Devant l’hôtel Hyatt: «Les gilets jaunes, c’est nous! Des gens qui en bavent dans les entreprises»

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Ils ont tout eu : les huissiers, la police, les CRS, les amendes, la pluie, le froid, le moral à zéro, le découvert bancaire. Mais ils ne désarment pas. Voilà bientôt trois mois que des employés de l’hôtel cinq étoiles Hyatt à Paris, à quelques pas de la luxueuse place Vendôme, sont en lutte. Et dans ce Paris du capital, ces précaires en grève, femmes de chambre, gouvernantes, bagagistes, plongeurs, se font remarquer. Au point d’être l’attraction surprise pour les touristes en goguette au grand dam de la direction du palace et de ses voisins, exclusivement des boutiques de luxe. 

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  1. « Les gilets jaunes, c’est nous ! Des gens qui en bavent dans les entreprises, des citoyens qui se lèvent pour dire “stop”. C’est merveilleux, extraordinaire ! » Nora enfilerait bien le gilet fluorescent qui fait trembler la macronie mais elle n’en a plus le temps, accaparée par la grève qu’elle mène avec ses collègues depuis le 25 septembre au Parc Hyatt Paris Vendôme, dans la très chic rue de la Paix, au cœur de la capitale. Elle a le gilet rouge de la CGT parce que « jusque-là, on pensait que le seul moyen pour se battre, c’était d’adhérer à un syndicat ».

    Depuis 2010, elle travaille dans cet hôtel qui a décroché ses cinq étoiles grâce aux centaines de petites mains invisibilisées qui le récurent et le font briller jour et nuit pour des salaires allant de 1 300 à 1 900 euros net par mois. Dans ce temple du luxe où les prix pour une nuit vont de 1 499 euros en chambre double à 15 000 euros pour la suite présidentielle, Nora est gouvernante d’étage, au troisième. Sous sa responsabilité : quatre femmes de chambre. « Je contrôle leur travail, gère les priorités, signale tout dysfonctionnement technique. C’est moi qui valide la chambre, qui dit “elle est prête, louable”. »

    Nora est déléguée du personnel au Hyatt Vendôme mais elle n’est, paradoxalement, pas employée par le palace parisien où elle travaille depuis huit ans. Car le service « hébergement » dont elle dépend (femmes et valets de chambre, équipiers, gouvernantes) est sous-traité à l’entreprise de nettoyage STN Groupe. C'est l'une des raisons de la grève car qui dit sous-traitance dit précarité. « Chaque changement de prestataire – et dans ce milieu, il y en a régulièrement – a des conséquences sur nos conditions de travail et notre rémunération. Chaque prestataire arrive avec sa propre politique sociale et économique. Et pour les beaux yeux du donneur d'ordre, il est prêt à toutes les économies sur notre dos. » Nora et les 76 autres salariés dépendant de ce sous-traitant réclament d’être intégrés à l’équipe internalisée de l’hôtel (quelque 220 salariés), seul palace parisien à sous-traiter son ménage. « Pour avoir droit aux mêmes avantages que les salariés Hyatt et ne plus être invisibles, mais respectés », dit Nora. 

    Ce matin, elle commente encore avec les copines le geste du gouvernement envers les smicards sous la pression des gilets jaunes. « Et les autres ? Il n’y a pas que les smicards dans le rouge. Moi, je suis légèrement au-dessus, classe moyenne, j’aimerais bien qu’on m’aide aussi, j’élève seule mes deux enfants et j’ai un loyer de 900 euros par mois. Quand j’arrive à acheter un billet pour qu’on parte en vacances une fois par an, je suis heureuse, mais c’est au prix de sacrifices. »

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