Les dix leçons de Jay Rosen pour les journalistes de demain

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Un professeur de journalisme de l'université de New York, Jay Rosen, a ouvert l'enseignement de l'école de journalisme de Sciences-po. Avec une idée-force: le public a pris le pouvoir, ne l'appelez plus jamais audience.
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Jay Rosen est pris d'un doute soudain: «Est-il vrai qu'en français les mots “audience” et “public” se disent de la même façon?» On acquiesce en essayant de ne pas s'aventurer dans les distinctions introduites par John Dewey, Gabriel Tarde ou Robert E. Park. Rosen, professeur de journalisme à la New York University, blogueur et théoricien du journalisme civique, doit prononcer le lendemain, jeudi 2 septembre, la leçon inaugurale de l'école de journalisme de Sciences-po, intitulée «The People formerly known as the Audience and the Audience properly known as the Public». Une motion de synthèse sera trouvée: «Le peuple jadis connu sous le nom de lecteurs et les lecteurs à juste titre appelés les citoyens».

Aux jeunes têtes en cours de formation, il est venu livrer un message de déformatage. Dans une perspective utilitariste, il annonce à une classe qui aspire au reportage, à l'analyse, à l'enquête que l'essentiel sera ailleurs: «La représentation que vous vous faites des usagers du journalisme déterminera votre pertinence.»

Comme dans Network, main basse sur la télévision de Sidney Lumet, explique Jay Rosen, les médias de masse ont isolé les spectateurs, rompu des liens transversaux pour établir une relation hiérarchisée de l'émetteur vers le récepteur. L'irruption des médias sociaux induit au contraire un renversement: en obtenant la maîtrise des mêmes outils que les médias, les gens se détournent de ceux-ci et se reconnectent entre eux.

Le XXe siècle, en utilisant les médias comme outils de propagande, a transformé selon lui le public en audience: «Dans les années 1970, il n'y avait pas de masse, seulement des façons de considérer le peuple comme des masses. Les médias de masse ont réduit les gens à une formule comptable et leur ambition à gagner des points d'audience.» Et d'égrener des jalons professionnels pour que les jeunes journalistes recommencent à envisager ceux à qui ils s'adressent comme un public:

1. Ne pensez pas lecteur, auditeur, téléspectateur; pensez usager. Rosen critique notamment la tendance des journalistes qui font assaut de science sur les stratégies politiques, en constatant que ces analyses de chroniqueurs hippiques s'adressent en fait aux autres journalistes et aux sources du journaliste mais n'aident en rien le citoyen à se faire une opinion politique sauf à penser qu'il faut voter pour le candidat le plus habile plutôt que pour celui qui propose le meilleur programme. «Les gens doivent pouvoir utiliser votre travail pour négocier leur vie.»

2. Permettez au public de participer. Il insiste sur la nécessité de penser une ergonomie de l'information. Par exemple, dans le domaine du journalisme de données, on peut envisager de permettre au public de les manipuler. Ce faisant, il lui devient possible de constater comment les résultats évoluent lorsque l'on change les conditions de départ.

3. Mutualisez vos informations. Plutôt que de conserver jalousement une information dans la crainte de se la faire voler, mieux vaut la faire circuler pour créer un flux qui donnera une version plus complète. Il faut alors considérer le public comme des pairs et comme une source possible. Cela signifie que l'on considère l'information comme un processus et non comme un produit fini. Le travail du journaliste professionnel revient, dès lors, à savoir trier et hiérarchiser ce flux pour lui donner du sens. Ce que le journaliste Clay Shirky résume ainsi: «Il y a pas d'excès d'information, il n'y a qu'un défaut de tri de l'information.»

4. Les utilisateurs en savent plus que vous. L'idée a été exprimée par Dan Gillmor dans We, the media mais ne s'est pas démentie: collectivement, le public est mieux informé que n'importe quel journaliste et, même individuellement, il y a toujours quelqu'un de plus compétent que le rédacteur de l'article. Ce dernier peut s'en servir pour démultiplier sa couverture du secteur qu'il suit et mettre à l'épreuve son expertise. «C'est une chose que les gens du New York Times savent faire: ils s'appuient sur leur renommée, sur le talent de leurs journalistes, mais aussi sur la qualité de leurs lecteurs.»

