La parole ouvrière a voix au chapitre

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À la faveur d'une étude littéraire sur les témoignages livrés par des ouvriers, des caissières de supermarché, ou des intérimaires, l'universitaire Corinne Grenouillet interroge à la fois l'expérience laborieuse, la mise en récit et la nécessité de secouer notre société hébétée.

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Sous-titrée Témoigner du travail au tournant du XXIe siècle, l’étude de Corinne Grenouillet, Usines en textes, écritures au travail, encourage la lutte et la réflexion. Elle permet de ressentir et de penser. Elle allie la culture militante et la recherche savante. Publiée par une maison austère – Classiques Garnier –, cette approche fait profiter des courants d’air de la vie un milieu habituellement confiné : l’université.

D’une part, l’auteure s’est aventurée hors des sentiers balisés de son champ académique : spécialiste d’Aragon, elle laisse ici tomber l’empyrée littéraire pour céder à sa tentation sociologisante. La voici qui fonce tête (bien faite) baissée dans la réalité d’un monde du travail, de l’industrie et des petits boulots au tournant des années 2000. D’autre part, Corinne Grenouillet, maître de conférences à l’université de Strasbourg, fille d’ouvrier et femme d’ouvrier, au lieu de se hausser du col et d’astiquer les trois rangs d’hermine de sa toge, prend la liberté de chanter dans son arbre généalogique. D’où l’intérêt de son regard expert et complice, critique et compréhensif. Nous lisons, telle une chevauchée sui generis, cette somme forte de sept chapitres aux intitulés pourtant typiques de temps à autre : « Les nouveaux topoï du travail », par exemple...

Putain d'usine ! © alvinox73

Usines en textes se concentre donc sur ce que le capitalisme s’est attaché à rendre inaudible et invisible : des récits publiés dans les marges et condamnés à la confidentialité. Certains eurent droit à une forme de reconnaissance publique : L’Intérimaire noir (Ed. Présence africaine, 1986) de Samba-Kifwani, Mémoires de l’enclave (Mazarine, 1986) de Jean-Paul Goux, ou encore Les Tribulations d’une caissière (Stock, 2008) d’Anna Sam. Mais la littérature sociale constitue « une mer en réalité plus profonde », dont tentent de rendre compte quelques vigies insoumises, au nombre desquelles la revue en ligne Dissidences.

Loin du mouvement prolétarien né dans le sillage de la révolution bolchévique autour d’Henri Barbusse ou d’Henry Poulaille, dissemblables des écrivains ouvriers publiés jusque dans les années 1970 par François Maspero (Flins sans fin de Nicolas Dubost) ou les éditions de Minuit (L’Établi de Robert Linhart), les livres d’ouvriers consignent désormais la disparition du travail. Finie la distinction entre OS et OQ, remplacée par celle entre CDI et CDD. Le réel a aujourd'hui des allures d’Atlantide : comment retracer l’expérience laborieuse, au temps d'un chômage de masse nous garrottant du berceau à la tombe ?

Le processus demeure celui énoncé par Simone Weil, avant la guerre, dans La Condition ouvrière, que Corinne Grenouillet place en exergue de son étude : « Je vous demande de bien vouloir prendre une plume et du papier, et parler un peu de votre travail. Si un soir, ou bien un dimanche, ça vous fait tout d’un coup mal de devoir toujours renfermer en vous-même ce que vous avez sur le cœur, prenez du papier et une plume. »

Simone WEIL La condition ouvrière © Philippe B'

À l’ère du numérique, les blogs sont autant de carnets de bord voire de bouteilles à la mer. Demeurent pourtant les livres, publiés par des maisons d’édition hors circuit, rédigés par des travailleurs-écrivains devenus écrivains qui travaillent. Il en allait ainsi des Christian Corouge, Daniel Martinez, Jean-Pierre Levaray, Robert Piccamiglio ou Thierry Metz sur lesquels nous éclaire Usines en textes. Sans oublier l’extraordinaire Marcel Durand (Hubert Truxler de son vrai nom), OS chez Peugeot, auteur de Grain de sable sous le capot. Camouflé par un pseudonyme banal (« pour ne pas m’approprier cette mémoire collective »), il a pris des notes, sur la demande de ses collègues, à partir d’un mouvement de grève : « À l’automne 1981, la direction de Peugeot-Sochaux appuie sur l’accélérateur des cadences. D’où la dégradation des conditions de travail qui fait prendre conscience à une partie des ouvriers. Il faut réagir sinon on va se faire bouffer. »

