Pierre Mendès France, antidote absolu à la Constitution absolutiste

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La Constitution du 4 octobre 1958, taillée en secret pour un homme exceptionnel en des temps dramatiques, n’en finit pas de survivre à Charles de Gaulle. Pierre Mendès France, censeur originel de la Ve République, n’a jamais été aussi actuel.

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Adoptée par le suffrage universel au référendum du 28 septembre 1958, la Constitution du 4 octobre 1958, à la veille de ses 60 ans, se porte à merveille ; dans les têtes, sinon dans les faits. La mise en récit gaulliste s’impose sans conteste, deux générations plus tard. En témoignent ces lignes publiées le 27 septembre 2018 dans un article du Monde censé retracer l’histoire : « Quel été ! De juin à août 1958, à l’heure où le pays se passionne pour le Tour de France ou se précipite à la plage, un petit groupe d’hommes s’attelle, dans la plus grande discrétion, à une tâche redoutable. Expédier aux oubliettes la IVe République et ses errements – son instabilité ministérielle congénitale, ses partis tout-puissants, ses coalitions improbables – en établissant dans la durée, à la tête de l’État, un président qui préside et un gouvernement qui gouverne. » Voilà qui s'avère totalement raccord avec la propagande – ou la geste – gaullienne !

Morceau de bravoure des actualités françaises, en septembre 1958, quant à la fructueuse nouvelle Constitution de la Ve République, chassant les miasmes du système précédent...

Il est loin le temps où Charles de Gaulle, s’adressant à Hubert Beuve-Méry, directeur du Monde réputé pour sa distance critique, lui reprochait de reprendre à son compte la formule de Méphisto dans le Faust de Goethe : « Ich bin der Geist, der stets verneint” [Je suis l'esprit qui toujours nie]. » Comparons la récente analyse hagiographique du quotidien du soir campant dans la doxa, avec celles, datées de 1959 (Revue française de science politique), du pourtant très légitimiste François Goguel – celui qui devait établir les cinq tomes des Discours et messages (1940-1969) de Charles de Gaulle parus chez Plon en 1970.

Dans sa contribution de 1959 intitulée « L’élaboration des institutions de la République dans la Constitution du 4 octobre 1958 », François Goguel écrivait : « En 1945-1946, les travaux préparatoires de la Constitution avaient eu un caractère public : le compte rendu des discussions de la Commission de la Constitution avait été publié (...) En 1958, au contraire, rien n’est connu, ni des travaux préparatoires à l’établissement de l’avant-projet, ni des discussions du Comité consultatif constitutionnel (dont le compte rendu analytique a conservé un caractère confidentiel), ni du débat auquel le projet a donné lieu devant le Conseil d’État. De même, comme il est de règle, les discussions qui ont eu lieu en conseil interministériel, en conseil de cabinet et en conseil des ministres sont demeurées secrètes. »

Bref, pas de quoi pavoiser : aucune publicité des débats, ce qui a maintenu les citoyens le plus longtemps possible dans l’ignorance. Un peu plus loin dans son article de 1959, François Goguel enfonçait le clou : « À partir du 2 juin [1958], le processus d’élaboration de la Constitution cesse, pour près de deux mois, d’être public. » Résumons : dès le 13 mai 1958, le général de Gaulle sort de sa retraite de Colombey-les-Deux-Églises à la faveur d’une menace de coup d’État fomenté par des partisans de l’Algérie française, pressés d’en finir avec une IVe République prise au piège de la guerre coloniale. L’heure est grave, les factieux d’Alger ont déjà un pied en Corse. Jouant sur les périls, l’homme du 18-Juin impose aux caciques du système moribond sa logique du coup de force : nommez-moi à la tête d’un gouvernement qui respectera les formes, sinon je serai porté sur le pavois par des putschistes qui vous imposeront leur loi martiale. C’est un très habile et très efficace chantage à la guerre civile.

Le régime cède et le président Coty fait appel « au plus illustre des Français », désigné président du conseil – on l’oublie trop souvent, Charles de Gaulle est l’ultime locataire de Matignon, sous une IVe République qu’il achève de l’intérieur. Le 1er juin 1958, le général lit sa déclaration d’investiture à la tribune de la Chambre des députés :

« Le gouvernement que je vais former, moyennant votre confiance, vous saisira sans délai d’un projet de réforme de l’article 90 de la Constitution, de telle sorte que l’Assemblée nationale donne mandat au gouvernement d’élaborer, puis de proposer au pays, par la voie du referendum, les changements indispensables. Aux termes de l’exposé des motifs qui vous sera soumis en même temps que le texte, le gouvernement précisera les trois principes qui doivent être, en France, la base du régime républicain, et auxquels il prend l’engagement de conformer son projet. Le suffrage universel est la source de tout pouvoir. Le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif doivent être effectivement séparés, de façon que le gouvernement et le Parlement assument, chacun pour sa part, et sous sa responsabilité, la plénitude de ses attributions. Le gouvernement doit être responsable devant le Parlement. »

Charles de Gaulle à la Chambre, le 1er juin 1958, pour une courte déclaration d'investiture – « imperatoria brevitas », dira Pierre Cot –, avant de quitter l'hémicycle...

