européen. Merkel, après Aix-la-Chapelle, a regretté la faiblesse de la coopération européenne dans la manière dont on accompagne nos industries militaires, notamment sur cet aspect des droits humains. »

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