En Birmanie, la guerre contre l’opium (1/2)

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La Birmanie est le deuxième producteur d’opium du monde. Dans l’État Kachin, au nord du pays, les Pat Jasan tentent de juguler la production et la consommation massives d’opium et d’héroïne. Cette milice est soutenue par les églises locales et la Kachin Independence Organization. Les Pat Jasan détruisent les champs d’opium et arrêtent les consommateurs, qu’ils envoient dans leurs propres camps de désintoxication où l’enseignement de la Bible fait figure de traitement. Plus de 1 600 hectares de champs de pavot auraient été détruits et des milliers d’individus seraient déjà passés par ces camps.
Renaud Coulomb documente cette guerre contre l’opium depuis plus de trois ans.

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  1.  © Sophie Maurin © Sophie Maurin
    Laiza, janvier 2018. Un panneau du comité local Pat Jasan rappelle l’interdiction d’utiliser des drogues à Laiza, la principale ville contrôlée par la Kachin Independence Organization (KIO). Le mouvement Pat Jasan, dont le nom signifie « Empêcher et détruire » en kachin, a été lancé en 2010 sous l’égide de la KIO dans les territoires qu’elle contrôle. En 2014, grâce à l'appui des églises locales, le mouvement s’est étendu au reste de l’État Kachin. Son action reflète les profonds désaccords politiques entre la KIO et le gouvernement birman, accusé d’inaction.

  2. Myitsone (zone contrôlée par le gouvernement birman), janvier 2016. N., 34 ans, à droite, achève sa journée dans une mine d'or à ciel ouvert à proximité de la rivière Irrawaddy, l’artère fluviale de la Birmanie. Comme de nombreux mineurs, il a développé une addiction à l’héroïne pour « travailler sans fatigue ». Il craint d’être arrêté par les Pat Jasan. Chômage, ou au contraire travail harassant, héroïne bon marché, pression des pairs, conjugués à l’instabilité politique, ont fait exploser la consommation d’opium et d’héroïne. Les Kachin estiment que dans chaque famille une personne, en moyenne, est accro à l’opium ou à l’héroïne. Conséquences : les taux de prévalence du virus du sida et de l’hépatite C sont parmi les plus élevés du Sud-Est asiatique.

  3. Kan Paik Ti (zone contrôlée par le gouvernement birman), avril 2016. Une mère et sa fille incisent les capsules de pavot dans leur champ. Le latex exsudé par la plante constitue l’opium, le produit de base servant à la fabrication de l’héroïne. D’après les paysans locaux, l’opium serait envoyé en Chine pour être transformé en héroïne. Selon l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), 173 000 familles seraient impliquées dans la production de pavot en Birmanie en 2015. Avec un prix de vente de 273 dollars par kilo, les agriculteurs peuvent espérer environ 1 000 dollars de revenu par acre cultivée (10 acres = 2,5 hectares).

     © Renaud Coulomb © Renaud Coulomb
    À quelques kilomètres de la frontière sino-birmane, des femmes effectuent la saignée des capsules de pavot dans de très grands champs, non loin d’un poste des Border Guard Forces, des forces auxiliaires de l'armée birmane. La Birmanie est le deuxième producteur d’opium du monde et l’État Kachin représente un dixième des surfaces cultivées pour le pavot dans le pays (estimations ONUDC, ici et). Les Pat Jasan accusent le gouvernement de collusion avec les gros trafiquants.

  4. Waimaw, périphérie de Myitkyina (zone contrôlée par le gouvernement birman), janvier 2016. Un leader des Pat Jasan, à gauche, négocie avec un policier birman une escorte policière et les zones de Kan Paik Ti (frontière sino-birmane) où les Pat Jasan pourront détruire des champs de pavot. Certains champs sont défendus par des groupes armés de cultivateurs qui seraient, selon certains Pat Jasan, soutenus par des forces auxiliaires de l’armée birmane, les Border Guard Forces. Le programme d’éradication du pavot du gouvernement est critiqué par les Pat Jasan : trop timide, il viserait uniquement les maillons les plus faibles du commerce, les petits producteurs, épargnant les acteurs clés afin d’obtenir leur soutien contre la Kachin Independence organization.

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    À gauche : Des Pat Jasan attendent de pouvoir partir pour détruire des champs d'opium situés à Kan Paik Ti près de la frontière sino-birmane. Plus de 1 600 hectares auraient déjà été détruits par les Pat Jasan (Waimaw, périphérie de Myitkyina, zone contrôlée par le gouvernement birman, janvier 2016).
    À droite : Des membres d'une milice armée protègent de grands champs d'opium non loin d’un poste des Border Guard Forces, des forces auxiliaires de l'armée birmane. La tension est forte : ils craignent la destruction des champs par les Pat Jasan et arrêtent les inconnus. Contrairement aux Pat Jasan, ils sont parfois armés de fusils d’assaut type AK47. En février 2016, ils ont ouvert le feu sur les Pat Jasan (Kan Paik Ti, zone contrôlée par le gouvernement birman, avril 2016).

