La post-vérité, tombeau incertain des démocraties

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L’élection de Trump a suscité maints commentaires sur la déstabilisation démocratique provoquée par l’activisme numérique des artisans de la post-vérité et des théories du complot. Le colloque organisé à l’occasion des dix ans de La Vie des idées a éclairé la question, tout en révélant des divergences politiques et intellectuelles fortes sur le sujet.

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À l’occasion de ses dix ans d’existence, La Vie des Idées, « coopérative intellectuelle » fondée et emmenée par Pierre Rosanvallon, historien et professeur au Collège de France, a consacré, mardi 27 février, un vaste colloque à « la démocratie à l’âge de la post-vérité ».

Les échanges, qui se sont tenus devant un amphithéâtre Marguerite de Navarre rempli à craquer, ont pointé les dangers inédits pesant sur le cours des démocraties. Sans toujours convaincre sur la question de savoir « comment inverser la tendance ? » – le sujet de l’après-midi –, en raison de difficultés conceptuelles et matérielles, mais aussi de perspectives politiques discutées ou discutables et d’une conception différente de la démocratie qui partage deux camps intellectuels.

Nicolas de Condorcet Nicolas de Condorcet
Pierre Rosanvallon a ouvert les débats en les plaçant sous la figure tutélaire de Condorcet et des trois  « préconditions » que celui-ci posait pour permettre « l’accomplissement démocratique », à savoir la confiance des citoyens envers leurs institutions, la capacité de ces citoyens à délibérer de manière éclairée, notamment pour choisir leurs représentants, et la possession d’un langage commun afin de pouvoir élaborer accords ou désaccords.

Un impératif qui poussa le célèbre mathématicien, devenu député avant de mourir emprisonné en 1794, à fonder un périodique intitulé le Journal d’instruction sociale, dont chaque numéro éclairait un grand thème : « peuple », « révolution » ou « représentation »…

Selon lui, le sens travesti des mots et la confusion des langues constituaient la cause des malheurs démocratiques, empêchant non seulement la communication entre citoyens et le débat public, mais surtout un accès commun à la réalité.

Pour Pierre Rosanvallon, « l’âge de la post-vérité est caractérisé par un affaissement de ces trois préconditions », et si Condorcet revenait parmi nous, il vivrait un « cauchemar ». Comment comprendre, en effet, que, « dans une société où le niveau d’éducation a autant progressé » par rapport à l’époque de la Révolution française, nous vivions une telle « érosion de la confiance », une telle « confusion de la raison et de l’opinion » et un tel « brouillage des langues » ?

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Pour le professeur au Collège de France, « le déclin de la confiance, la relativisation de la vérité et la destruction du langage vont de pair et s’autoalimentent pour dessiner le cercle mortel de la démocratie ». Le problème de la post-vérité n’est pas, en effet, selon lui, un souci marginal, mais au contraire un « problème structurant l’avenir même de nos démocraties ».

Pour l’historien, alors que le XXe siècle a été celui de la mise en danger des démocraties par les totalitarismes, le XXIe constitue en effet « celui de la mise en danger des démocraties par l’âge de la post-vérité ». L’érosion de la confiance, cette « institution invisible », est d’autant plus marquée qu’elle est liée au déclin des deux autres institutions invisibles que sont l’autorité et la légitimité, ainsi qu’à une configuration où le sentiment s’est accru que les « élites » ou les « experts » constituaient un groupe social à part et en soi. Au contraire, à la fin du XIXe siècle, rappelle Rosanvallon, « chaque milieu avait ses élites et ses experts », à la façon dont le PCF possédait « ses artistes, ses savants et aussi ses technocrates ».

Le deuxième élément inquiétant pour la démocratie et la connaissance serait, selon le chercheur, la relativisation de la vérité, relevant elle-même de deux dimensions très différentes. « D’abord une dimension cognitive liée à deux éléments sociologiques. D’un côté, la multiplication des demi-savants à l’âge de l’éducation de masse entraîne un certain relativisme et abaisse la distinction entre le savoir et l’opinion. De l’autre, la complexification du monde conduit certains à vouloir reprendre possession du monde en se fondant sur des théories complotistes. »

Pour l’historien, « alors que le scepticisme informé ou le soupçon argumenté peuvent être des moteurs de la connaissance, les “attaques sceptiques”, pour reprendre les termes de l’historien Carlo Ginzburg, se multiplient et constituent un moyen d’organiser la dissociation de l’opinion et de la raison, avec un rôle accélérateur d’Internet ».

Mais, pour Pierre Rosanvallon, s’ajoute à cela le fait essentiel que le « refuge dans les théories complotistes » vient du fait qu’elles remplissent, au-delà d’une fonction cognitive, une « fonction d’identification politique ».

La « guerre des raisons ou des vérités », à laquelle on assiste de plus en plus fréquemment, « devient un substitut contemporain de la lutte des classes, recouvrant l’opposition entre un peuple et des élites ».

Le monde « des convictions et des croyances » peut ainsi devenir plus important que la réalité en redonnant, « de façon paradoxale, une forme de dignité à des gens » qui en sont souvent privés par ailleurs.

Déconstruire les manifestations de la post-vérité ou les théories du complot exige alors de penser ce « ressort politique et social absolument essentiel », et non seulement de dessiller les yeux des crédules. « On refuse la connaissance non en tant que connaissance, mais parce qu’elle est de plus en plus considérée comme l’apanage de groupes sociaux et d’intérêts », a jugé le professeur.

En effet, même si Juliette Roussin, maître de conférences au Collège de France, a ensuite souligné que « le procès de la démocratie est aussi vieux que la démocratie elle-même », et tenté de dépasser « la partition platonicienne opposant une foule irrationnelle et une minorité éclairée » en cernant « comment le nombre et la raison peuvent converger », Pierre Rosanvallon a mis en exergue que « l’enjeu essentiel » est aujourd’hui sans doute moins cognitif que politique et social.

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« Il faut mettre, a-t-il expliqué, la question de la division sociale au centre de la réflexion sur la démocratie, au moment où deux visions de celle-ci s’opposent. L’une prétend que la démocratie pourrait se résoudre dans une sorte d’unanimité technocratique, alors même que l’idéal d’unanimité est problématique puisque nous sommes dans des sociétés profondément divisées, non seulement sur des questions de connaissances, mais aussi d’intérêts. »

Pour lui, la connaissance est donc « un enjeu social qui ne met pas seulement en jeu le rapport à la vérité, mais des rapports sociaux perçus comme des rapports de domination. Si on veut redonner du sens aux mots, il faut que la démocratie accepte de reconnaître qu’elle ne peut fonctionner seulement avec un idéal technocratique, mais aussi un idéal de justice ».

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J'ai modifié à la marge ce papier dimanche après sa mise en ligne, pour éviter toute ambiguïté.

J'ai dis que Frédéric Lordon "incarnait" le pôle de suspicion vis-à-vis de l'accusation de complotisme. La formulation ancienne pouvait laisser penser qu'il "emmenait" un courant identifié, ce qui n'est pas le cas.

J'ai retiré une phrase à la formulation ambiguë pouvant laisser entendre que Gérald Bronner aurait des velléités de candidature au CdF. La formulation ancienne voulait, maladroitement, rendre compte de l'ambiance de la journée et de certains propos échangés lors des pauses avec des membres du public.