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La vie au rythme des parloirs

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Épouses, mères, sœurs, filles… leurs vies sont rythmées par les visites aux détenus. La plupart des femmes que nous avons rencontrées ont, à côté, une vie sociale, une famille, des enfants à élever. La pandémie a rendu l’accès aux parloirs encore plus difficiles et eu des effets néfastes sur le lien conjugal. Elles ne restent pas passives, elles bataillent, envoient des lettres afin que leurs droits soient respectés : « On ne lâche rien durant la détention de nos hommes, dit l’une d’elles. Eux n’ont pas le droit de parler.  À l’extérieur, nous, on est libre, on a le droit de s’exprimer, le droit de se plaindre. »

Isabelle Eshraghi

24 novembre 2021 à 13h48

Cet article est en accès libre.

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  1. © Isabelle Eshraghi

    30 octobre 2021. Maison d’arrêt de Reims (Marne). Le bâtiment fut construit en 1905 à deux kilomètres du centre-ville, anciennement rue Danton, aujourd’hui boulevard Robespierre. Un bâtiment récent a permis une extension en 2006. Derrière les murs de cette prison qui accueille 192 détenus pour officiellement 101 places, un quartier pour hommes, un quartier pour mineurs (8 places) et un quartier de semi-liberté.

    Les jours de parloir (en fait, des demi-journées) sont le lundi, le mercredi et le samedi. Le premier parloir débute à 14 heures. À Reims, il dure 20 minutes, précédé de la désinfection et de la fouille des familles.

  2. © Isabelle Eshraghi

    30 octobre 2021. Virginie, 52 ans, mère d’un détenu, et sa petite-fille Yliana, à la maison d’accueil Safir, à Reims. Le jardin à l’arrière de cette maison gérée par une association de soutien aux familles de détenus sert d’espace de jeux pour enfants et de fumoir pour celles qui attendent l’heure du parloir. C’est là que je rencontre Virginie. « Mon fils a 26 ans, demain c’est son anniversaire ! » Avec la compagne de son fils, Léa, elles le voient à tour de rôle. Après deux heures trente de route, à peine arrivée, Yliana, 4 ans, a foncé vers les toilettes. Elle avait mal au ventre.

    La maman s’est renseignée pour prendre un avocat à Reims, il demande 3 000 euros. Elle espère que son fils pourra être transféré à la prison d’Écrouves (Meurthe-et-Moselle), plus proche. Chaque mois, elle lui fait un virement de 100 à 150 euros. Ce mois-ci, elle a dépensé 700 euros. Pour son anniversaire, il voulait une doudoune. S’ajoutent aussi les frais d’essence pour venir : 360 km aller-retour. « Je n’ai pas mis un enfant au monde pour en arriver là, à devoir aller le voir ainsi. Mais en tant que mère, je serai toujours là pour lui, quoi qu’il arrive. » Elle ajoute : « Peut-être l’ai-je trop gâté. Je lui ai payé le permis de conduire, acheté une voiture. »

    Lorsqu’il a été arrêté pour la troisième fois, elle a fait un burn-out. Il avait déjà été incarcéré, sur des périodes courtes, huit mois, deux ans. Suivie par un psy durant deux années, la mère est encore sous antidépresseurs. Par chance, me dit-elle, « je travaille, je suis comptable. Le plus dur a été d’en parler à mon entourage ».

