La complainte de Tim, agriculteur républicain dans l’Iowa

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Tim Bardole cultive du soja et du maïs dans l’Iowa. Il souffre de la guerre commerciale avec la Chine mais la soutient « si elle permet un bon deal ». « Très conservateur », il votera Trump en novembre prochain. Mais il prévient : à cause d’autres décisions contestées, le président pourrait bien « perdre » le Midwest.

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Rippey (Iowa), envoyé spécial.– Prenez la route dans l'Iowa en cette saison, et vous conduirez sur un ruban infini, l'horizon plat à perte de vue, un paysage éternel de champs jaunes, à gauche et à droite, planté d'éoliennes qui assurent 40 % de la production d'électricité de cet État du Midwest, un record national.

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Les habitants de cet État du heartland américain vous rappelleront, à raison, qu'ils ont aussi des sommets et d'autres paysages plus engageants. Difficile quand même d'oublier qu'au cœur de la « Corn Belt », comme on l'a lu dans les livres de géographie, l'Iowa est un des greniers du monde, premier producteur américain de maïs, deuxième pour le soja. L'hiver, les agriculteurs s'occupent de 22 millions de cochons. Ils sont sept fois plus nombreux que les habitants.

Un dimanche matin, j'ai fini par arriver à Rippey, une bourgade agricole avec ses petites maisons banales, une station-service où des néons clignotent comme dans les films (monoculture oblige, le carburant éthanol dérivé du maïs y est moins cher que l'essence). Trônant au bout d'une rue, la coopérative du village fait à toute heure du jour un boucan d'enfer.

Tim Bardole m'attendait devant sa ferme. Cet homme massif de 52 ans était pressé. À cause de précipitations records au printemps, la récolte a été repoussée : en ce début novembre, il devait se dépêcher de tout ramasser avant le froid, arrivé plus tôt que prévu. Tim affichait la mine des mauvais jours : son vieux père, qui continue d'exploiter la ferme avec lui, venait quelques heures plus tôt de ressentir des douleurs à la poitrine alors qu'il travaillait dans les champs. Il a fallu l'emmener d'urgence à l'hôpital. Il y a un âge où même pour les plus vaillants, les journées de quinze heures deviennent insupportables.

Avant de passer dans son bureau éclairé au néon, Tim Bardole m'a présenté son plus gros tracteur, une bête de plusieurs mètres de haut à 400 000 dollars pièce (hors de prix, il le loue). Les Bardole vivent ici depuis 1901, il est la « cinquième génération » à exploiter la terre. Histoire typique d'une famille américaine partie à la conquête de l'Ouest. « Ils étaient en Pennsylvanie, puis dans l’Illinois. Et puis ils sont arrivés ici. » Une aïeule a décidé qu'elle n'irait pas plus loin. Ce fut la fin du voyage.

Tim Bardole, dans sa ferme, un dimanche de novembre. © Mathieu Magnaudeix Tim Bardole, dans sa ferme, un dimanche de novembre. © Mathieu Magnaudeix

Tim exploite sa ferme  avec son fils et son père. Comme tout le monde ici, il produit du maïs, du soja, élève des cochons. L'exploitation, scindée en plusieurs parties (celle cultivée par son fils est située à 55 kilomètres), fait 1 000 hectares. C'est quinze fois plus que la moyenne d'une exploitation agricole en France. Dans l'Iowa, au paradis de l'agrobusiness, Tim dit que c'est juste « la moyenne ».

Malgré les stickers anti-Trump sur la voiture du voisin, on vote beaucoup à droite (58 % pour Trump en 2016). Tim Bardole a toujours été républicain. « Je suis très conservateur. Dans la façon dont je dépense mon argent. Conservateur dans mes croyances, la religion, la famille, la propriété privée. Le droit de faire ce que je veux de ce qui m’appartient. » Et bien sûr le fameux « second amendement », le droit à porter une arme, que Tim revendique fièrement.

Il pense que Trump ne serait pas « son ami s’il vivait ici ». Il votera quand même pour lui l'an prochain, à la présidentielle de novembre. « Vu comment fonctionne Washington, il faut quelqu’un qui s’en fout, qui fait les choses. Ce n’est pas un politicien. Être élu pour lui, c’était une rétrogradation. Mais pour le moment présent, il est celui qu’il nous faut. »

Tim pense que Trump « a déjà fait beaucoup ». « Le chômage est très bas, tout le monde cherche des employés. Ce n’était pas comme ça avant. » Il approuve les dérégulations environnementales pratiquées par l'administration Trump, qui lui permettent désormais de vaporiser quand il le souhaite un puissant insecticide, le « Warrior », un produit hautement toxique pour les humains, la nature et les animaux.

La ferme des Bardole, à Rippey (Iowa). © Mathieu Magnaudeix La ferme des Bardole, à Rippey (Iowa). © Mathieu Magnaudeix

Tim dit « ne pas regarder la télé », mais son discours est imprégné par ce que la chaîne pro-Trump Fox News ressasse à longueur de journée : Hillary Clinton qui a « laissé partir la moitié de notre plutonium » (c'est faux), le prétendu hacking ukrainien de la présidentielle (idem), les activités « hors la loi » de la famille Biden à Kiev (problématiques, comme peuvent l'être les multiples combines de la famille Trump pour s'enrichir sur le dos de la présidence).

Quant à la procédure de destitution contre Trump, il pense que les « démocrates inventent des choses », alors que les éminents responsables de l'administration Trump qui défilent au Congrès disent à peu près la même chose qu'eux. Je lui fais remarquer qu'il avance des faits non vérifiés. Il a cette phrase surprenante. « Vous savez, ici dans l’Iowa, une poignée de main vaut une signature. » Autrement dit : son univers à lui est pur et sans corruption, pas comme tous ces politiciens.

Au même moment, la représentante socialiste Alexandria Ocasio-Cortez parle avec le sénateur Bernie Sanders de « New Deal » vert dans l'Iowa, rituellement le premier État à voter aux primaires. Tim l'appelle « the lady from the Bronx ». Il ne croit pas une seconde qu'il faille agir d'ici une décennie contre le changement climatique sous peine de perdre la planète. Je lui demande : « Vous croyez que c’est du bullshit ? [n’importe quoi]. » Il opine.

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