Maurice Garçon, avocat sans peur et sans pareil sous l'Occupation

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Paraît enfin le Journal (1939-1945) de Maurice Garçon, baryton du barreau, coqueluche du Tout-Paris de jadis. Apolitique donc d'une droite mesurée, il décape jusqu'à l'os l'hitléro-pétainisme, sans béatifier de Gaulle. Face aux épreuves, une acuité féroce se donne libre cours...

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Comment l’immense (1,91 m) avocat Maurice Garçon (1889-1967) put-il, à ce point, se révéler lucide et intraitable durant l’Occupation nazie, ainsi qu’en témoigne son Journal ? En vertu d’une mauvaise raison, qui devient digue face aux veuleries collectives : l’individualisme désenchanté.

Maurice Garçon alliait les contraires : seul et multiple ; à sa place mais ailleurs ; aussi rompu dans sa discipline qu’inattendu dans ses réactions. C’était un conservateur excentrique – ne fit-il pas disposer, lors d'un dîner dans son hôtel particulier du VIe arrondissement de Paris, des carafes d’eau dans lesquelles tournoyaient quelques poissons rouges ? C’était un bien-pensant au regard acéré, ironique, de biais : lors d’un procès, il commençait par sortir sa boîte d’aquarelliste distingué, pour croquer la cour, le public, ou ses confrères – à la fureur de son rival Me Floriot…

Surtout, comme il l’écrit dans Lettre ouverte à la Justice, ouvrage devenu testamentaire puisque paru l’année de sa mort, Maurice Garçon estime que la vérité n’appartient ni à un camp politique, ni à une école de pensée, ni à une époque. En 1940, son refus des idéologies l'a donc laissé, non sans convictions, seul face à sa conscience, son jugement, sa liberté.

En apparence, tout commence pourtant sous les pires auspices : l’affaire Grynszpan. Le 7 novembre 1938, un réfugié clandestin, juif de Pologne, Herschel Grynszpan, 17 ans, se rend à la légation du Reich à Paris. Ne pouvant rencontrer l’ambassadeur, il est reçu par un attaché, Ernst vom Rath, qu’il révolvérise. La mort de ce diplomate sert de prétexte à la Nuit de Cristal outre-Rhin. En France, l’assassin est défendu par Me Moro-Giafferi, tandis que Me Garçon devient l’avocat de la partie civile, c’est-à-dire de l’Allemagne nazie. Il le devient non sans hésitations – pas question de défendre les persécutions d’un système qu’il découvre de près à Berlin –, mais il le devient. En 1939, la guerre le délivre de cette tâche : impossible de rester le conseil d’une nation ennemie de sa patrie. Et en 1940, dans son Journal qu’il tient frénétiquement depuis 1912 – il en sera ainsi jusqu’au trépas de 1967 –, Maurice Garçon apparaît vacciné, sagace, courageux ; là où tant d’autres se montreront aveugles, lâches, voire scélérats.

Il dissèque les événements en cours, davantage qu’il ne se réfère aux grands principes qui structureraient une conduite la vie durant. Il observe et il voit juste. Parfois in extremis. L’antisémitisme, propre à sa classe sociale et culturelle, suinte. Le 20 mars 1940, lorsqu’il apprend la chute d’Édouard Daladier à « la Téhessef » (l’avocat picore sur les ondes de la radio comme on navigue aujourd’hui sur la Toile), Maurice Garçon écrit, sans la moindre vergogne : « Si nous voyons revenir Blum, nous vivrons sous le signe du judaïsme le plus sectaire et le plus dévastateur. » Or ce même homme, dans son même Journal, consigne, le 26 juillet 1940 : « Ce qui domine dans ce que j’ai vu aujourd’hui, c’est l’antisémitisme. En ce qui touche les juifs, trop de gens sont d’accord pour qu’ils n’y laissent pas quelques plumes. »

Et le 5 octobre 1940, alors que vient d’être concocté un premier statut des juifs que Vichy s’empresse d’offrir à ses maîtres hitlériens, l’avocat s’indigne à propos d’un texte édicté par les autorités nazies le 27 septembre : « Les Allemands ont promulgué une abominable ordonnance concernant les juifs. Ils exigent que les commerçants juifs placent sur leur devanture une affiche portant : “Maison juive”. Mais ils vont plus loin encore et obligent les juifs à se faire inscrire sur un registre spécial au commissariat de police. Pourquoi cette liste ? Je présume que c’est en vue de prendre dans quelque temps une mesure plus rigoureuse. Je ne serai pas étonné qu’on les oblige dans quelque temps à porter un insigne distinctif : le brassard jaune. » Maurice Garçon envisage donc, le 5 octobre 1940, le port de l’étoile jaune, qui entrera en vigueur le 7 juin 1942 – le Journal bouleversant d’Hélène Berr commencera précisément avec l’atroce impératif d’arborer cet emblème.

Non seulement l’avocat se montre visionnaire, mais il glane les informations parmi les bruits d’ordre public, recoupe et vérifie, si bien qu’il est en mesure d’écrire, au lendemain de “l’opération vent printanier” (rafle du Vél d’Hiv des 16 et 17 juillet 1942) : « On commence à avoir quelques renseignements sur les arrestations en masse auxquelles il a été procédé depuis deux jours. Par pleins camions, on a ramassé pêle-mêle des hommes, des femmes et des enfants. »

Un peu plus loin : « Une grande partie des juifs a été conduite au Vélodrome d’Hiver. Ils sont secourus là et nourris par la Croix-Rouge. La misère y est atroce. Il n’y a pas de cabinets en suffisance. En une journée, l’odeur est devenue atroce. Les malheureux couchent à même le sol. Les malades sont mélangés aux personnes saines. Il y a là des scarlatines et des typhoïdes. On s’attend à une épidémie avant peu. »

Le chroniqueur clandestin ajoute : « Les journaux n’ont pas osé même parler de la mesure atroce qui a été prise. On ne saura les choses que par tradition orale. Ce retour de la barbarie fait peser sur la ville une tristesse inexprimable. On se raconte les choses à voix basse parce qu’on a peur des mouchards qui foisonnent. » L’individualisme radical de l’avocat – « champion de la solitude agissante », écrit-il quelque part – se mesure ici, avec la supériorité du Journal sur les journaux…

L’arrogance devient bonne conseillère lorsqu’une société entière semble se coucher, à commencer par ses élites. L’avocat redresse la tête tandis que les gens de lettres s’avèrent jean-foutre baignant dans un nombrilisme capitulard : évocation terrible de Sacha Guitry, froissé mais surtout alarmé qu’une rumeur le décrive comme juif – la pétoche lui donne alors des ailes pour courir les sacristies afin d’obtenir des certificats le mettant hors de danger…

Certaines pages sont d’une clairvoyance incomparable sur la nature humaine en milieu trouble. À propos de Darquier de Pellepoix, nommé en mai 1942 commissaire aux questions juives, saute aux yeux la médiocrité d’un collabo qui trouva dans la défaite un accélérateur de carrière inespéré. Me Garçon, sur son Aventin, n’a nul besoin de grenouiller. C’est sa grandeur singulière. Dans son livre L'Avocat et la morale (1963), il conclut en citant une formule qui lui va comme un gant : « Libre des entraves qui captivent les autres hommes, trop fier pour avoir des protecteurs, trop obscur pour avoir des protégés, sans esclaves et sans maîtres, ce serait l’homme dans sa dignité originelle si un tel homme existait encore sur la terre. »

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