  3. © Isabelle Eshraghi

    30 octobre 2021. Élisabeth, 75 ans, bénévole à la maison d’accueil Safir, à Reims. Je fais remarquer à Élisabeth la tension permanente que j’observe : aller vite au parloir, vite repartir. Elle me cite l’exemple d’une petite fille qu’elle a gardée le temps que sa mère se rende au parloir. « La petite jouait, était calme et soudain, la mère de retour a arraché son enfant à “son moment de rêve”, à l’activité qui lui faisait du bien. L’enfant n’a pas pu terminer son jeu. »

    © Isabelle Eshraghi
    Élisabeth est bénévole à Safir depuis cinq ans. Elle connaît le terrain, elle a travaillé pour le Samu social, fait des maraudes de nuit. Ses débuts, c’était avec ATD Quart Monde à New York, dans les années 1970. Elle aidait les plus démunis dans le ghetto de South East (Lower East Side). Les meurtres dans la rue, elle en a vu. Avant de fermer la maison à 16 h 30, Élisabeth fait le décompte des passages du jour : douze personnes, dont cinq enfants. Sept sont venus de Reims, quatre de Nancy, un de Châlons-en-Champagne. 

    Les bénévoles (dont Élisabeth) ont suivi une formation avec l’Uframa, qui regroupe un grand nombre de maisons d’accueil, où on leur a appris à ne jamais souhaiter un « bon parloir » : « Ce n’est jamais un bon parloir, même si c’est attendu, c’est forcément un moment angoissant ! Le parloir, c’est l’occasion de stress, on peut penser que tout va bien, mais non. Ils ne sont jamais seuls. » Patrick, bénévole, leur souhaite « bon courage ». Élisabeth préfère dire « bon après-midi »

  4. © Isabelle Eshraghi

    2 novembre 2021. Waïda, 32 ans, avec ses filles Nadia, 17 mois, et Sofia, 4 ans, dans le jardin de la maison d’accueil Safir de Reims. De retour de son premier parloir, Waïda est anxieuse. « Il y avait deux pièces et un couloir nous séparait. Le temps est passé trop vite ! La petite a déjà oublié qui est son papa. Elle ne connaît que le son de sa voix au téléphone. » Depuis trois mois et l’incarcération de son mari, Waïda se sent terriblement seule. Elle doit tout apprendre, car c’est lui qui travaillait, gérait et assurait les dépenses. Il lui a expliqué comment faire les démarches. Elle a vu l’assistante sociale qui l’a orientée vers la CAF pour le loyer et la demande de RSA. « Ils sont deux dans la cellule. Il a demandé à travailler et s’ils acceptent, il sera déplacé dans une cellule de quatre détenus. Je lui ai dit non ! Reste là ! Ne va pas avec quatre personnes. J’ai peur de la violence. »

    Waïda est algérienne, elle a quitté sa famille pour se marier avec lui. « C’est lui ma famille, heureusement ma belle-famille est à mes côtés. Ils sont tous gentils. » Sa belle-mère ira-t-elle au parloir ? « Non, elle mourrait ! Son papa est reclus dans un coin, il ne parle plus à personne et sa maman pleure tout le temps. Elle m’a proposé de venir vivre chez eux, j’ai refusé. Car même s’il n’est pas avec moi, je sens qu’il est là. Les derniers habits qu’il a portés, je ne les ai pas lavés. »

  5. © Isabelle Eshraghi

    3 novembre 2021. Angélique, 48 ans, face à la maison d’arrêt de Reims. Angélique a rendez-vous au premier parloir de 14 heures. « Je viens voir mon fils de 28 ans, je lui apporte son linge propre. Il ne peut pas travailler en cuisine car il est violent, en peinture non plus car il a eu un accident de scooter, fracture de la cheville. Il a mal. Ils lui donnent du Doliprane, pas d’antidouleurs plus forts de peur qu’il se shoote avec. » Elle insiste sur l’importance de l’aide qu’il faut apporter pour que ces jeunes trouvent un emploi. « Si chaque jeune en sortant avait un travail, ils ne recommenceraient pas à faire des conneries. La plupart font des braquages pour payer leur shit et leurs dettes. Le shit, il y en a partout ! » Et les dettes ? « Les avocats. Ce sont des rapaces, ils demandent 5 000 euros. Alors ça pousse les gamins à s’endetter et refaire des conneries pour payer. » Ne souhaitant pas être visible sur la photo, elle prend un tee-shirt de son fils, celui du haut de la pile de vêtements propres. Elle remarque une tache. « Zut, il faudra que je le relave ! »

