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Au Guatemala, en mémoire des massacres des indigènes

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C’est l’un des crimes de masse les moins connus du XXe siècle. En 1954, au Guatemala, un coup d’État orchestré par les États-Unis et la CIA renverse le gouvernement de Jacobo Arbenz, dont les projets de réforme menaçaient les intérêts de la United Fruit Company et de l’oligarchie nationale. 250 000 civils seront massacrés, pour la plupart des indigènes mayas et des citadins progressistes. Malgré des accords de paix signés en 1996, le Guatemala ne ressemble en rien au pays paisible, « revenu à la normale », décrit par les sources officielles. Les projets extractivistes, tout particulièrement dans l’industrie minière, l’énergie hydroélectrique et la monoculture, ne cessent de susciter les convoitises d’entreprises nationales et étrangères. Depuis plus de dix ans, le photographe mexicain James Rodriguez cherche non seulement à déchiffrer les causes du génocide, mais plus encore à en documenter les conséquences : la corruption, la violence sociale, l’impunité, l’émergence de nouveaux conflits fonciers…

James Rodriguez

30 décembre 2020 à 07h51

Cet article est en accès libre.

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  1. © James Rodriguez

    Alta Verapaz, Guatemala. 26 septembre 2017. Survivants de la guerre et parents assistent à la veillée funéraire de 24 victimes mayas Q’eqchi’, principalement des enfants et des personnes âgées, morts de faim et de maladie au début des années 1980 après s’être cachés dans la jungle pour échapper à la répression de l’État. Exhumées en 2010 d’un charnier situé dans une cachette répondant au nom de Sejulja, que l’on pourrait traduire approximativement par « eau souterraine », les victimes purent enfin être enterrées comme il se doit.

  2. © James Rodriguez

    Cobán, Guatemala. 29 mai 2012. Charnier numéro 16 à l’intérieur du Centre régional d’entraînement et d’opérations de maintien de la paix (CREOMPAZ), auparavant connu sous le nom de zone militaire 21. Ici furent découvertes des dizaines de dépouilles ligotées, les yeux bandés. L’exhumation, réalisée en 2012 par la Fondation d’anthropologie médico-légale du Guatemala, a permis de retrouver les restes de 533 personnes, parmi lesquelles des dizaines de femmes et d’enfants. Fin 2020, huit anciens officiers de haut rang qui contrôlaient la zone militaire 21 dans les années 1980, à l’époque des atrocités, attendaient d’être jugés dans le cadre du plus grand procès pour disparition forcée de masse dans l’histoire de l’Amérique latine.

  3. © James Rodriguez

    Quiché, Guatemala. 2 février 2017. Des habitants mayas ixil de Nebaj se rassemblent pour accueillir les dépouilles de 36 victimes de la guerre qui sont restituées aux membres de leur famille pour un enterrement en bonne et due forme. La plupart des victimes, exhumées dans les charniers de Xe’xuxcap, à proximité d’Acul, sont mortes de faim dans les montagnes alors qu’elles fuyaient la répression menée par l’État en 1982. La plupart de ces dépouilles, qui ont été exhumées par des membres de la Fondation d’anthropologie médico-légale du Guatemala en 2013, furent identifiées grâce à des analyses ADN et enterrées 35 ans après leur mort.

  4. © James Rodriguez

    Alta Verapaz, Guatemala. 22 novembre 2013. Des amis et des parents prient devant les restes du squelette de Santiago Jalai Ja, placés à l’intérieur d’un cercueil dans la maison de sa famille. Les restes formellement identifiés de six hommes victimes de la guerre, parmi lesquels Santiago, sont restitués à leurs familles par la Fondation d’anthropologie médico-légale du Guatemala dans le hameau maya poqomchi’ de Pambach, à 38 kilomètres de Cobán. Identifiés grâce à des échantillons d’ADN, ces restes ont été exhumés de la fosse 17 du Centre régional d’entraînement et d’opérations de maintien de la paix (CREOMPAZ). Ces six hommes avaient été détenus par l’armée au cours d’une incursion dans le village le 2 juin 1982, sous la présidence d’Efraín Ríos Montt. Ils n’étaient jamais réapparus. Au total, 64 dépouilles furent retrouvées dans la fosse 17. La plupart d’entre elles portaient des traces de violence : mains et pieds ligotés, yeux bandés.

