Croatie, Serbie, Hongrie, les réfugiés à saute-frontières

Frontières ouvertes, frontières fermées, la Serbie, la Croatie et la Hongrie n’en finissent pas de jouer au chat et à la souris avec les réfugiés. 17 000 personnes ont pénétré de Serbie en Croatie, durant le week-end des 26 et 27 septembre, encore 5 000 lundi. Les points de passage ne cessent de changer, au grand dam des autorités croates, qui dénoncent la politique « irresponsable » de Belgrade et organisent le transfert des réfugiés vers la Hongrie. Retrouvez ici l'ensemble de notre opération spéciale #OpenEurope.

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  1. Une famille franchit le poste-frontière de Terezino Polje.

  2. Carte de la Croatie.

  3. Chaque jour, les points de passage de la frontière entre la Serbie et la Croatie changent. Samedi 26 septembre, des autocars affrétés par les autorités serbes ont conduit les réfugiés aux abords du village croate de Strošinci. Ici, une route de terre de 500 mètres relie les deux pays, et la frontière était fermée depuis le début de la guerre, en 1991. À la va-vite, la Croix-Rouge croate et le HCR ont dressé quelques tentes. Après une nuit passée sous la pluie, les réfugiés ont été conduits au centre d’Opatovac. Dimanche matin, un autre point de passage s’était déjà ouvert près du village de Bapska, un joli village viticole niché dans une boucle du Danube. La Croatie accuse la Serbie de jouer avec ses nerfs en changeant sans cesse les points de passage. Les autorités serbes prétendent que les réfugiés choisissent eux-mêmes de nouvelles routes, mais la plupart d’entre eux sont déposés par des autocars directement venus du sud de la Serbie.

  4. La frontière franchie, ils sont ce samedi plusieurs centaines de réfugiés, alignés derrière un cordon de police, à attendre dans le froid et sous une pluie fine les cars croates qui doivent les conduire jusqu’au centre « d’identification » d’Opatovac. Il est situé non loin de la ville de Vukovar, l’ancienne « capitale » des sécessionnistes serbes de Croatie durant la guerre de 1991-1995. D’autres cars n'ont mis qu’une douzaine d’heures pour les conduire directement de Preševo, à l'extrême sud de la Serbie, sur la frontière macédonienne, jusqu’au nord-ouest du pays, sans plus s’arrêter à Belgrade.

  5. Le centre d'enregistrement d’Opatovac est un ancien dépôt de pétrole qui a été aménagé en quelques jours. Les réfugiés pénètrent par des barrières grillagées pour être identifiés, avant de recevoir de la nourriture, des vêtements chauds, des soins d’urgence en cas de besoin. Ils doivent décliner leur identité, sont photographiés et donnent leurs empreintes digitales. Elena Bječić, une porte-parole locale de la police, assure qu’elle ignore si ces données sont ensuite transmises aux bases de données de l’espace Schengen, dont la Croatie n’est pas encore membre. Quelques familles se reposent dans les grandes tentes de l’armée croate qui peuvent accueillir jusqu’à 4 000 personnes. Devant les grillages du centre, des autocars attendent. Les réfugiés ne restent jamais ici plus de quelques heures, assure Elena Bječić. Vers midi, un convoi de 20 véhicules – soit un bon millier de personnes – prend la route de la Hongrie, où leur passage a été négocié avec les autorités de Budapest.

  6. Une tente de la Croix-Rouge croate offre ses services à ceux qui ont perdu des membres de leur famille. S’ils le souhaitent, les réfugiés peuvent aussi demander l’asile en Croatie, mais la plupart veulent, bien sûr, poursuivre leur route. « Nous n’avons pas rencontré de difficultés majeures. Le plus dur a été de sortir de Syrie. Ensuite, tout a été vite. Nous avons traversé la Macédoine en train, puis la Serbie en bus. On nous a directement conduits à la frontière croate. Partout, les policiers ont été corrects, les gens aussi, qui veulent nous aider », expliquent trois copains, des chrétiens originaires du nord de la Syrie, qui viennent d’être identifiés. « Ensuite, qui sait ce qu'ils vont faire de nous ? »

  7. À la sortie du centre d’Opatovac, des convois d'autocars vers la Hongrie sont organisés. Les bus, encadrés par quelques voitures de police, contournent soigneusement les agglomérations. Le convoi traverse les villages de la Baranja, une zone déshéritée de l’est de la Croatie : la majorité des maisons ont leurs volets fermés. Les habitants de la région, frappée par un chômage massif, quittent eux-mêmes le pays pour l’Allemagne. Au passage, quelques gamins en vélo saluent de la main les véhicules, des riverains les prennent en photo. Le poste-frontière de Baranjsko Petrovo Selo, initialement prévu, est fermé. Le convoi doit se dérouter vers celui de Terezino Polje, une centaine de kilomètres plus à l’ouest.

  8. Côté hongrois, dans la petite ville de Barcs, les réfugiés sont parqués dans un vaste terrain en contrebas du poste-frontière. Les badauds et les rares journalistes sont tenus à bonne distance par des militaires en tenue de combat, le visage couvert d’un masque sanitaire. Des piles de bouteilles d’eau sont amoncelées sous une tente de l’Ordre de Malte. Les réfugiés sont conduits jusqu’à la gare, où un train spécial de quinze wagons les attend : direction la frontière autrichienne. La Hongrie a, de fait, mis en place des corridors humanitaires, mais les Croates s’indignent : pourquoi les réfugiés massés en Serbie doivent-ils transiter par leur pays pour gagner enfin la Hongrie puis l’Autriche ?  Dimanche, le premier ministre croate, le social-démocrate Zoran Milanović, qui tenait meeting à Sisak en vue des élections législatives de novembre, a encore haussé le ton, en lançant : « La Serbie ne fait rien pour gérer la crise »… La « fermeté » affichée par Zoran Milanović semble électoralement payante : depuis une semaine, son parti rattrape dans les sondages l’opposition de droite, prise de court par la surenchère nationaliste des sociaux-démocrates.

  9. Le poste-frontière de Terezino Polje entre Croatie et Hongrie a été fermé au trafic le temps que les autobus déchargent leurs passagers. Une famille hongroise, venue passer le week-end en Croatie, se retrouve bloquée. « En quittant le pays, les soldats nous avaient dit de vérifier sur Internet si la frontière était ouverte ou fermée, mais qui croire ? Les frontières ferment les unes après les autres », se désole Miklos. Le gouvernement de Budapest a d’ailleurs commencé à ériger de nouvelles barrières de barbelés le long de la Croatie, accusant Zagreb de « mettre en danger l’espace Schengen » par son « laxisme ».

  10. Munis de mégaphones, les policiers croates font mettre les réfugiés en rang par deux, avant de leur ordonner de s’engager, à pied, sur le pont qui franchit la Drave. Des parents rattrapent leurs enfants qui pleurent pour les remettre dans la ligne. De jeunes Syriens gardent le sourire et font le V de la victoire. Plus inquiet, un adolescent afghan lâche : « C’est quoi, le pays de l’autre côté ? La Slovaquie ? — Non, la Hongrie. — Mais ils nous laisseront passer ? — Inch’Allah. » La colonne s’ébranle enfin, sous un ciel toujours plombé.

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