  6. © Isabelle Eshraghi

    3 novembre 2021. Mikeline, 60 ans, quatre enfants, dans la maison d’accueil Safir à Reims. En sortant du travail, elle est venue directement voir son fils de 22 ans. Elle a une heure de trajet. Il lui déjà arrivé de rater le car : alors, « c’est la panique : on se sent mal, on a le cœur qui tremble. Je tente quand même de venir ! Le voir, c’est le principal, c’est le rôle de la mère ». Et le père ? « Il devait faire les papiers pour le droit de visite, il ne l’a pas fait. » Elle vient depuis trois ans et c’est elle qui assume les frais d’avocat. « Je n’ai pas eu droit à l’aide juridictionnelle. J’ai un revenu qui dépasse d’un peu la limite. » Elle trouve le temps long. Son fils n’a pas encore été jugé, il est en préventive. « Avec le Covid, vous savez, c’est long. Ils traitent d’abord les affaires urgentes. Mais ça ne devrait plus tarder. » Elle surveille la pendule, il reste deux minutes, j’en profite pour lui demander ce qu’elle mettra dans le colis de Noël : « Des bonbons, des gâteaux, puis de la viande, souvent vous savez, c’est de la viande qu’ils veulent ! » L’année dernière, cela n’était pas permis pour raisons sanitaires.

  7. © Isabelle Eshraghi

    3 novembre 2021. Graziella, 39 ans, quatre enfants, devant la maison d’arrêt de Reims. Après avoir bu cafés et grenadines que la bénévole de la maison Safir leur a offerts, ils se rendent devant la porte de la prison. C’est le père de Graziella, soudeur à la retraite, qui tous les mercredis et samedis conduit sa fille et son petit-fils, Enzo, 4 ans, en voiture. Plus rapide que le train. Ils habitent à Fismes, à 30 km de la maison d’arrêt. Une de ses petites-filles, Sarah, et une nièce, les accompagne. Le temps du parloir, elles iront boire d’autres grenadines à la maison Safir.

    Le mari de Graziella a eu une permission le 21 octobre. « On a été le chercher à 8 heures, on s’est baladé avec les enfants, puis on l’a ramené à 18 heures. Il nous a dit au revoir je vous aime, on lui a dit pareil puis la porte s’est fermée. » Quand va-t-elle se réouvrir ? « Pour Noël, il a demandé une autre permission. Je ne sais pas si elle sera acceptée. » Sa libération ? « Peut-être en mars comme en mai, on ne sait pas. C’est la direction, ou le juge qui décide. On ne sait jamais, on n’a pas le choix, il faut attendre. » Le grand-père calcule. « Avec trois mois de grâce… il lui reste six mois. »

  8. © Isabelle Eshraghi

    5 novembre 2021. Mireille, 72 ans, bénévole de l’Association nationale des visiteurs de prison dans la maison Luciole du centre pénitentiaire pour femmes à Rennes (Ille-et-Vilaine). Mireille est visiteuse de prison. Elle récupère son sac qu’elle a déposé dans les casiers gérés par Luciole. Régulièrement, elle se rend au quartier « arrivant », afin de rencontrer les femmes qui, après avoir été jugées, viennent d’autres prisons. Elle leur explique que si elles le souhaitent, elles peuvent faire une demande de visiteur/ou visiteuse. Ce soutien est adressé aux détenues qui ne reçoivent aucune visite.

    La maison Luciole est un sas important pour les proches avant le parloir. Les bénévoles aident à remplir le formulaire de dépôt de vêtements aux détenues, vérifient que les interdictions sont respectées : pas de vêtements bleu marine, pas de capuche et la serviette de toilette ne doit pas dépasser 120 cm de longueur.

