Liao Yiwu, au cœur de l'actuel goulag chinois

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Liao Yiwu était un poète beatnik. Quatre années d'emprisonnement, dix ans d'écriture, d'interpellations, de solitude l'ont transformé en dissident. Puis en exilé au verbe haut. Son livre, Dans l'empire des ténèbres, raconte les sans-grade d'un terrible système pénitentiaire et l'envers du décor de la Chine nouvelle. Entretien vidéo et bonnes feuilles.

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« Pourquoi ne laisses-tu pas tomber la poésie pour te faire témoin de l’histoire ? Ta langue est maladroite, mais Dieu t’a doté d’une plume acerbe. » L’homme épuisé qui s’adresse ainsi à Liao Yiwu, en 1994, sait à quoi il l’engage. Le poète Liu Shahe, 63 ans et une santé chancelante, a eu ses premiers ennuis avec le pouvoir dès 1958…

Témoin de l’histoire. Liao Yiwu s’y est employé, pendant une décennie. Usant de sa langue maladroite, texte profus, bousculé, qui conjugue la blague, les tournures populaires ou les instants lyriques avec l’extrême précision dans sa description vécue des trois cercles de l’enfer carcéral chinois. C’est une plongée dans les rouages d’un système, l’envers du décor de la Chine nouvelle. Car il ne s’agit pas, Dans l’empire des ténèbres, des grandes répressions maoïstes, mais d’aujourd’hui, de Tianan men à 2013.

Le texte lui-même a l’air de porter des cicatrices. Par deux fois, la police l’a saisi et pendant plus de dix ans, Liao Yiwu l’a caché, réécrit entre deux interpellations. Très seul. « La plupart de mes manuscrits (...) ont été à de nombreuses reprises étudiés, ruminés, même, par les services spéciaux culturels qui se sont penchés sur eux avec, en fait, plus de méticulosité que leur auteur. »

LIAO YIWU : "un héros terrifié" © Mediapart
Dans la cuisine où il termine un solide petit-déjeuner, entre bruits de vaisselle, et apparitions de visiteurs divers, Liao Yiwu est un peu sur la réserve. Oui, les journalistes défilent, la plupart n’ayant pas lu son livre. Oui, cent fois il répète que son ami l’écrivain Li Bifeng vient d’être condamné à 12 ans de prison sur la base d’accusations fantaisistes, que Liu Xiaobo, Nobel empêché (voir sous l'onglet Prolonger), est toujours en prison. Même si son livre, lui, parle surtout des obscurs, des sans-nom. Redonne une existence à ces condamnés à mort chinois dont on ignore le nombre (plusieurs milliers chaque année). Il y a de la fatigue, et peut-être plus. Réfugié à Berlin depuis l’été 2011, Liao Yiwu sait qu’en Occident on peut tout dire et écrire ; mais qu’il est difficile de n’être pas aussitôt oublié, pièce jointe aux malheurs du monde.

Deux amis faisant les pitres : Liao Yiwu et Lui Xiaobo (Prix Nobel de la paix 2010) Deux amis faisant les pitres : Liao Yiwu et Lui Xiaobo (Prix Nobel de la paix 2010)
Traduit en allemand, puis en polonais, en anglais et en français, récompensé par de nombreux prix, Dans l’empire des ténèbres est de ces livres dont la simple existence marque une époque. On évoque tantôt Soljenitsyne ou Chalamov, le Dostoïevski de Souvenirs de la maison des morts.

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Nous ne nous étions pas concertés, mais nous nous sommes retrouvés à trois lors la soirée “Alerte” du palais de Tokyo intitulée “Liberté pour la littérature chinoise” : Hugo Vitrani, qui avait fait passer, Jordan Pouille à peine débarqué de Chine (en vacances françaises !), et moi-même. La présence de Liao Yiwu, son humour et sa parole directe, puis la lecture de son livre Dans l'empire des ténèbres, nous ont conduits tout droit, quelques jours plus tard, dans une petite maison très peuplée, derrière un jardin de bambous et en plein Paris, afin de le rencontrer.