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Mange-Garri, poubelle à boues rouges

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Depuis janvier 2016, l’usine Alteo de Gardanne (ex-Pechiney), qui extrait l’alumine de la bauxite, n’a plus le droit de déverser ses boues rouges dans la mer Méditerranée. Elle entrepose désormais ses déchets solides au sommet de la colline de Mange-Garri, à 6 kilomètres à l’ouest, sur un vieux site de stockage réactivé dans la commune de Bouc-Bel-Air, dans les Bouches-du-Rhône. Au grand dam des habitants de cette cité-dortoir chic qui ont déposé plainte, notamment pour mise en danger de la vie d’autrui.

Patrick Artinian

7 juillet 2019 à 13h05

Cet article est en accès libre.

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  1. © Patrick Artinian

    Bouc-Bel-Air, bassin numéro 7 de Mange-Garri. 28 juin 2019. Pour extraire l’alumine contenue dans la bauxite, on broie cette dernière avant de la mélanger avec de l’eau et de la soude et d’augmenter pression et température. L’alumine se dissout alors dans l’eau comme du sucre. Il ne reste plus qu’à récupérer le mélange alumine + eau, à calciner le tout et à recueillir l’alumine solide. C’est le procédé Bayer inventé par l’Autrichien Karl Bayer en 1887 qui a fait à l’époque le voyage jusqu’à Gardanne au démarrage de l’usine, la première à appliquer son processus. Mais, au fond de la marmite, il reste un mélange nauséabond, principalement composé d’oxyde de fer et de silicates, très basique (soude), les fameuses boues rouges dont on ne sait quoi faire. Au début, on s’en débarrassait dans les pinèdes alentour, dont celle de Mange-Garri. Dans les années 1960, la production étant appelée à augmenter, il fallait voir plus grand, Pechiney a construit un pipeline qui allait envoyer des millions de tonnes de boues rouges jusqu’à la mer, en plein cœur de ce qui deviendra le parc des Calanques au large de Cassis. En janvier 2016, en application, tardive, des accords de Barcelone sur la protection de la mer Méditerranée, Alteo a été contraint de renoncer à envoyer ses boues dans le canyon de Cassidaigne. D’où le retour à Bouc-Bel-Air.
    Le bassin 7 recueille toutes les eaux polluées drainées des autres bassins en amont. « Pas besoin de faire des études monstrueuses pour voir que ce site n’est pas adapté. C’est une zone hyper urbanisée, avec des écoles et des habitations autour », dénonce Dorothée Pinoncely, riveraine et membre de l’association écologique ZEA.

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    Le bassin 7 de Mange-Garri. Bouc-Bel-Air. 28 juin 2019. Bouc-Bel-Air Environnement et l’association écologique ZEA ont porté plainte contre Alteo, plainte à laquelle s’est greffé Gérard Carrodano, un pêcheur de La Ciotat très actif contre les rejets de l’usine en mer. La plainte a été retenue par le procureur en mars dernier et a donné lieu à l’ouverture d’une information judiciaire sur une vingtaine de chefs d’accusation dont mise en danger de la vie d’autrui. Thierry Gauvin, président de l’association Bouc-Bel-Air Environnement, explique dans la vidéo ci-dessous ces dangers et ces silences :

    VIDEO GAUVIN 6 © patrick Artinian

     

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    Colline de Mange-Garri, bassin numéro 6. Bouc-Bel-Air. 28 juin 2019. Mange-Garri est situé dans un vallon au sommet d’une colline, le site est invisible pour le non-initié. Aujourd’hui encore, des permis de construire sont donnés pour des constructions de villas tout près de la décharge.

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    Bouc-Bel-Air. 28 juin 2019. Mathilde Ontato, 74 ans, habite sur les flancs de la colline de Mange-Garri depuis 1986 : « Un jour, j’ai étendu une chemise blanche de mon mari et elle devenue toute rouge au séchage. Je l’ai emportée avec moi pour la montrer aux gens de l’usine mais personne ne m’a proposé ni de la rembourser ni même le pressing. On voit bien que ces poussières rouges s’insinuent partout et nous pourrissent la maison, mais on ne sait pas quelles conséquences elles ont sur notre organisme. On avait un chat blanc qui était toujours rouge, même les sangliers sont rouges. Il y a trois ans, des experts sont venus analyser l’eau de notre puits et ils nous ont interdit de l’utiliser, même pas pour l’arrosage. »

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    Bouc-Bel-Air. 28 juin 2019. Jarmila Khaldi, 49 ans, habite au plus près du site de déchets, sur le flanc de la colline de Mange-Garri. Son mari, décédé l’an dernier, était un historique du combat contre la décharge de Mange-Garri. Sa maison surplombe la vallée : « On l’a construite en 1999. Un agent immobilier l’a récemment estimée à 500 000 euros, si elle était située ailleurs, elle en vaudrait au moins 200 000 de plus. »

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    Bouc-Bel-Air. Manifestation contre la décharge de Mange-Garri. 17 mars 2019. Au début, à part quelques riverains, les habitants de Bouc-Bel-Air ne se sentaient pas concernés par la décharge de Mange-Garri. De réunions en tractages ou en manifestations, les esprits ont lentement commencé à s’ouvrir mais c’est surtout après l’épisode d’avril 2018, lorsque le vent a soulevé des nuages de poussière pour se répandre sur le village, que la population a pris conscience du problème. 