  9. © Isabelle Eshraghi

    6 novembre 2021. Olatz, 25 ans, Aïnhoa, 26 ans, et Jone, 25 ans, à la Maison l’arc-en-ciel à Rennes. Ces trois amies basques sont installées dans cette maison qui héberge des familles et proches des personnes détenues. Prix de la chambre : 14 euros, petit déjeuner inclus. Parties de Bilbao, en Espagne, à 17 heures la veille au soir, elles sont arrivées le lendemain à 10 h 30. Elles reprendront la route après deux jours à Rennes. Elles partagent les frais d’essence et les péages. L’une est professeur de basque, l’autre est dans la médecine, et la troisième, journaliste.

    Elles ont réservé deux parloirs au centre de détention des femmes : un samedi, un dimanche. C’est une amie basque âgée de 40 ans qu’elles viennent voir. Elles ont grandi dans le même quartier. Prof de dessin, bénévole auprès des jeunes, leur amie est une figure emblématique du quartier de San Iniazo et une militante politique. Elles viennent la voir une fois par an et lui ont apporté « des livres ». À Noël, la famille de la détenue viendra à Rennes. Elles précisent : « Il va falloir encore attendre longtemps avant qu’elle soit transférée en Espagne. »

  10. © Isabelle Eshraghi

    6 novembre 2021. Nawel, 28 ans, coordinatrice de l’association Brin de soleil devant la Maison l’arc-en-ciel à Rennes. Nawel gère les cent bénévoles de l’association au service des proches et familles des personnes incarcérées à Rennes et Rennes-Vezin, et qui œuvrent dans trois maisons : Luciole, Ti Tomm, et L’Arc-en-Ciel. Nawel est sociologue. Quand je demande pourquoi avoir choisi comme domaine d’études le milieu carcéral, elle hésite à répondre. « La prison, ça ne m’a jamais choquée, je viens d’un quartier populaire, à Tours. Les jeunes hommes qui passaient par la case prison avec des petites peines, ça faisait vraiment partie du quotidien du quartier. Arrivée à l’université, j’ai compris que peu sont ceux qui ont réellement conscience de ce que c’est la prison. » Pourtant, « c’est une société dans une société, et si on ne s’y intéresse pas, ça reste opaque. C’est dangereux d’avoir des zones d’ombre dans la société dans laquelle on agit, on travaille, on paye des impôts, et on vote ». Ce qui lui plaît à Brin de Soleil, où elle est l’unique salariée depuis trois ans, c’est de toucher la prison, la justice, du point de vue de ceux qui pâtissent de l’incarcération de leurs proches. « On est un peu comme les familles, dans l’entre-deux, entre l’intérieur et l’extérieur. »

  11. © Isabelle Eshraghi

    6 novembre 2021. Maison Ti Tomm au centre pénitentiaire pour hommes de Rennes-Vezin-le-Coquet. C’est le jour des parloirs à la maison d’arrêt. Fin octobre, le taux d’occupation était de 150 % : 715 détenus pour une capacité de 471. Cathie, la bénévole, explique que les murs de la maison Ti Tomm (en breton : maison chaleureuse) appartiennent à l’administration pénitentiaire mais que l’association qui la gère défend son indépendance.

    © Isabelle Eshraghi
    Peu de femmes présentes ici acceptent d'être photographiées. L’une d’entre elles me montre la clé du casier où elle a déposé ses affaires. Elle m’explique qu’elle n’a le droit d’emporter au parloir que cette clé, et un petit paquet de mouchoirs non entamé. L’appel pour le parloir retentit, toutes s’empressent d’appeler leurs enfants et de filer vers l’entrée de la prison. Au retour, après 45 minutes de parloir et les sacs à main récupérés, la clé du casier est déposée dans un bac rempli d’alcool à 90°, mesure sanitaire oblige. Le carnet ci-contre consigne les arrivées sur trois colonnes, Hommes, femmes, enfants. Depuis ce matin, il y a eu 106 passages, en majorité des femmes. Une quinzaine sont encore attendues. Le samedi, c’est le rush.

