Contre l’antisémitisme: «Ecrivez qu’on veut la paix. Ecrivez pour la paix»

La foule était très dense mardi soir, place de la République à Paris, pour protester contre l’antisémitisme. Plusieurs milliers de personnes ont répondu à l’appel du premier secrétaire du PS, Olivier Faure, et de presque tous les partis politiques, face à l’augmentation de 74 % des actes antisémites en 2018. Le matin même, plus de quatre-vingts tombes juives avaient été découvertes profanées, couvertes de croix gammées, dans le cimetière de Quatzenheim (Bas-Rhin). À Ménilmontant, un autre rassemblement a réuni des militants antiracistes dénonçant l’instrumentalisation de ces actes antisémites contre les gilets jaunes et un amalgame avec l’antisionisme. 

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  1. 19 février 2019. Beaucoup de monde et d'émotion place de la République, ce mardi, pour s'indigner de la montée des actes antisémites. Une foule d'anonymes s'est pressée ainsi que des personnalités politiques, des membres du gouvernement dont le premier ministre, de l'opposition mais aussi d'anciens présidents de la République comme François Hollande ou Nicolas Sarkozy.

  2. 19 février 2019. « #ÇaSuffit », « Non à la banalisation de la haine » : les mots d'ordre de la soirée, place de la République.

  3. 19 février 2019. Sarah est au bord des larmes. Elle raconte aux caméras que sa mère, 74 ans, est hospitalisée après avoir été agressée « par une Africaine qui a insulté les Juifs et les Arabes et qui lui a tordu le bras ». « Je lui mets la musique de chez nous, l’Algérie, Reinette l’Oranaise. Y a que ça qui lui fait du bien. » Elle dit qu’à Sarcelles, tout le monde s’en va, tout le monde part pour Israël. Son oncle, commerçant boulevard Magenta à Paris, est lui aussi parti, comme ses cousines du Sentier. « Tous fatigués de se faire casser les vitres et la gueule parce que juifs. »

  4. 19 février 2019. Place de la République. 

  5. 19 février 2019. Valérie est toute fière de nous montrer son gilet jaune, « un collector, qui a fait les quatorze manifs ». Elle est infirmière à l’hôpital public, « le dernier endroit où tu trouveras toujours de la fraternité, riche ou pauvre ». Chaque samedi, quand elle part manifester, son mari prie pour qu’elle ne revienne pas avec un œil ou une main en moins : « Ça le rend malade. » Ses collègues, « c’est pire, ils sont complètement flippés ! Tu m’étonnes que le mouvement s’essouffle. Tout le monde a peur de mourir en manif et n’ose pas participer ». Elle, ce qui la fait tenir, c’est la colère : « Elle est plus forte que ma peur. » À 54 ans, cette mère de deux enfants se remet à croire à la possibilité d’une justice sociale et fiscale. Elle est venue à République pour dire « non à la haine et non à l’amalgame : gilets jaunes = antisémites ».

    À côté d’elle, un jeune maintient devant une caméra qu’« il n’y a pas plus d’antisémites qu’il y a dix ans, c’est juste les gilets jaunes qui ont libéré des gens malveillants ». Mais Valérie ne l’entend pas, ne le voit pas car elle tient une pancarte immense qui dénonce pêle-mêle « tous les racismes », « les violences sexistes, sexuelles, homophobes, policières », « la maltraitance dans les services de santé », « les burn-out, les suicides au travail », « les pauvres dans les caniveaux de la start-up nation », « la transformation de la Méditerranée en cimetière ».

  6. 19 février 2019. Tandis que sur scène, des collégiens se préparent à lire des textes engagés d'Hannah Arendt, Primo Levi ou encore Georges Moustaki, la foule se presse massivement sur la place. Au point qu'il devient impossible de circuler tant elle est noire de monde. 

  7. 19 février 2019. Un sympathisant de La France insoumise, de confession juive, se plaint à la cantonade peu avant le début de la cérémonie au pied de la statue de subir un « bashing scandaleux parce que je suis insoumis et que je soutiens Mélenchon ». 