  5. © James Rodriguez

    Izabal, Guatemala. 28 septembre 2014. Des jeunes de Barrio La Revolucion, une communauté opposée à la Compagnie guatémaltèque du nickel (CGN), occupent la zone de La Cantera (la carrière), dont la CGN revendique la propriété. Initié en 1965 par la société minière EXMIBAL, qui appartenait elle-même à l’entreprise minière canadienne INCO, le projet fut transféré à la CGN en 2005 lorsque la licence de quarante ans octroyée à l’origine arriva à son terme.
    Depuis 2005, de nombreux conflits fonciers ont opposé la CGN aux communautés de Maya Q’eqchi’. Les habitants de Barrio La Revolucion, village créé en septembre 2006 en opposition au projet minier, furent violemment expulsés à trois reprises entre novembre 2006 et février 2007. La communauté revendique des droits ancestraux sur la terre et s’oppose à la compagnie minière, qui appartient à une entreprise étrangère.

  6. © James Rodriguez

    Izabal, Guatemala. 9 janvier 2007. Des hommes embauchés dans la communauté voisine de Mariscos brûlent des maisons de Barrio La Revolucion. Les 8 et 9 janvier 2007, la CGN a ordonné l’expulsion de cinq communautés mayas Q’eqchi’ autour du lac Izabal, dans les municipalités d’El Estor et de Panzos. 800 membres des forces de l’ordre détruisirent et brûlèrent plusieurs maisons dans les communautés indigènes qui revendiquaient ce territoire au titre de terre ancestrale.

  7. © James Rodriguez

    Alta Verapaz, Guatemala. 27 août 2017. Des habitants du hameau de San Fernando Chinatal se rassemblent avant la consultation de la communauté de Cahabon concernant les projets extractivistes. À Cahabon, les projets hydroélectriques sur la rivière Oxec ont provoqué de graves divisions dans la population locale. Parmi les 70 000 habitants que compte Cahabon, 26 526 ont voté contre les projets extractivistes et 11 en leur faveur. La consultation ne fut pas ratifiée par les autorités officielles. Depuis 2005, plus de 90 processus de consultation ont été réalisés dans les territoires indigènes du Guatemala. Ces processus sont considérés comme des mesures préventives dans la lutte pour la protection des territoires et des cultures indigènes face aux projets industriels indésirables.

  8. © James Rodriguez

    Jalapa, Guatemala. 2 mai 2013. Poste de contrôle pendant l’état de siège déclaré dans quatre municipalités en raison du conflit minier impliquant notamment l’entreprise Tahoe Resources, dont le siège est à Vancouver. L’état de siège a conduit à suspendre pendant 30 jours de nombreux droits constitutionnels.

  9. © James Rodriguez

    Izabal, Guatemala. 30 septembre 2014. Olivia Asig Xol, l’une des onze plaignantes de la procédure judiciaire Caal/HudBay, égoutte des grains de maïs. Les habitants du hameau maya Q’eqchi’ Lote 8 furent violemment expulsés le 17 janvier 2007 par les forces de l’ordre, à la demande de la CGN, qui était alors la propriété de l’entreprise minière canadienne Skye Resources. Au cours de l’expulsion, de nombreuses femmes furent violées par des officiers de police et des membres du personnel de sécurité de la CGN. Dans le cadre d’une procédure judiciaire appelée à faire date, onze femmes du Lote 8 poursuivent en justice HudBay Minerals Inc., l’entreprise qui a racheté Skye en 2008, dans la juridiction de son propre pays, le Canada, pour négligence ayant causé des dommages physiques et psychologiques.

  10. © James Rodriguez

    Alta Verapaz, Guatemala. 30 Octobre 2014. Le médecin légiste Freddy Muñoz prélève un échantillon ADN de Juana Caal Xo, 78 ans, pendant l’enterrement d’Agustin Tec Pop, exhumé dans l’ancienne zone militaire 21 de Coban en août 2012. Caal Xo espère retrouver la dépouille de sa fille, Adela Pop Xo, qui était la belle-sœur d’Agustin Tec Pop's. Le 13 septembre 1983, Agustin Tec Pop, Adela Pop Xo et deux autres personnes fuyant les violences dans leur village furent détenues par un peloton de l’armée dans les montagnes à proximité de Chi’is. Les ossements de Tec Pop’s furent identifiés grâce à des analyses ADN par des membres de la Fondation d’anthropologie médico-légale du Guatemala et restitués aux membres de leurs familles en octobre 2014. (Juana Caal Xo est morte en 2017 sans jamais avoir retrouvé le corps de sa fille.)