  12. © Isabelle Eshraghi

    6 novembre 2021. Ramah, 42 ans, à la maison Ti Tomm du centre pénitentiaire de Rennes-Vezin-le-Coquet. Elle est en pleurs. « It’s my son ! » C’est par la gendarmerie de Saint-Nazaire qu’elle a appris que son fils de 18 ans était détenu à Vezin. Elle vient d’arriver à Rennes, encore sous le choc. « Trois semaines sans voir mon fils, c’est long pour une mère. Je veux le voir. » Tous deux sont en règle, avec titre de séjour valide. Ramah, érythréenne, n’a aucune famille en France. Seule à affronter cette épreuve, ne parlant pas le français, elle a pu discuter en anglais avec l’accueillant auprès des familles : « Cette dame est venue pour sa première prise de contact, elle a déjà eu des infos par le biais de son avocat. On a fait le tri des choses interdites dans le premier sac de linge qu’elle a apporté. On l’aide aussi à remplir les documents pour obtenir le permis de visite. Ça va prendre trois semaines. À faire les virements bancaires pour qu’elle puisse lui transmettre de l’argent et on lui communique les éléments propres à la détention et le maintien du lien. » Brin de soleil l’a aussi mise en contact avec une assistante sociale. Sur son CV, la coordinatrice a vu qu’elle parlait anglais, allemand et arabe littéraire et dans son sac, elle a déjà des lettres de motivation prêtes pour chercher un emploi en France.

  13. © Isabelle Eshraghi

    6 novembre 2021. Joanna, 27 ans, et ses deux filles, de 16 mois et 6 ans, dans la maison Ti Tomm du centre pénitentiaire de Rennes-Vezin-le-Coquet. Joanna me parle du « parloir fantôme ». « C’est quand la personne ne se présente pas. Ils vont chercher le détenu et celle qui est censée venir le voir ne vient pas. L’administration pénitentiaire le fait quand même descendre. Le détenu panique, il n’a pas de cabine. Alors il imagine que les gamines sont malades, ou que je me suis mise en couple avec un autre. » Durant deux mois, ils ont été suspendus de parloir à cause d’un bisou que la grande a fait à son papa. Sa fille dit à présent : « Papa, il est puni à cause de moi ! » Joanna se plaint de la cabine téléphonique qui ne fonctionne qu’une fois sur deux, et qui coupe toutes les deux minutes. « Pour maintenir les liens familiaux, ils pourraient être plus compréhensifs ! Au moins qu’ils passent les messages quand je les préviens pour leur dire que je ne peux pas venir. » Joanna souffre d’une pneumonie, due, dit-elle, au logement insalubre où elle vit à Fougères. Lundi, elle doit consulter, et au cas où elle serait hospitalisée et empêchée de venir au prochain parloir, elle voulait lui apporter une veste. Refusé, sous prétexte qu’elle a déjà remis du linge à son mari cette semaine. Elle regarde l’heure afin de ne pas rater le car pour rentrer. Temps de trajet aller-retour : trois heures.

  14. © Isabelle Eshraghi

    7 novembre 2021. Carole, 32 ans, deux enfants, à la maison Ti Tomm du centre pénitentiaire de Rennes-Vezin-le-Coquet. Carole est en retard. « Je suis arrivée à 10 h 20, c’était trop tard pour le parloir de 10 h 45. Nous avons l’obligation d’arriver 30 minutes à l’avance. » Elle est allée voir les surveillants, mais les familles avaient déjà passé la fouille et étaient installées dans la salle. « Rater un parloir c’est stressant, parce que l’on pense au détenu. S’il est stressé, je suis stressée. Si il n’est pas bien, je ne suis pas bien. On vit ce qu’ils ressentent, même s’ils sont enfermés, même si on est loin, le cœur y est. » Son mari a des permissions de deux jours, mais « quand il revient dans sa cellule, il est confiné pendant quinze jours et ne peut voir personne. C’est beaucoup, sachant qu’il est déjà vacciné. En plus, il refait un test PCR à l’issue des quinze jours ». Carole pense qu’un test avant de rentrer suffirait. « C’est étrange, qu’ils n’ont pas encore mis le passe sanitaire en prison. »

