Carl Seelig, révélateur d’écrivain

Par Georges-Arthur Goldschmidt (En attendant Nadeau)

Ce sont surtout les relations de Carl Seelig avec Robert Walser qui le firent connaître. Elles sont à l’origine de ce livre étonnant, « Promenades avec Robert Walser », où se mettant tout à fait en retrait, l’ami fait apparaître l’écrivain dans toute loriginalité et la force de sa personnalité.

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Déjà, en 1992, Bernard Kreiss avait, par sa traduction de ce même Promenades avec Robert Walser (Payot/Rivages), rendu hommage à une importante figure littéraire suisse de langue allemande, ignorée en France au point quil nexistait jusquaujourdhui aucune référence à cet écrivain.

Carl Seelig (1894-1962), avant tout un grand témoin, copropriétaire des éditions Tal, à Vienne, fut en relation avec beaucoup d’écrivains de langue allemande tels que Joseph Roth ou Hans Henny Jahnn. Dès la prise du pouvoir par Hitler en 1933, il fit tout ce qui lui était possible pour venir au secours des écrivains persécutés. Il aida beaucoup financièrement Joseph Roth, Ignazio Silone, Hermann Broch et bien dautres. Il organisa et subventionna de nombreuses bourses anonymes pour tous ceux qui, du fait du nazisme, étaient privés de ressources.

Robert Walser, photographié par Carl Seelig (1954) © Carl Seelig/Fondation Robert Walser, Berne Robert Walser, photographié par Carl Seelig (1954) © Carl Seelig/Fondation Robert Walser, Berne
Le beau récit de Seelig, sorte de journal des rencontres et de promenades avec Robert Walser de 1936 à sa mort le 25 décembre 1956, est en parfaite concordance avec lœuvre de ce grand écrivain. Ils se sont rencontrés plus dune vingtaine de fois, prenaient le train pour quelque petite ville des environs, marchaient des heures dans la campagne et déjeunaient dans un restaurant dont Seelig détaille à chaque fois le menu aussi plantureux quappétissant, ce qui donne une vitalité toute particulière au récit. 

Chaque promenade racontée par Seelig est comme une page de lœuvre de Walser où linfantile, le refus presque panique de la condition dadulte et la subtile puissance littéraire vont de pair (ainsi par exemple la promenade du 9 avril 1945).

La vie et lœuvre de Walser sont si intimement fondues quon ne sait pas trop ce qui les distingue. Tout comme son personnage, Jakob von Gunten, Robert Walser a été, en 1905 – il avait 28 ans –, élève domestique dans une école de Berlin et, quelques mois durant, engagé dans un château de Haute-Silésie – ce sera le thème de LInstitut Benjamenta. Il occupera diverses fonctions de secrétaire ou de « commis », qui sera en 1908 le thème du roman du même nom, qui fera, parmi d’autres, ladmiration de Kafka, de Hermann Hesse et de Robert Musil.

Walser passera ses vingt-sept dernières années, plus ou moins volontairement, en asile psychiatrique où il trouva une paix intérieure relative et put faire ses interminables promenades.

Cest une sorte de rébellion douce quexpriment les romans, les nouvelles, les petits écrits de Walser, une rébellion toute simple, hors de toute intention politique, si ce nest un pacifisme et un refus absolu du nazisme. Walser nest en rien un asocial, ses intuitions psychologiques pointues démontrent le contraire. Seulement, la conscience suraiguë quil a de lui-même et de ce qui lentoure le décale à chaque fois de la réalité telle quil faut la voir. Un scepticisme bienveillant le tient éloigné des engagements trop sonores, il sait douter. Walser est un frontalier ; en bon Suisse, il savait parfaitement le français.

La volonté de soumission, ce mélange de docilité et dindépendance, telle quon la voit dans son roman Les Enfants Tanner, est une manière de situer avec la plus grande précision possible lemplacement du soi, cest presque un exercice de géographie de la conscience.

La domesticité, qui occupe une si grande place dans l’œuvre de Walser, est une manière de démonter l’autorité, de la rendre dérisoire et ridicule, mais en étant soi-même complice de ce ridicule. L’autorité vise à amoindrir les sujets, les « Zöglinge » – les élèves de l’Institut Benjamenta –, mais ce sont eux en réalité qui triomphent et imposent leur propre nullité en vis-à-vis. On est ici très près de l’écrivain polonais Witold Gombrowicz et des élèves de l’Institut d’éducation de Pimko dans Ferdydurke, dont le rapproche aussi l’ambiguïté sexuelle des personnages. Le masochisme de Walser est une consolidation d’existence, une manière d’affirmation de soi.

C’est aussi ce que reflètent les conversations que Walser et Seelig ont tenues entre deux menus copieux. Les sujets ne manquent pas, de Hölderlin à Kleist, en passant par les anecdotes sur les paysans suisses, comme celle, terrifiante, sur lexécution en 1849 dune jeune meurtrière. Les promenades avec Robert Walser existent grâce à laffectueuse fidélité de Carl Seelig, fort bien rendue par la traductrice Marion Graf.

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Carl Seelig, Promenades avec Robert Walser

Trad. de l’allemand par Marion Graf.

Nouvelle édition, postfacée par Lukas Gloor, Reto Sorg et Peter Utz

Éditions Zoé, 224 p., 21 euros

 

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