Proudhon et Polanski via Cohn-Bendit

Par

Une semaine après la polémique franco-française à propos de l'emprisonnement de Roman Polanski en Suisse sur mandat d'arrêt américain, retour sur une cacophonie. On a entendu la droite libérale crier au scandale contre l'esprit tandis que Daniel Cohn-Bendit, ancien «anarchiste allemand» (Georges Marchais en 1968) aujourd'hui Vert européen, rappelait qu'il existe une règle nommée Justice. Pour éclairer cette maldonne politique apparente, s'impose un crochet par Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865). Avec pour guide Robert Damien, professeur de philosophie à Paris X (Nanterre), spécialiste du politique et de l'autorité, lecteur assidu de Proudhon au grand étonnement de certains universitaires, qui vient de co-éditer au Livre de poche Qu'est-ce que la propriété? Entretien.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Le 26 septembre 2009, Roman Polanski est écroué à Zurich en vertu d'un mandat d'arrêt américain datant de 1978. Le cinéaste avait alors fui les Etats-Unis, après avoir plaidé coupable dans une affaire de viol sur mineure intervenue l'année précédente. Le gouvernement français a pris dans un premier temps fait et cause pour Polanski, notamment par la voix du ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand, qui laissa entendre que le président de la République était sur la même longueur d'ondes. En revanche, Daniel Cohn-Bendit fit part de son malaise, dans la mesure où la question relève de la justice puisque viol il y eut.

Le responsable écologiste ne se dédouanait pas seulement d'un écrit ancien, Le Grand Bazar (1975), dont un passage controversé sur la sexualité enfantine lui fut encore reproché par François Bayrou lors de la campagne pour les élections européennes. De culture profondément libertaire, Daniel Cohn-Bendit, après avoir semblé choisir Charles Fourier (1772-1837), théoricien des passions radicales, paraît pencher du côté de Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865), qui blâmait «la séduction, l'adultère, l'inceste, le stupre, le viol, la prostitution, tous les crimes et délits contre le mariage et la famille, j'eusse dû dire contre la femme» (De la pornocratie, ou les femmes dans les temps modernes).

Proudhon estimait que de prétendus affranchissements cachaient d'authentiques asservissements. En cette année du bicentenaire de sa naissance, ce philosophe terrassé par Marx vaut le détour. Nous l'accomplirons grâce à Robert Damien, professeur de philosophie à l'université Paris X (Nanterre), qui vient de rééditer, au Livre de poche, Qu'est-ce que la propriété ?(avec Eward Castleton). Robert Damien a organisé une journée d'études sur Proudhon à la Bibliothèque nationale de France, le 29 septembre, jour où Daniel Cohn-Bendit récusait l'empathie gouvernementale française manifestée à l'égard de Roman Polanski.

Comment analysez-vous ce chassé-croisé politique français ?

Robert Damien: Je suis frappé par la révolution libérale des mœurs, qui semble avoir été intégrée à droite. C'est la domination de l'économie du désir, la primauté du désir singulier, la vertu même de la pulsion, qui n'a pas à subir d'interdits, ni moraux ni sociaux. On est effectivement pris à front renversé. Les plus libéraux, les plus libérés, ne sont pas ceux qu'on croit. Paradoxalement, une partie de la gauche se trouve en position de défendre l'idée de limitation du désir, de refus des injonctions du désir.

Le libéral est-il devenu le renard libre dans le poulailler libre en ce qui concerne les mœurs? Avons-nous une droite repeinte aux couleurs de Fourier?

R.D.: On a fait de Fourier un joyeux délirant usant de toutes les passions. Or il y avait chez lui quelque chose de plus profond: ses théories visaient la constitution d'unités collectives, la primauté du «nous», le sens de la relation pour que chacun y trouve satisfaction donc affirmation de sa puissance. Dans la défense de Polanski, le libéralisme se prend au mot: rien n'échappe à la primauté de la liberté, qui a une légitimité en tant que telle, quel que soit l'usage qu'on en fait. Tout ce qui impose une limite aux relations est déclaré liberticide. La liberté, c'est la même que celle de la conquête des marchés ou de la liberté dans le travail, qui devient un espace de non-droit, où s'affirme une puissance affranchie de toute intervention.

Assistons-nous à une recomposition : la droite se débarrasse de son surmoi catholique incarné par le gaullisme; Cohn-Bendit renonce à l'héritage de Fourier pour retrouver une posture plus proche d'un Proudhon, grand contempteur de l'érotomanie universelle?

R.D.: Cohn-Bendit retrouve le Proudhon qui combattait non pas la liberté, mais la logique infernale de la primauté absolue donnée à la liberté. Proudhon, c'est le refus de tous les absolus, le refus de substantialiser l'une des dimensions de l'humanité au détriment d'une autre. Sa critique du communisme, féroce et prémonitoire, revient à refuser la primauté donnée à l'égalité, qui mène à coup sûr à la suppression de la liberté. Mais la primauté donnée à la liberté absolue, c'est la dérégulation systématique, notamment des comportements, c'est-à-dire un enfermement complet dans des substantialisations, en l'occurrence dans l'économie du désir.

Proudhon est intervenu, d'une façon hirsute, sur tous les terrains, du chemin de fer au droit d'auteur en passant par le féminisme, chaque fois pour réfuter la primauté d'un absolu. Il n'y a pour lui d'absolu que toujours relié à un autre. Il critique ainsi la propriété, non pas en tant que telle, mais lorsqu'il y a une absolutisation de la propriété. Il ne prône pas une propriété étatisée, mais une propriété capable de se limiter par ses contraires. D'où la puissance donnée au «nous producteur». Chacun doit avoir sa part du «nous». Il critique le «droit d'aubaine», que Marx appellera la «plus-value», pour avoir absolutisé la puissance du nous, accaparée par le possesseur du capital.

De même dans le Manuel du spéculateur, il ne s'attaque pas au marché des capitaux, sur lequel il anticipe d'une façon troublante (la bourse n'était pas le cœur de l'économie en 1854), mais il décèle le danger de la primauté donnée à la rentabilité du capital, qui implique forcément la baisse du coût du travail, l'absence de droits, etc. Proudhon s'intéresse donc aux relations dialectisées : il veut toujours que la contradiction demeure. Le grand danger du libéralisme et de l'individualisme, c'est donc l'absolutisation d'une puissance singulière, qui se donne à elle-même tous les droits.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale

Je côtoie Robert Damien au comité de lecture de la revue Médium (directeur: Régis Debray).