    Depuis cet été, Carole est en contact avec la conseillère pénitentiaire d’insertion et de probation (CPIP) afin que de préparer la sortie de son mari. La formation qu’elle avait trouvée pour lui a été refusée. « Je ne sais pas ce qu’ils attendent des détenus, c’est déjà pas facile pour eux de trouver un boulot, si on ne les aide pas, si on ne leur donne pas confiance, comment s’étonner qu’ils replongent. »

  15. © Isabelle Eshraghi

    7 novembre 2021. Romane, 19 ans, dans la maison Ti Tomm du centre pénitentiaire de Rennes-Vezin-le-Coquet. C’est son premier parloir ! Pour l’obtenir, n’étant pas mariée avec son copain âgé de 20 ans, il lui a fallu justifier leur relation et envoyer une lettre de motivation à l’administration pénitentiaire. Elle vit avec lui depuis un an, le connaît depuis deux ans. Comment imagine-t-elle le parloir ? « Froid et assez compliqué. Ça fait deux mois que je ne l’ai pas vu, j’ai hâte ! » Une odeur fraîche et florale flotte autour d’elle : « Je me suis faite belle pour lui. Hier, sa maman m’a fait la beauté des ongles. » Le plus souvent, elle prend des nouvelles auprès de la mère du détenu. « Pour sa famille, ça a été difficile. Je les ai aidés à remplir la demande de droit de visite. Le point positif, c’est que je me suis rapprochée d’eux, je les soutiens et ça les rassure. » L’appel du parloir de 9 h 45 retentit.

    Un quart d’heure plus tard, elle revient en larmes. Elle n’a pas eu de parloir. L’accueillante de la maison lui explique qu’il y a des jours de parloir pour les détenus en maison d’arrêt, et d’autres pour les détenus en centre de détention. Romane n’avait pas fait attention.

  16. © Isabelle Eshraghi

    12 novembre 2021. Maison d’accueil Roqueclaire, à Roques-sur-Garonne (Haute-Garonne). Roqueclaire héberge des familles qui habitent loin avant les visites aux détenus de la prison à Muret. Onze chambres sont disponibles (pour un tarif de 23 euros dégressif suivant les nuitées) ainsi qu’une salle à manger-cuisine et une salle détente avec télévision. Les Sœurs de la Charité prêtent leur maison à l’association.

    Sylvie, la présidente, précise qu’elle héberge essentiellement des femmes. « C’est basé sur la confiance. Elles n’ont pas besoin de justificatif de parloir. » Ce week-end, une famille a annulé sa venue. « Les annulations, c’est monnaie courante. Peut-être n’ont-ils pas eu de parloir, ou les billets de train étaient trop chers. Souvent, les familles n’ont pas de gros moyens. »

  17. © Isabelle Eshraghi

    13 novembre 2021. Audrey, 48 ans, trois enfants, à la maison d’accueil Roqueclaire. Audrey suit son compagnon. « J'ai tourné avec lui : deux maisons d’arrêt, deux centres de détention. » Avant de loger à Roqueclaire, elle était hébergée chez une autre femme de détenu à Muret. « Les maris, moins on leur en dit, mieux ils se portent. Surtout les longues peines, ils deviennent paranos et vivent dans l’angoisse. Moi, je lui dis : “Si je fais toute cette route, ça veut dire que je tiens à toi !” Ça le rassure. » Audrey vit dans la banlieue de Marseille. À 6 h 30 du matin la veille, elle a pris le TER, puis un bus à la gare Saint-Charles jusqu’à Toulouse. Elle est arrivée à 14 heures.

