L’avenir de la Syrie, entre «grand jeu» et conflit gelé

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La Syrie est devenue un pays écartelé et ballotté au gré des intérêts d’une demi-douzaine de nations, Russie, Turquie et Iran en tête. Et maintenant la France, qui entend soutenir les Kurdes dans le nord du pays. Même si la guerre s’achève, personne n’entrevoit de paix.

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Cela fait déjà quelque temps que l’on annonce la fin de la guerre en Syrie, et pourtant les combats continuent sur plusieurs fronts, dans la banlieue de Damas à la Ghouta, dans le nord du pays avec le conflit turco-kurde, ou à l’est avec les poches de résistance de l’État islamique qui n’a pas complètement abdiqué. Sans oublier les autres foyers rebelles qui demeurent une épine dans le pied du régime de Damas : au sud et autour d’Idlib (voir carte ci-dessous). Après sept années d’une guerre civile qui s’est transformée en déflagration régionale puis internationale, les armes ne semblent pas près d’être remisées dans les casernes. Bachar al-Assad a beau avoir remporté la guerre, celle-ci n’est pas achevée.

Même s’il est difficile de l’admettre, après un demi-million de morts, treize millions de Syriens déplacés dans le pays et cinq millions réfugiés à l’étranger (sur une population de 23 millions en 2011), le pouvoir de Bachar al-Assad n’est plus menacé et sa survie est assurée sur le court et sans doute moyen terme. Ce n’est évidemment plus le même régime qu’au début du conflit : les actions de Damas sont aujourd’hui contrôlées par les puissances qui sont venues à son aide (Russie et Iran), et empêchées par celles qui ont envahi son territoire (Turquie, Kurdes, États-Unis, France, groupes islamistes soutenus par les émirats du Golfe).

La Syrie est devenue l’objet d’un « grand jeu » qui n’est pas sans rappeler l’affrontement entre la Russie et le Royaume-Uni au XIXe siècle autour de l’Afghanistan. « Il y a trois principaux “acteurs” en Syrie aujourd’hui », explique Jonathan Spyer, chercheur au Global Research International Center, dans la revue Foreign Policy. « L’alliance du régime avec la Russie et l’Iran, qui contrôlent un peu plus de la moitié du territoire et la majorité de la population ; les forces kurdes et démocratiques syriennes soutenues par les États-Unis et la France, qui contrôlent les parties nord et nord-est du pays, où se situent une grande partie du pétrole et les meilleures terres agricoles ; et enfin l’alliance entre la Turquie et les groupes islamistes sunnites et djihadistes au nord-ouest. Mais ces différents “camps” ne sont pas des structures fermées : certains membres entretiennent des relations avec des membres d’un autre camp. La nouvelle lutte en Syrie ne découle plus des dynamiques internes au pays, mais des intérêts rivaux des puissances extérieures qui se battent sur les ruines du pays. »

Les forces en présence en Syrie au 28 mars 2018 (en rouge le territoire contrôlé par le régime et ses alliés, en vert les forces anti-gouvernementales [islamistes et autres] en gris les poches de l'État islamique, en jaune les zones kurdes, en bleu clair l'armée turque). © SyrianCivilWarMap.com Les forces en présence en Syrie au 28 mars 2018 (en rouge le territoire contrôlé par le régime et ses alliés, en vert les forces anti-gouvernementales [islamistes et autres] en gris les poches de l'État islamique, en jaune les zones kurdes, en bleu clair l'armée turque). © SyrianCivilWarMap.com

En parvenant à survivre pendant sept ans puis à reconquérir les territoires perdus au prix de crimes de guerre et de la décimation d’une grande partie de sa population, Bachar al-Assad s’est assuré qu’il avait un avenir autre qu’au bout d’une corde. Il ne gouvernera plus jamais le même pays que celui que lui avait légué son père, mais son objectif consiste désormais à rétablir une domination sur ce que beaucoup appellent la « Syrie utile », c’est-à-dire la partie occidentale du pays qui comprend l’essentiel de la population, de l’économie et des grandes villes.

« La violence que l’on a observée ces dernières semaines à l’égard de la Ghouta s’explique par la volonté du régime de produire un changement démographique irréversible, comme il l’a déjà fait dans d’autres villes », estime Lina Khatib, du think tank britannique Chatham House. « En réduisant la Ghouta à un tas de ruines et en obligeant l’essentiel de la population qui s’est opposée à lui à fuir, le régime élimine toute menace future. En dépit de ses capacités sécuritaires réduites, Damas aura moins de mal à contrôler les zones rebelles comme la Ghouta si elles sont rendues inhabitables. »

Cependant, Bachar al-Assad demeure tributaire des alliés qui lui ont sauvé la mise à partir de 2015, en particulier des Russes. On l’a vu récemment lorsque les Turcs ont pénétré dans le nord du pays en janvier 2018 pour éliminer les forces kurdes et empêcher la constitution d’un État fédéral syrien qui aurait octroyé du pouvoir aux Kurdes. Damas s’est insurgé contre cette intervention, en menaçant d’abattre les avions turcs qui survoleraient la Syrie. Mais les Russes, qui ont des batteries anti-aériennes dans la région, ne les ont pas utilisées et ont même retiré une partie de leurs soldats de cette zone avant l’arrivée des troupes turques. Et le régime syrien a été contraint de ravaler ses menaces et d’avaler sa fierté.

En décembre 2017, Vladimir Poutine a clamé victoire et annoncé qu’il allait entreprendre un retrait de ses troupes. Maintenant qu’il a été confortablement réélu pour six années supplémentaires, le chef du Kremlin peut fixer son propre tempo. Car il est clair que le coût de cet engagement commence à transparaître en Russie, même si l’on est loin de l’impact de la guerre en Afghanistan des années 1980. Officiellement, seulement une quarantaine de soldats russes auraient trouvé la mort en Syrie, mais ce chiffre ne tient pas compte des mercenaires envoyés par Moscou. Le 7 février dernier, plusieurs dizaines d’entre eux auraient péri lors d'une contre-offensive aérienne américaine résultant d’une attaque contre des forces kurdes à Deir Ezzor. Ce qui laisse à penser que le bilan des pertes russes se chiffre plutôt en centaines de morts. Inévitablement, cela commence à affecter l’opinion publique russe qui se montre de plus en plus défavorable à cette intervention.

« Poutine reste le grand maître du jeu en Syrie », avance un diplomate français qui connaît bien la région. « Surtout, la Russie est parvenue à sauver son unique allié dans la région, à garder ses bases militaires et à en construire d’autres, en même temps qu’elle a réaffirmé sa puissance aux yeux du reste du monde. Il serait étonnant que Poutine n’ait pas pris goût à cette démonstration de force et aux jeux de pouvoirs qui l’accompagnent. Il est parvenu à refaire de la Russie un acteur incontournable au Moyen-Orient. » « Poutine ne se retirera sans doute pas complètement de la Syrie », complète Samuel Ramani, doctorant à l’Université d’Oxford et spécialiste de la politique étrangère russe. « Il laissera probablement des mercenaires et des conseillers militaires privés pour assister Assad. »

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