Rideau. Charles de Gaulle quitte le Palais-Bourbon (du jamais vu de la part d’un candidat à l’investiture), laissant pinailler une planète expirée. On a souvent cité la diatribe de François Mitterrand, ce jour-là : « Lorsque, le 10 septembre 1944, le général de Gaulle s'est présenté devant l'Assemblée consultative issue des combats de l'extérieur ou de la Résistance, il avait auprès de lui deux compagnons qui s'appelaient l'honneur et la patrie. Ses compagnons d'aujourd'hui, qu'il n'a sans doute pas choisis mais qui l'ont suivi jusqu'ici, se nomment le coup de force et la sédition. » (Applaudissements à l'extrême gauche et sur plusieurs bancs à gauche.) Mais Mitterrand sera le dixième à s’exprimer, juste avant l’excellent Pierre Cot au nom des députés progressistes – c’est-à-dire, à l’époque, soutenus par le Parti communiste tout en gardant liberté de parole et hauteur de vue.

Le premier à intervenir est Jacques Isorni, ancien avocat de Pétain. Par fidélité à un maréchal, il récuse un général : « Le sentiment que j’ai de mon honneur ne me permet pas de me rallier à son pouvoir, alors que je ne m’étais, jusqu’à présent, rallié qu’à l’infortune et que j’y suis demeuré fidèle. » Isorni lâche, telle une flèche ultime venue de Vichy à l’endroit de l’ancien chef de la Résistance : « Et que Dieu le garde de lui-même ! » Voilà bien une insurrection de la naphtaline, servant la cause gaulliste qu’elle prétend desservir…

Dans un genre opposé, le Parti communiste français, par la voix de Jacques Duclos, s’en prend à « la menace de l’intervention éventuelle de certaines formations militaires » ; ce qui ne peut que faire sourire ou grimacer, moins de deux années après l’intervention soviétique à Budapest. André Malraux s’en pourlèche encore les babines dans ses Antimémoires (1967) : « Jacques Duclos défendait la démocratie, ce qui n'était pas sérieux, mais Mendès France défendait des principes qui avaient conduit sa vie. Tous affirmaient qu'ils étaient le peuple, l'État, la France, et pourtant tous savaient que le peuple ne les défendrait pas. »

Malraux reconnaît son mérite à Mendès France, que niera de Gaulle dans ses Mémoires d’espoir, mêlant avec fiel et mauvaise foi les interventions de Duclos et Mendès sous une épithète infamante : « Malveillantes. » Or Mendès, ancien aviateur de la France Libre, ancien ministre du général de Gaulle en 1944, se livre, le 1er juin 1958, à une intervention déchirante, détaillant le « cas de conscience » politique, moral et humain qui se pose à lui. PMF pousse l’honnêteté jusqu’à reconnaître avec force les fautes incombant à la IVe République, concernant « la domination coloniale » aussi bien que la vie de la cité dans le sillage des idéaux de la Libération : « Nous n’avons pas gardé la moralité politique ni une fidélité suffisante aux grandes volontés initiales. » Mais il martèle un principe républicain majeur : « Notre mandat nous interdit d’abdiquer devant la force. »

Journal officiel de la République française. Débats parlementaires. Assemblée nationale. Compte rendu in extenso de la séance du dimanche 1er juin 1958. Journal officiel de la République française. Débats parlementaires. Assemblée nationale. Compte rendu in extenso de la séance du dimanche 1er juin 1958.

Et l’ancien président du conseil, dont l’expérience au pouvoir (18 juin 1954 – 5 février 1955) demeure telle une boussole unique pour la gauche française d’après-guerre, énonce son credo, qui n'a pas pris une ride : « C’est un axiome en démocratie et c’est une leçon de l’histoire, que ce n’est pas une unanimité acquise dans le silence ou l’équivoque, dans la sommation imposée ou acceptée, ou encore dans la discipline de quelque parti unique, mais que c’est la confrontation de thèses sincères qui est le plus favorable à la détermination et à la mise en œuvre d’une bonne politique. C’est la vertu reconnue des institutions parlementaires, quand elles fonctionnent bien et correctement, d’assurer cette salutaire confrontation. »

Tout Pierre Mendès France est là. Et c’est là qu’il nous faut revenir, une fois évanouie la prestidigitation gaullienne. Certes, à l’époque, PMF est inaudible. De Gaulle manœuvre – bravo l'artiste ! – pour que les putschistes rentrent dans leur boîte, pour que la droite parlementaire ne parvienne pas à le remplacer par Antoine Pinay comme prévu, une fois la situation assainie. Et pour que n'ait plus son mot à dire la gauche française – réduite aux protestations tribunitiennes d’un Parti communiste aux ordres d’une puissance étrangère (l’URSS) et donc cantonné aux lisières du pouvoir. Le général a ainsi gagné une paix royale en République.

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