  5. Kan Paik Ti (zone contrôlée par le gouvernement birman), avril 2016. Un paysan se repose dans une cabane à l'abri de la pluie. Lui comme ses voisins affirment récolter du bois à destination de la Chine. Un champ de pavots de 1,2 hectare appartenant à son voisin aurait été récemment détruit par les Pat Jasan. Les paysans produisant des pavots ne sont en général ni dédommagés, ni aidés financièrement à changer de culture.

  6. Myitkyina (zone contrôlée par le gouvernement birman), janvier 2016. N., 30 ans – un dealer selon les Pat Jasan –vient d’être arrêté et ses mains ont été liées au niveau des pouces par une sangle en plastique. Les Pat Jasan du quartier de Yuzana ont récupéré de l’héroïne et un couteau sous le siège de son scooter. Des passants se sont arrêtés pour observer la scène. Les Kachin, pour la plupart des chrétiens baptistes, soutiennent majoritairement l’action des Pat Jasan.

  7. Myitkyina (zone contrôlée par le gouvernement birman), mars 2016. Dans une cellule du centre Pat Jasan du quartier de Yuzana, à Myitkyina. Les personnes arrêtées y restent environ une semaine. Les Pat Jasan leur offrent le choix suivant : être remis à la police birmane ou séjourner entre trois et six mois dans un camp de désintoxication Pat Jasan.

     © Renaud Coulomb © Renaud Coulomb
    Un jeune Pat Jasan dans la cuisine du centre Pat Jasan de Du Mare à Myitkyina. Beaucoup de jeunes drogués passés par les camps Pat Jasan deviennent à leur tour des volontaires. Ces reconversions ont pour effet de pacifier les relations entre gardiens et toxicomanes dans les camps.

  8. Myitkyina (zone contrôlée par le gouvernement birman), mars 2016. L’entrée du camp de New Life in Christ, créé en 2014, où vivent une centaine d’anciens drogués, pour la plupart envoyés par leur famille ou arrêtés par les Pat Jasan. Dans ce camp, téléphones portables, tabac, alcools et drogues dures sont interdits. Les détenus doivent généralement payer des frais liés à leur séjour.

  9. Myitkyina (zone contrôlée par le gouvernement birman), mars 2016. W., 46 ans, a été arrêté et transféré au camp de New Life in Christ, à tort selon lui car il ne serait ni consommateur, ni dealer. Les nouveaux arrivants sont placés en cellule pour contrer les velléités de fuite que le sevrage peut déclencher. Après une semaine, les patients seront libres de leurs mouvements à l’intérieur du camp. Mais si les détenus ne respectent pas une des règles importantes du camp, ils peuvent être amenés à revenir dans cette cellule.

  10. Myitkyina (zone contrôlée par le gouvernement birman), mars 2016. Y., 23 ans, se douche dans la cellule des nouveaux arrivants du camp de New Life in Christ. L'eau fraîche réduit les symptômes dus au manque de drogues, selon les détenus. Avant son arrivée, Y. consommait de l'héroïne, de l'opium et des méthamphétamines depuis 2010. C'est la deuxième fois qu'il vient dans ce camp. Après son premier séjour, il a fait tatouer sur ses phalanges « God son » (« fils de Dieu »). Il veut suivre des études de théologie à sa prochaine sortie.

  11. Myitkyina (zone contrôlée par le gouvernement birman), mars 2016. Messe du dimanche au camp Pat Jasan de New Life in Christ. Des dirigeants et des détenus officient chaque semaine ensemble dans le camp.

     © Renaud Coulomb © Renaud Coulomb

  12. Myitkyina (zone contrôlée par le gouvernement birman), mars 2016. Camp Pat Jasan du quartier de Shatapru près de l’université de Myitkyina. Les détenus élèves pratiquent régulièrement des activités sportives afin de canaliser leur énergie.

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    Centre Pat Jasan de Du Mare, une partie de chinlon, un sport très populaire dans le pays, où se mêlent anciens toxicomanes et volontaires Pat Jasan.

  13. Dans les montagnes de Taung (zone contrôlée par la KIA/KIO), janvier 2016. Une jeune recrue de la Kachin Independence Army (KIA) veille sur un poste militaire de la ligne de front. La production d'opium a été éradiquée dans certaines zones contrôlées par la KIA. La KIA combat le gouvernement birman depuis 1961. 

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    À droite. À l'entrée de l’Église baptiste de Taung, un panneau indique « Drug is our ennemy ». La production d’opium aurait été éradiquée dans les alentours de Taung sous l’impulsion de la Kachin Independence Army (KIA), le bras armé des indépendantistes kachin. La ville est contrôlée par l'armée birmane et ses forces auxiliaires, mais la KIA est présente dans les collines environnantes (Taung, janvier 2016).

  14. Laiza (zone contrôlée par la KIA/KIO), janvier 2018. L., 46 ans, soldat de la Kachin Independence Army (KIA), surveille à temps plein les détenus du camp. Dans les zones contrôlées par la Kachin Independence Organization (KIO), la gestion des camps est supervisée par cette dernière. Les détenus se lèvent à 5 heures du matin, s’ensuivent prières, activités maraîchères et cuisine de 6 à 8 heures. Entre les deux repas de la journée (petit-déjeuner à 8 heures et dîner à 15 heures), les phases de repos et les tâches domestiques se succèdent. À partir de 15 heures, les détenus peuvent pratiquer différents loisirs comme le badminton, le football et le chinlon, ce sport birman qui se joue avec une balle de rotin.