    Avec une amie, elle a créé un groupe Facebook pour les femmes et familles de détenus longues peines (plus de dix ans). « On en avait marre des groupes où les femmes se plaignent “oh mon mari a pris six mois” alors que nous, ça fait des années qu’on fait des parloirs. »

    Avec la pandémie, la relation avec son mari a commencé à se dégrader. « Au premier confinement, on n’avait plus de parloir. Après je venais tous les deux mois. Ça fait peur le Covid, les transports ! J’étais bien à la maison à me la couler douce. Pourquoi y retourner ! C’est pas une vie. » Tous les maris d’Audrey ont été en prison : « Mon premier j’avais 17 ans, mon deuxième pareil, mon troisième aussi ! » Le deuxième « a attrapé une pleurésie aiguë aux Baumettes, ça a fini par un cancer. Vous avez entendu que le bâtiment insalubre est en train d’être démoli. Il était dans ce bâtiment. Il est mort à 44 ans ». Fière de ses trois enfants, elle qui a connu la rue a toujours surveillé leurs fréquentations. Son aîné, 30 ans, est banquier ; sa deuxième, 26 ans, veut faire l’école de la magistrature ; et le dernier, 21 ans, est en deuxième année de droit. Tous ont fait leurs premiers pas dans les parloirs.

  18. © Isabelle Eshraghi

    13 novembre 2021. Sara, 46 ans, à la maison d’accueil Roqueclaire. Sara restera discrète sur son compagnon, elle me dit juste : « Je préfère être une femme de détenu, correct et respectueux que d’être avec un homme libre et un connard. » Originaire de Béziers, elle venait aux parloirs presque tous les week-ends. Fatiguée des trajets (six heures aller-retour), de la galère des transports, elle a décidé de venir vivre ici. Elle a logé un mois dans la maison d’accueil et s’est mise à chercher du travail, prête à faire des ménages, alors qu’elle a une formation de secrétaire bilingue anglais. « J’ai eu la chance de rencontrer Colette, une épouse de détenu qui loge ici à Roqueclaire. Son patron était en période d’embauche, elle lui a parlé de moi. Lors de l’entretien, il m’a demandé si j’étais prête à travailler tout se suite, j’ai dit oui ! C’était le 13 octobre, j’ai signé un CDI. Je suis devenue chauffeur pour les transports médicaux. L’essentiel pour moi était de trouver un travail honnête. » Sara loue aujourd’hui une chambre chez l’habitant.

  19. © Isabelle Eshraghi

    13 novembre 2021. Lilas, 68 ans, à l’Abri famille du centre de détention de Muret. Lilas habite à 10 km. Avant le Covid, elle venait quatre fois par semaine, à présent, elle vient tous les samedis, dimanches et jours fériés. « Je suis fidèle à mon mari, faut être fidèle, à quoi ça va sert de venir voir ton homme ici, si tu en as un autre ailleurs ! » À chaque fois qu’elle vient au parloir, elle passe prendre un café ici. « Avant, l’Abri famille se trouvait derrière le mur, c’était insalubre, les chiottes étaient toujours bouchées. Ils ont tout refait à neuf, c’est mieux, on peut manger ici, surtout pour ceux qui viennent de loin. »

    Son plus grand souhait, c’est que son mari, âgé de 73 ans, sorte. Ne plus venir ici, où elle se rend depuis 2009. « La vie de femme de détenu, c’est attendre. C’est de rester à sa place, travailler s’il faut, faire attention aux autres, si tu as des gosses tu les élèves, tu mènes ta vie normale, droite, et puis tu vas voir ton bonhomme, tu ne le laisses pas tout seul Jojo le Beau. Tu fais son linge, tu lui écris si tu peux lui écrire, tu lui fais des grosses papouilles. » Pour Noël, Lilas est heureuse, elle aura une place dans une unité de vie familiale (UVF). Ce sera le premier Noël qu’ils pourront passer ensemble depuis dix ans.


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