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    Bouc-Bel-Air. 17 mars 2019. La manifestation contre la décharge de Mange-Garri rassemble environ 500 personnes. Deux ans auparavant, lors de la première manifestation, ils n’étaient que 200. Entretemps, le nuage de poussière est passé.

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    Bouc-Bel-Air. 17 mars 2019. José Bové lors de la manifestation aux alentours de la décharge de Mange-Garri.

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    Colline de Mange-Garri. Bouc-Bel-Air. 29 juin 2019. « Il existe un arrêté préfectoral contraignant l’usine à clôturer et sécuriser le site de Mange-Garri. Cet arrêté n’est pas respecté et aucune sanction n’est prise. On peut courir dans la colline sans rencontrer un panneau ou une interdiction et se retrouver au bord des bassins. Ce n’est qu’une fois arrivé au pied des filtres presse qu’un type arrive pour vous dire que c’est interdit. Les ados vont jouer en vélo ou en moto et reviennent rouges de la tête aux pieds, les gens se promènent en plein milieu, les chasseurs tuent des animaux qui vont manger là-dedans… », dénonce Thierry Gauvin, président de Bouc-Bel-Air Environnement.

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    Colline de Mange-Garri. Bouc-Bel-Air. 29 juin 2019. Dorothée Pinoncely, 58 ans, sophrologue, riveraine du site et membre de l’association de protection de la mer ZEA : « Lorsqu’on a fait construire notre maison en 2002, on n’était pas au courant de ce stockage, on a réalisé seulement en 2016, lorsqu’ils ont commencé à déverser plus de 300 000 tonnes de déchets par an. Les poussières sont devenues de plus en plus présentes, on a toujours un dépôt rouge. Par vent d’est, notre quartier est le plus impacté. C’est toujours très compliqué de savoir si les inconforts que l’on ressent au niveau santé sont imputables au site de Mange-Garri. Et ce ne sera jamais prouvable. Je porte des lentilles de contact et depuis 2016, je ne les supporte plus. Est-ce un hasard ? Ou pas ? J’ai arrêté le potager, on a des plantes aromatiques, des fraises, des framboises, de la verveine, du basilic, on ne touche plus à rien. Nous, on veut que ça s’arrête, qu’il n’y ait plus de stockage à cet endroit, qu’ils trouvent d’autres solutions. »

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    Gardanne. 28 juin 2019. Anciennement Pechiney, puis Alcan et Rio Tinto, Alteo est une vieille usine de 125 ans située en pleine ville de Gardanne et qui appartient aujourd’hui à un fonds d’investissement américain basé en Floride, HIG Capital. Elle est partagée en deux, la partie rouge traite la bauxite et la partie blanche affine l’alumine, produit de haute technologie, utilisé ensuite comme source d’aluminium, comme abrasif notamment dans les papiers de verre, ou comme matériau réfractaire. La majorité de son chiffre d’affaires est réalisé à l’exportation.

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    Usine Alteo. Gardanne. 28 juin 2019. Arrivée de la bauxite. L’usine compte 530 salariés et génère à peu près autant d’emplois de sous-traitance. À Gardanne, le bassin de l’emploi est fragile, la ville a perdu sa mine de lignite, fermée en 2003, et sa centrale électrique au charbon devrait mettre la clé sous la porte en 2022 selon l’engagement présidentiel d’Emmanuel Macron.

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    Usine Alteo. Gardanne. 28 juin 2019. Les déversements sur le site de Mange-Garri seront soumis à une nouvelle autorisation de la préfecture à partir de 2021. En attendant, les boues rouges sont déshydratées dans des filtres presse (ici celui de l’usine de Gardanne, il y en a deux autres sur le site de Mange-Garri). La partie solide, rebaptisée bauxaline, est stockée à Mange-Garri, et les liquides sont toujours rejetés en mer.

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    Gardanne. 28 juin 2019. Aux alentours de l’usine Alteo, les immeubles, les routes, les trottoirs, sont recouverts d’une fine poussière rouge.

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    La Ciotat. 30 juin 2019. Gérard Carrodano, 64 ans, pêcheur à La Ciotat : « Un kilo de sardines mortes rapporte 5 euros, une sardine vivante en rapporte 10, le calcul est vite fait. Mais attention, c’est fragile, difficile à pêcher, faut pas la toucher, la brusquer, et respecter les paliers de décompression. » Gérard Carrodano est un pêcheur d’un type particulier, il capture des poissons vivants et les envoie par transporteur dans les aquariums de France et d’Europe. La fosse de Cassidaigne, là où Pechiney et ses successeurs ont enfoui des millions de tonnes de boues rouges, était une de ses très belles zones de pêche. Il n’y va plus depuis 1997 et s’est porté partie civile en mars dernier aux côtés de l’association écologique ZEA et de Bouc-Bel-Air Environnement dans le procès intenté contre Altea.


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