  8. 19 février 2019. Enveloppée dans un drapeau israélien, une jeune femme explique à une télé portugaise qu’« Israël est le nouveau prétexte à la haine des Juifs en France, surtout dans les banlieues ». Ce qui provoque la colère de plusieurs Juifs à ses côtés : « Elle arrive avec un drapeau israélien, mais on n’est pas là pour soutenir Israël. On est là pour soutenir les Juifs, pas les sionistes », lance l’une d’entre elles, furieuse.

  9. 19 février 2019. Michel, « pas religieux », « de gauche », ne porte jamais la kippa mais ce mardi, il l'a exceptionnellement sortie ainsi que son étoile de David autour du cou. « C'est rare que j'affirme mon identité juive de manière aussi visible mais ce soir, c'est obligé. Quand on s’attaque aux Juifs, c’est un mauvais signal pour la société, pour le vivre ensemble. C’est le signe d’une intolérance qui va toucher d’autres minorités, les Manouches, les Noirs, les Arabes, les homosexuels », dit ce médecin de 64 ans, juif ashkénaze, qui met rarement les pieds à la synagogue, « trois fois par an maximum ». Marc, même âge, même confession, même tendance politique, l’entend et se joint à la conversation, qui s’enflamme car les deux hommes n’ont pas le même point de vue. Quand Michel dénonce « un antisémitisme polymorphe, européen, d’extrême droite, d’extrême gauche », Marc fait une fixette sur « l’islamisme radical, la source de cet antisémitisme ». « Mais Hitler n’était pas islamiste ! », lui rétorque Michel. Auquel il réplique : « Imaginez si un juif tuait un musulman, la France serait à feu et à sang », lance-t-il.

  10. 19 février 2019. « Écrivez bien que les gilets jaunes ne sont pas des antisémites et que l'élue LR que je suis les soutiens. Arrêtons les amalgames, ne profitons pas de quelques actes isolés et inadmissibles de personnes mauvaises pour tuer le mouvement. » Rachida Benahmed, 62 ans, des origines algériennes, est « de droite », élue à « Meaux, la ville de Copé, qui compte beaucoup de gilets jaunes ». Depuis que le mouvement est né, elle passe beaucoup de temps sur les ronds-points. Et elle est catégorique : « Quand on gratte profondément sous le gilet jaune, on ne trouve pas d'antisémite mais la misère sociale, beaucoup de femmes précaires », dit-elle, ravie de faire, place de la République, la connaissance d'un nouveau gilet jaune : Claude Blenton, un retraité de 65 ans, ancien ouvrier chez Alstom dans le 93. « C'est important qu'on soit là contre la haine, contre l'antisémitisme, avec notre gilet jaune. Notre mouvement est largement calomnié par le gouvernement et tous ceux qui sont contre cette insurrection populaire. Nous ne sommes pas antisémites », insiste Claude. 

  11. 19 février 2019. « Écrivez qu'on veut la paix. Écrivez pour la paix. » Un voile jeté sur ses épaules et sa tête, Amel interpelle elle aussi les journalistes qui passent. « Touche pas à mon pote », dit sa pancarte jaune en forme de main. Musulmane de confession, elle est venue avec ses enfants, « soutenir nos frères, nos sœurs : les Juifs ». Elle a grandi en Tunisie et à Paris, « dans la joie, avec les Juifs ». Nostalgique de cette époque « bienheureuse », elle désespère de voir « tant de haine monter en France ». Une dame juive la prend dans ses bras : « Merci d'être là. » « Mais ne me remercie pas, nous avons le même papa : Abraham ! », la reprend Amel. 

  12. 19 février 2019. Place de la République. À la fin de la cérémonie, après la Marseillaise entonnée par le rappeur Abd al Malik et la foule.