5. Engagez la conversation. Les gens adorent débattre; ne considérez pas qu'il s'agit d'une façon de vous distraire de votre travail. En participant à la conversation, les gens développent un appétit pour l'information et le débat. C'est le rôle du journaliste de nourrir cet appétit.

6. Créez des communautés. «Les journaux font les associations et les associations font les journaux», écrivait Tocqueville dans De la démocratie en Amérique. Le fait que plusieurs personnes lisent les mêmes informations, s'intéressent aux mêmes sujets, rompt nécessairement leur isolement. Elles se mettent à se parler, à débattre, à échanger des informations et à les publier. A chaque fois que l'on crée un service d'information, que l'on rassemble un public atomisé auparavant, on se rend utile pour la communauté, et cela permet de créer de nouveaux revenus.

7. Tout le monde peut s'exprimer ne signifie pas que tout le monde va le faire. Mais le simple fait d'avoir rendu possible le commentaire ou la publication d'article change tout. 90% du public «consommera» l'information et restera silencieux, 10% participera peu ou prou et 1% seulement sera assez motivé pour contribuer.

8. Le journaliste n'est qu'un citoyen mieux informé, pas une classe à part. Aucune de ses compétences ne lui est spécifique et son autorité ne lui vient pas d'une habileté spécifique dans leur exécution, comme pour un chirurgien. Elle vient de l'originalité de son travail. Il dit simplement au public: «J'étais là où vous n'étiez pas, je vais vous en parler» ou «j'ai passé du temps à enquêter» ou «j'ai lu entièrement tel document». Les gens l'écoutent parce qu'il a accompli quelque chose qu'ils n'ont pas eu l'occasion ou le temps de faire.

9. Ecoutez ce que demandent les gens et donnez-leur ce qu'ils n'ont pas les moyens de demander. Il est bien sûr important de chercher à savoir ce que le public veut savoir, mais il est encore plus important de lui décrire ce dont il n'a jamais entendu parler ou ce à quoi il n'a jamais pensé. Si le journaliste se plie seulement aux désirs du public, il perd son autorité; s'il ne lui donne que ce qu'il pense être important pour lui, il la perd tout autant.

10. Ne feignez pas l'objectivité, dites d'où vous parlez. Le journaliste traditionnel assure à ses lecteurs qu'il ne pense rien, qu'il ne préfère rien et qu'il considère les faits en surplomb. Cette affirmation ne trompe plus personne et crée la méfiance qu'elle prétend déjouer. Mieux vaut jouer la transparence, expliquer les conditions de collecte de l'information, dérouler les arguments qui amènent aux conclusions de l'article. C'est ce qui a fait le succès de The Economist: l'hebdomadaire ne propose pas une relation mais une vision du monde.

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Mettons donc en œuvre quelques-uns des principes professés par Jay Rosen.

Cet article est nourri essentiellement par la conférence prononcée jeudi 2 septembre, mais aussi par la conversation d'un dîner avec Jay Rosen, réuni le 1er septembre par Eric Scherer (AFP) et Alice Antheaume (Ecole de journalisme de Sciences-po), auquel assistaient également Nicolas Kayser-Brill (Owni), Pierre Haski (Rue89) et Michel Lévy-Provençal (France 24-RFI).

Mon collègue Sylvain Bourmeau a publié dans la revue Politix des articles sur Robert Ezra Park, et Edwy Plenel, président de Mediapart, lui a consacré un livre (Le Journaliste et le Sociologue, Le Seuil).

Je n'ai pas étudié à Sciences-po ni même n'y enseigne. Mon relecteur, Michel Dalloni, lui, en est diplômé (mais de l'IEP d'Aix-en-Provence).

Le fait que je rende compte de ces idées ne signifie pas que j'y souscrive, mais je réserve mes réserves aux commentaires. Après tout, il faut engager la conversation. Qu'en pensez-vous?