En Pennsylvanie, dans son berceau de Scranton, Joe Biden ne fait pas l’unanimité

Par Alexis Buisson

Même s’il n’y a passé que dix ans, le candidat démocrate utilise fréquemment l’ancienne ville industrielle de Scranton pour s’adresser aux classes laborieuses qui se sont détournées du parti en 2016. Sur place, l’enfant du pays n’a pas que des supporters.

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Scranton (Pennsylvanie).– La maison qui se dresse au 2446 North Washington Avenue paraît bien plus modeste que certaines de ses majestueuses voisines. Avec sa peinture légèrement écaillée et son architecture sans fard, elle se démarque des grandes bâtisses chics qui longent cette longue avenue de Scranton, dans le nord-est de la Pennsylvanie.

Sur une rampe devant la maison, un petit message placé dans une pochette plastique attire l’attention des passants. « Oui, ceci est la maison d’enfance de notre prochain président Joe Biden », peut-on lire à côté de la photo en noir et blanc d’un jeune garçon posant avec une batte de base-ball. Le message invite également les curieux à poster les photos de la bicoque sur Twitter, en utilisant le mot-dièse #Scranton4Biden, et à « s’assurer de voter pour Joe ». Tous les moyens sont bons !

Joe Biden n’a passé que les dix premières années de sa vie à Scranton – notamment dans cette maison où il vivait avec ses grands-parents maternels –, mais cela ne l’empêche pas de parler sans cesse de cette ancienne ville industrielle de 76 000 habitants. Dans ses discours, il répète à l’envi qu’il est « un enfant brouillon de Scranton qui s’est joué du destin », reprenant les mots de Barack Obama quand l’ancien président l’a annoncé comme son colistier en 2008. Sur la chaîne CNN, en septembre, il a parlé de la campagne électorale de 2020 comme d’une bataille « entre Park Avenue [l’avenue new-yorkaise des grandes fortunes – ndr] et Scranton », comme pour insister sur ses racines modestes.

Donald Trump aussi a mentionné la ville, pour dire que son adversaire « a abandonné Scranton et la Pennsylvanie », un État clé pour la présidentielle que le milliardaire a remporté en 2016, avec 44 000 voix d’avance, en grande partie grâce au vote des classes laborieuses blanches qui se sont détournées du parti démocrate.

Scranton, en Pennsylvanie, berceau de Joe Biden. © AB Scranton, en Pennsylvanie, berceau de Joe Biden. © AB

Ce n’est pas un hasard si les candidats en parlent autant. Dans l’imaginaire politique américain, le nom Scranton évoque le dur labeur des classes ouvrières d’antan. Bien avant d’être associée à Joe Biden et à la version américaine de The Office, la sitcom britannique sur la vie de bureau, cette ville qui porte le nom du gouverneur républicain George Scranton, était connue comme la « capitale mondiale de l’anthracite ».

Au milieu du XIXe siècle, elle était au cœur d’une industrie minière prospère, portée par des travailleurs immigrés provenant d’Irlande, d’Italie, d’Allemagne ou encore de Pologne. La production d’acier était également une spécialité de Scranton. De ses hauts-fourneaux, qui dominent toujours une partie de cette ville vallonnée où les bâtiments modernes côtoient les devantures surannées, sont sorties les voies ferrées qui ont permis d’acheminer le charbon jusque dans nord du pays et d’alimenter la révolution industrielle américaine.

À la fin du XIXe siècle, un pasteur local lui a donné un autre surnom : « Electric City » (« la Ville électrique »). En 1896, Scranton a accouché du premier tramway urbain électrique aux États-Unis. Ce petit bijou de technologie, qui permettait notamment de transporter les ouvriers des mines à travers la ville, a ensuite été déployé dans plusieurs grandes villes américaines, dont New York. Un musée abritant plusieurs rames rend hommage à cette page illustre de l’histoire de Scranton. « Il y a encore des descendants de travailleurs des mines qui viennent à Scranton sur les traces de leurs ancêtres, explique Sarah Piccini, de la Société historique de Lackawanna, le nom du comté dont Scranton est le chef-lieu. Les valeurs traditionnelles et familiales sont toujours très présentes ici. Il y a toujours des gens qui vivent sur le même pâté de maison que leurs grands-parents. »

Un Biden en carton à l'entrée de l’épicerie Hank’s de Scranton. © AB Un Biden en carton à l'entrée de l’épicerie Hank’s de Scranton. © AB
Joe Biden et Scranton, c’est une histoire ancienne. Fuyant la famine en Irlande, son arrière-arrière-grand-père, l’ingénieur Patrick Blewitt, s’y est installé en 1851 et a participé à la conception de ses rues. Les parents et grands-parents de l’ex-sénateur, maternels comme paternels, se sont rencontrés à Scranton, comme c’est le cas pour beaucoup d’autres familles ici. Celle de Joe Biden a quitté la ville en 1953, au moment où l’automobile et le pétrole, en plein essor, ont commencé à concurrencer l’industrie ferroviaire et minière. Son père, Joe Biden Sr., avait du mal à trouver un travail et était obligé de faire des allers-retours de plusieurs heures entre Scranton et Wilmington, dans le Delaware, pour nettoyer des chaudières.

Même si Joe Biden a fait sa vie ailleurs, il est revenu des dizaines de fois dans sa ville natale pour les vacances d’été, visiter des amis d’enfance et, comme sénateur du Delaware, prononcer des discours en tout genre. « Je ne sais pas dire non à Scranton, a-t-il confié en 2010 au magazine GQ. Vous savez, c’est toujours la maison pour moi. »

La ville le lui rend bien. Dans son ex-quartier de Green Ridge, les pancartes « Biden-Harris » et « Scranton loves Biden » sont omniprésentes sur les pelouses aux côtés des citrouilles et des faux squelettes d’Halloween. La petite épicerie locale Hank’s, que le démocrate a pris l’habitude de visiter lors de ses passages, a même installé un Joe Biden en carton dans l’entrée – le patron, qui en avait assez de parler aux journalistes, a poliment décliné notre demande d’interview mais nous a offert un succulent « hoagie », un sandwich très prisé des locaux.

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