  13. 19 février 2019. À Ménilmontant, plusieurs centaines de manifestants ont répondu à l’appel d'associations « contre les actes antisémites, contre leur instrumentalisation, contre toutes les formes de racisme ». On croise des gilets jaunes, des drapeaux de la CGT, du NPA, de l'UJFP, et un tee-shirt du mouvement BDS (Boycott, désinvestissement, sanctions). « Il y a parmi nous des Juifs dans les cortèges de gilets jaunes, nous ne sommes pas antisémites », dit à la tribune Aurélie, une gilet jaune. « Macron a dit “Toucher à l’antisémitisme, c’est toucher à la France.” Pour nous, toucher à tout racisme, c’est toucher à la France », lance Assa Traoré, figure de la lutte contre les violences policières, qui lui succède. Jérôme Gleizes, élu EELV du XXe arrondissement, a décidé de faire les deux rassemblements, à République et Ménilmontant. « On ne peut ni réduire l’antisémitisme à l’islamisme comme le font Alain Finkielkraut et d’autres, ni dire comme Thomas Guénolé que Finkielkraut l’a cherché, dit l'élu. Il a été insulté comme juif, pas pour ses idées. Aujourd’hui avec la profanation d’un cimetière juif en Alsace, des néonazis en Hongrie, ça ne sent pas bon. Ça fait longtemps qu’il n’y avait pas eu une telle réminiscence antisémite. »

  14. 19 février 2019. Geneviève, une avocate de 75 ans, « antisioniste et militante pour la paix au Proche-Orient », allie un gilet jaune et un keffieh. « J’ai commencé par aller en kibboutz à moins de 20 ans près de Haïfa. Par idéal de vie socialiste, parce que j’avais vu Nuit et brouillard. Depuis, j’ai ouvert les yeux. Je suis antisioniste, c’est une opinion politique et ça ne m’empêche pas d’être de tous les manifestations contre l’antisémitisme. » Elle pointe une instrumentalisation par le gouvernement des injures antisémites lancées à Alain Finkielkraut samedi pour discréditer le mouvement des gilets jaunes. « C’est gravissime, ce sont des pompiers pyromanes, car ça donne le sentiment qu’on privilégie une forme de racisme et ça alimente en retour l’antisémitisme. »

  15. 19 février 2019. À la tribune, un orateur se réjouit de cet « espace d’antiracisme respirable » loin « du défilé à la télé de tous ceux qui depuis des années tiennent des discours racistes ». Militante à l’Union juive française pour la paix (UJFP), Béatrice, 68 ans, explique qu’après le meurtre de Mireille Knoll, 85 ans, dans le XIe arrondissement, et la marche blanche à laquelle elle ne s'est pas rendue, est née la volonté de « créer un espace antiraciste politique en cas d’événement malheureux » qui lutte aussi « contre l’islamophobie, la négrophobie, etc. ». « Je suis juive, mon père a été dans un camp de concentration. Ce n’était pas possible d’être à République avec les partis politiques, quand il existe un racisme d’État contre les musulmans. Il faut être universaliste. Et les partis ont une position dégueulasse par rapport aux gilets jaunes. » Sandra, 40 ans, est venue à Ménilmontant avec sa fille du XIIIe arrondissement. Cette militante propalestinienne est musulmane et porte le foulard. « En 2019, c’est triste d’entendre qu’un cimetière juif est profané, dit-elle. J’entends beaucoup que l’antisionisme, c’est de l’antisémitisme. Mais ça n’a rien à voir avec la religion. Je suis contre le régime saoudien, ce n’est pas pour ça que je suis islamophobe ! »

  16. 19 février 2019. Isabelle, 60 ans, avait prévu d’aller à République. Mais elle a changé d’avis après avoir entendu mardi matin Emmanuel Macron déclarer : « Ceux qui aujourd’hui dans le discours veulent la disparition d’Israël sont ceux qui veulent s’attaquer aux Juifs. » « Cette confusion entre antisionisme et antisémitisme m’a révoltée. Cet amalgame anesthésie notre pensée, alors que les choses sont beaucoup plus subtiles que ça », dit-elle. Jacques, un gilet jaune retraité de chez Orange, a tenté de résumer cette position sur son écriteau. « L’agression de Finkie, c’était malsain dans tous les sens du terme. Mais ce dont j’ai peur c’est que ce soit utilisé pour écraser le mouvement des gilets jaunes. » Son amie Isabelle, formatrice, dit avoir signalé le 8 octobre une croix gammée sur la vitre d’une laverie automatique du XXe. Elle a été choquée du temps de réaction : « La mairie a mis quinze jours à l’enlever. Alors que dans les manifs de gilets jaunes, des antifa se chargent de virer les fachos. »

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