A la frontière Irak-Iran, avec des Kurdes passeurs illégaux de colis

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Dans la région kurde de Hawraman, déchirée par la frontière Irak-Iran, Tawela s’étale sur les pentes abruptes d’une montagne. Comme dans des dizaines d’autres villages frontaliers, les habitants, maintenus dans une grande précarité, sont contraints de vivre du transport de marchandises. À dos d’homme ou de mule, les kolbars font passer en Iran des marchandises, défiant l’embargo américain ou les restrictions du régime. Régulièrement pris pour cible par les gardes-frontières iraniens, des centaines de kolbars sont assassinés chaque année.

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  1. La localisation de Tawela La localisation de Tawela
    Juste avant d’entrer à Tawela, Kurdistan, Irak, mars 2019. Le petit bâtiment en haut de la publicité est une tour de guet iranienne qui surplombe la vallée et surveille la frontière.

  2. Tawela, Kurdistan, Irak, mars 2019. Dans cette petite ville sur la frontière entre l’Irak et l’Iran, les échanges de marchandises à travers la montagne sont la source principale d’activité. Hidayat a 22 ans. Il fait ce travail depuis qu’il a 15 ans, « à cause de la misère et de la malchance ». « On porte les marchandises de Tawela jusqu’à la moitié de la montagne et là, on les livre aux kolbars [les transporteurs – ndlr]. Ça prend environ 40 minutes. De ce côté, ce n’est pas dangereux. C’est pour les kolbars, de l’autre côté, qu’il y a du danger. »

  3. Les colis sont achetés à l’étranger par les marchands iraniens qui les font acheminer depuis l’Irak. On y trouve de tout : des produits interdits (paraboles satellites, alcool, cigarettes, vêtements) mais aussi des couches pour bébé, des fruits secs, des pneus de voiture, de l’électroménager… Les colis sont ensuite amenés par camion ou pick-up dans les villages frontaliers, stockés dans de petits entrepôts 24 heures ou 48 heures avant d’être chargés sur les mules ou sur des hommes et emmenés à travers la montagne.

  4. Hemen a 26 ans. « Ça fait deux mois que je travaille comme kolbar. Je fais le trajet aller-retour parfois quatre fois dans la journée, parfois trois. » Chaque colis est payé 50 000 tomans (moins de 5 euros) et une mule porte en moyenne trois colis. « Je n’ai pas trouvé d’autre travail, à cause du chômage. Ce que nous gagnons, ce n’est presque rien, cela ne nous suffit pas pour vivre. »

  5. La première partie du trajet, jusqu’à la frontière iranienne, se fait à l’aide de mules. Ensuite, côté iranien, les marchandises sont descendues à dos d’homme. Les conducteurs de mules sont pour la grande majorité eux aussi iraniens, venus à Tawela spécialement pour ce travail. Sarmand s’occupe de gérer le chargement des mules. « Plus de 2 000 personnes peuvent venir chaque jour pour faire redescendre la marchandise. Mais parfois, à cause de la pluie ou de la neige, il n’y a personne. »

  6. Farouk, un des passeurs, raconte : « J’ai 34 ans. Je fais ce métier depuis quinze ans. Je viens de Djvanro (Iran), mais maintenant, je vis à Tawela. Il y a des dangers à transporter ainsi les marchandises : perdre sa mule ou tomber toi-même, sauter sur une mine. Le froid est un autre danger… Si tu passes de l’autre côté de la frontière, tu verras qu’il y a deux fois plus de neige qu’ici. En Iran, on nous tire dessus, mais en Irak, on ne fait pas ça. Nous n’avons pas d’autre boulot, on est forcés d’accepter. Si j’étais libre de choisir, j’aimerais avoir par exemple un magasin pour pouvoir rester proche de ma famille. »

  7. Les mules appartiennent soit aux kolbars, soit aux propriétaires des entrepôts. Côté iranien, les animaux sont régulièrement abattus par les gardes-frontières. Ce transport de marchandises est illégal, mais le plus souvent, tout le monde ferme les yeux et les marchandises alimentent les bazars des grandes villes iraniennes.

  8. Rezgar a 34 ans. Il habite la grande ville de Marivan et travaille comme kolbar depuis presque dix ans. « Nous gagnons à peine suffisamment d'argent pour faire vivre nos familles, et souvent, ce travail ne dure qu’un ou deux mois. Les conditions climatiques ou la répression politique font que, parfois, on n’a rien à faire pendant un an. Pourtant, je n’ai que ce travail. » Le régime iranien maintient en effet les régions kurdes dans une grande précarité économique : le chômage y est endémique et il n’y a aucune production. « J’aurais aimé avoir un travail plus facile, avoir la possibilité d’être avec ma famille tranquillement. Mais j’en ai pris l’habitude. Quatre personnes vivent de mon travail. Je ne veux pas que mes enfants deviennent kolbars, j’aimerais qu’ils soient médecins ou enseignants. » Aujourd’hui, les jeunes ont le choix entre l’exil, être kolbar ou s’enrôler dans l’armée iranienne.

  9. Farouk attend devant un entrepôt : « Il y a un mois et demi que je n’ai pas vu mes enfants. J’attends Newroz [le nouvel an kurde, fêté par tous – ndlr] pour les retrouver. J’espère pour eux autre chose que ce que je fais, j’espère qu’ils auront une vie avec honneur. Pour moi, la frontière signifie la distance, le malaise. Il y a des pays qui n’ont plus de frontière entre eux, nous aimerions qu’il en soit ainsi ici car des deux côtés, c’est la patrie des Kurdes. On voudrait être ensemble, qu’il n’y ait pas cette distance qui est comme un chaos entre nous. »

  10. « À Tawela, on prépare les colis et on les met sur les mules, explique Farouk. Puis, une fois arrivé à Wizli, en haut de la montagne, juste après la frontière côté iranien, les mules sont déchargées et les colis portés à dos d’homme vers le bas. La coordination se fait par téléphone. Le trajet aller-retour d’ici à Wizli dure une heure et demie. À Tawela, certaines personnes ont des dépôts. Il n’est pas rare que la marchandise transite par cinq ou six personnes avant d’arriver à destination. »

  11. À Tawela, le ballet des mules continue jusqu’à la nuit. 

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