  11. © James Rodriguez

    Ville de Guatemala, Guatemala. 29 septembre 2015. Au siège de la Fondation d’anthropologie médico-légale du Guatemala, créée en 1992, des anthropologues légistes nettoient, assemblent et archivent les données relatives à des dépouilles exhumées. Le but principal de la fondation est d’exhumer, d’identifier et d’enterrer comme il se doit les milliers de disparus de la guerre civile guatémaltèque. Le laboratoire de génétique médico-légale de la ville de Guatemala – le seul de ce type dans la région – fonctionne depuis la fin 2010 et a permis d’identifier de façon certaine des dizaines de victimes issues de nombreuses régions. Le laboratoire fut conçu en s’inspirant de l’expérience de la Commission internationale des personnes disparues (CIPD) en Bosnie, mais aussi des technologies élaborées pour identifier les victimes des attaques terroristes du World Trade Center.

  12. © James Rodriguez

    Baja Verapaz, Guatemala. 13 mars 2009. Des dizaines de personnes se rassemblent pour commémorer le 27e anniversaire du massacre de Rio Negro au sommet de Pak'oxom. Le 13 mars 1982, l’armée guatémaltèque et des miliciens de la communauté voisine de Xococ encerclèrent les résidents de Rio Negro, les emmenèrent jusqu’au sommet de la montagne de Pak'oxom avant de violer et de massacrer 177 femmes et enfants. Près de 400 membres de la communauté de Rio Negro furent tués au cours de quatre massacres au début des années 1980 en raison de la résistance de la communauté qui ne souhaitait pas céder ses terres au projet de barrage hydroélectrique de Chixoy. Carlos Chen, en haut à gauche sur la photo, qui a perdu sa femme et ses plus petits enfants pendant le massacre, est aussi le principal négociateur du Comité de coordination des communautés affectées par le barrage de Chixoy (COCAICH).

  13. © James Rodriguez

    Quiché, Guatemala. 20 novembre 2014. Les membres des communautés des hameaux d’Estrella Polar et de Covadonga se dirigent vers le cimetière pour y enterrer les dépouilles de 77 victimes de la guerre exhumées de divers charniers en 2009. Les victimes furent tuées par les forces armées guatémaltèques lors du massacre de Covadonga, le 29 mars 1982, sous la présidence du général Efrain Rios Montt. Ce massacre s’inscrivait dans le cadre d’une politique de terre brûlée dirigée contre de nombreux villages mayas soupçonnés de soutenir la guérilla.

  14. © James Rodriguez

    Izabal, Guatemala. 27 september 2016. Lucia Maquin, petite-fille d’Adelina Caal Maquin, victime de massacre et célèbre défenseure maya Q’eqchi’ des droits humains, également connue sous le nom de Mama Maquín, participe à la cuisine au cours des commémorations pour le septième anniversaire du meurtre d’Adolfo Ich Chaman, leader communautaire maya Q'eqchi', enseignant et militant opposé à l’extraction minière. D’après ce que l’on sait, Ich Chaman a été assassiné le 27 septembre 2009 par Mynor Padilla, ancien chef de la sécurité de la CGN. La veuve d’Ich Chaman's, Angelica Choc, plaignante dans le cadre de la procédure judiciaire guatémaltèque, a également entrepris au Canada une action en justice très médiatisée contre l’entreprise HudBay Minerals, qui employait Padilla au moment du meurtre.

  15. © James Rodriguez

    Izabal, Guatemala. 28 Septembre 2014. Deux jeunes hommes pêchent à l’aube sur le lac Izabal, à proximité du complexe minier d’extraction de nickel Fenix à El Estor. Ce complexe, dont toute l’histoire est entachée de nombreuses violations des droits humains, a commencé à fonctionner en mai 2014.


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