Ils se sont fait bouffer, mais non sans réagir : « Je voulais garder une trace de cette vie à la chaîne, décrire l’ambiance du travail. Pour moi. Pour les copains de galère aussi. Faire une sorte d’album de famille. » Ces notes circulent d’abord sous le manteau, avant de constituer un livre, publié en 1990 par La Brèche à Montreuil, grâce en particulier au sociologue Michel Pialoux, préfacier de l’édition (revue et augmentée) de 2006 chez Agone.

Durand (Truxler) souffle le chaud : dans un texte intitulé Les Trois K, il dresse une typologie inventive et truculente des forces en présence, opposant les « kamarades » aux « kadres » (surnommés les « kravates »), sur fond de « kons », c’est-à-dire « la masse ouvrière passive ki continue à travailler pour des raisons diverses ». Durand (Truxler) souffle le froid : il scelle sur deux pages, intitulées « Travaille et crève », la liste des morts en fonction chez Peugeot – en particulier la fin, abominable, de Rachid, déchiqueté par une machine à broyer le carton.

Usines en textes scrute un corpus considérable, s’offrant même un détour par la scène : zoom sur le regretté Alain Mollot et son Théâtre de la Jacquerie – un oubli de taille à signaler cependant, Michel Vinaver et sa pièce Par-dessus bord. Un tel travail de recension et d'analyse regorge de citations formidables, comme ces lignes extraites de L’Usine (2006) du Belge Vincent De Raeve : « Vous voulez savoir comment ça marche une usine ? Ça consomme quoi un ouvrier comme carburant ? Ça tient le coup comment ? La réponse est la peur. Partout, à tous les niveaux de la hiérarchie, la peur. Peur de quoi ? De passer pour un pédé, une lopette. De son contremaître qui craint le chef d’atelier. Qui tremble devant le chef de production, le sous-directeur, le directeur-général. Le big boss doit rendre des comptes aux actionnaires. Peur d’arriver en retard, de dire non, de faire grève, de se mettre en maladie, de produire moins que l’équipe précédente. Peur de se faire virer, du chômage, de passer de l’autre côté de la barrière. Se retrouver à la rue, sdf. »

Corinne Grenouillet fait face à une contradiction injuste : les fragments de ces intermittents de la littérature trahissent des faiblesses formelles. Il y a tension entre la condition ouvrière et la condition scripturale. Question de style. Ça va certes mieux en le disant, avec néanmoins et si possible des sortilèges de plume, qui ne sont pas forcément donnés à qui de droit. La journaliste Florence Aubenas, de passage au sein de la précarité, empoigne le lecteur dans Quai de Ouistreham, grâce à sa technique d’écriture, sa mise en récit, sa sobriété millimétrée, son équilibre parfait entre distance et empathie – ce dont sont privés tant d’auteurs, pourtant davantage fondés, sur le papier, à rendre compte d'un réel dans lequel ils ont campé leur vie durant...

Sans nier de telles apories esthétiques, l’étude de Corinne Grenouillet, roborative et combative, plaide pour une prise des Bastilles linguistiques. Nul besoin d’être invité au festin du français pour dévorer les mots à belles dents. L’auteure cite un passeur par excellence, l'écrivain François Bon, qui anime des ateliers d'écriture jusque dans les friches industrielles : « La voix des humbles, la voix des anonymes, ne résonne encore que bien faiblement dans la littérature. Ce qui sépare de la littérature les gens que nous rencontrons en atelier n’est pas seulement une question de langue, mais ce grand écart à franchir pour qu’entrent dans la langue celles et ceux qui ne se sont pas préoccupés d’y prendre voix. »



Corinne Grenouillet : Usines en textes, écriture au travail.
Témoigner du travail au tournant du XXIe siècle

(Classiques Garnier, 262 p., 26 €).

 

 

 

 

 

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