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    À droite. Une cellule vide du camp Pat Jasan de Laiza. Début 2018, une trentaine de personnes seulement dormaient dans ce camp géré par la KIO, soit cinq fois moins que par le passé. Selon le dirigeant du camp, cela reflète une chute du nombre de consommateurs dans la zone contrôlée par la KIO. Les Pat Jasan de Laiza réalisent aléatoirement des tests d’urine dans la région pour détecter les consommateurs d’opiacés. Les toxicomanes traversent la frontière pour acheter et s’injecter de l’héroïne en Chine (Laiza, zone contrôlée par la KIA/KIO, janvier 2018).

  15. Laiza (zone contrôlée par la KIA/KIO), janvier 2018. Dans le camp Pat Jasan de Laiza, M., 25 ans, à gauche, répète des chants religieux et des chansons kachin pour la messe durant laquelle il va officier.

    Renaud Coulomb Renaud Coulomb

    À gauche : M. , 25 ans, au centre, célèbre une messe au camp de Laiza. Chaque dimanche, un détenu différent endosse ce rôle. Il a commencé l’héroïne en 2012 avec ses amis. Pour 120 yuans (environ 15 euros), il pouvait acheter en Chine une quantité d’héroïne correspondant à sept injections, soit deux jours de prise. À sa sortie, il aimerait travailler dans le commerce du jade à Hpakant. Il précise : « Je sais qu’il y a beaucoup de drogue à Hpakant, mais j’arriverai à me contrôler. Je ne veux plus jamais toucher à l’héroïne. » Il s’agit de son troisième séjour dans ce camp.
    À droite : Des détenus à la messe du camp Pat Jasan de Laiza.

  16. Laiza (zone contrôlée par la KIA/KIO), janvier 2018. M., 46 ans, attend dans sa cellule du camp Pat Jasan de Laiza : ses chaînes viennent de lui être ôtées. Selon lui, il a été accusé à tort de consommation d'opiacés. Il aurait pris de l’opium une fois pour traiter un problème de santé. Sa famille est venue le chercher et il a été libéré après une semaine dans le camp.

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    Laiza (zone contrôlée par la KIA/KIO), janvier 2018. L., 38 ans, retourne dans sa cellule après sa douche. Il a été arrêté par les Pat Jasan après un test d’urine positif aux opiacés. Il affirme qu'un médicament serait à l’origine du résultat positif. 

  17. Laiza (zone contrôlée par la KIA/KIO), janvier 2018. Un homme, les pieds bloqués dans des planches de bois, a été enfermé dans une pièce du camp Pat Jasan de Laiza à l’écart des autres détenus.

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    Au camp Pat Jasan de Laiza, les nouveaux arrivants doivent souvent porter des chaînes durant deux semaines afin d’éviter les évasions que le sevrage brutal peut susciter.

  18. Laiza (zone contrôlée par la KIA/KIO), janvier 2018. Les détenus et les gardiens s’occupent d’un jardin maraîcher dans l’enceinte du camp. Les détenus volontaires sont quelquefois payés pour aller couper du bois dans les forêts environnantes. À droite, M., 27 ans, deux enfants, cultivateur de riz, a été arrêté par les Pat Jasan pour usage d’héroïne.

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    À droite. Un détenu, M., 25 ans, à gauche, frotte le corps du gardien du camp à l’aide d’une canette de soda. Ce procédé issu de la tradition kachin est couramment utilisé pour stimuler les défenses immunitaires (Laiza, zone contrôlée par la KIA/KIO, janvier 2018).

  19. Laiza (zone contrôlée par la KIA/KIO), janvier 2018. Z., 21 ans, sort quelques minutes de la cellule qu’il partage avec une poignée d’autres détenus. Il vient de Myitkyina et a été arrêté par les Pat Jasan sur la route. Il est étudiant à l'université et a commencé l’héroïne en 2016 sous la pression des pairs.

  20. Laiza (zone contrôlée par la KIA/KIO), janvier 2018. Un gardien, soldat de la Kachin Independence Army (KIA), partage sa chambre avec un détenu, M., 38 ans, qui fait office de chef-cuisinier du camp. M. prend des antiviraux contre le VIH. Sa famille est dans un camp de déplacés.

  21. Laiza (zone contrôlée par la KIA/KIO), janvier 2018. Un jeune homme joue de la flûte, accompagné au chant par un autre détenu dans le camp Pat Jasan de Laiza. En plus de la lecture de la Bible, le chant, la musique et le sport sont des activités fortement encouragées au sein du camp.

    • La semaine prochaine, nous verrons comment dans la lutte contre la drogue dans l'État Kachin, des voix autres que celle des Pat Jasan se font entendre. 

    Voir aussi le site de Renaud Coulomb

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