La République des idées : quelle influence? (1/2)

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En dix ans, la République des idées, autour de Pierre Rosanvallon, est devenue un laboratoire intellectuel, social et politique. Jusqu’où propose-t-elle un programme de refondation de l’Etat et de renouvellement de la société ? Premier volet de notre enquête.

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Depuis dix ans, et pour environ dix euros, les petits livres rouges, mais aussi orange et jaunes, de la collection La République des idées irriguent le débat intellectuel, politique et social. Ils ont imposé des expressions comme la « révolution fiscale », « l’insécurité sociale », le « ghetto français », les « classes moyennes à la dérive », « la peur du déclassement » ou « l’élitisme républicain », pour ne prendre que quelques intitulés de la cinquantaine d’ouvrages publiés depuis 2002. « Il n’y a pas de recette pour le succès, mais un titre fort est nécessaire », souligne Ivan Jablonka, historien et codirecteur de la République des idées.

Pour son initiateur, Pierre Rosanvallon, professeur au Collège de France, « après l’expérience du gouvernement Rocard, le capital intellectuel de la deuxième gauche était épuisé. Le problème était donc de refaire une culture politique ». La collection a ainsi décrit les transformations sociales de la dernière décennie. En 2002, le sociologue Pierre-Michel Menger identifiait une nouvelle métamorphose du capitalisme faisant du travailleur un être aussi mobile et inventif que précaire et exposé. En 2004, l’économiste Philippe Askenazy décryptait les souffrances causées par la nouvelle organisation de la production. En 2005, l’économiste Eric Maurin s’intéresse au séparatisme social et montre que la ségrégation spatiale ne se cantonne pas à quelques quartiers abandonnés et dévastés. En 2007, les démographes Emmanuel Todd et Youssef Courbage analysent, avec quatre ans d’avance sur les révoltes arabes, les bouleversements de fond des sociétés méditerranéennes. En 2010, Esther Duflo synthétise, en deux ouvrages, plusieurs manières inédites de favoriser le développement et de lutter contre la pauvreté…

La République des idées, Repid pour les intimes, alterne plumes confirmées, à l’instar de Christian Baudelot, Robert Castel, Dominique Meda ou Olivier Roy et auteurs peu connus, mais désormais reconnus, comme les économistes Eric Maurin et Philippe Askenazy ou les sociologues Patrick Haenni, spécialiste de l’islam, et Dominique Cardon, qui travaille sur la « démocratie internet ». Grâce à ce savant dosage, la collection enchaîne les « tubes », pourtant devenus rares dans l’édition de sciences sociales. 60 000 exemplaires vendus pour Daniel Cohen et ses Trois Leçons sur la société post-industrielle. 55 000 pour l’ouvrage de Thomas Piketty, Camille Landais et Emmanuel Saez sur la Révolution fiscale. Plus de 30 000 pour l’ouvrage de Louis Chauvel consacré aux classes moyennes. « En moyenne, on tourne autour de 10 000, nous avons la chance d'être très au-dessus des ventes habituelles en sciences sociales », sourit Ivan Jablonka.

Le succès éditorial est le reflet d’un marketing intellectuel efficace, appuyé sur d’excellentes relations avec les journaux, tissées par des « entretiens exclusifs » et des « bonnes feuilles » soigneusement distillés à l’organe jugé le plus apte à faire office de caisse de résonance. « Ce qui m’a étonné, c’est la force de frappe de leur relation à la presse », explique ainsi le sociologue Loïc Blondiaux, auteur dans la collection du « Nouvel esprit de la démocratie ». L’économiste Philippe Askenazy dit être passé, avec son livre Les Désordres du travail, «à une tout autre dimension. Ça m’a permis d’avoir une voix qui porte. Je n’aurais jamais été chroniqueur aussi vite aux Echos ou au Monde». Bref, comme le résume l’économiste Camille Landais, «quand on publie à la République des idées, ça a quand même une autre résonance. Même ma grand-mère a lu mon livre…»

Ce succès trouve aussi son origine dans un travail éditorial pointu. Seulement quatre à six livres par an, là où de nombreux think tanks préfèrent la profusion à la sélectivité. «Ce sont des livres très édités, souligne Pierre Rosanvallon. Avec un format et une écriture qui facilitent la possibilité d’appropriation», en évitant le jargon disciplinaire. Pour le sociologue Christian Baudelot, «la contrainte des 110 pages est bonne. Elle nous pousse à dire l’essentiel dans un style simple». En outre, précise le sociologue François Dubet, «on ne nous demande pas seulement des idées, mais des idées étayées».

Toutefois, en dépit de sa capacité à repérer de jeunes auteurs brillants, la République des idées conserve une idée assez classique de la représentation de la société. Même si quelques titres récents ont été consacrés à l’écologie politique, aux nouvelles formes de la démocratie ou à internet, « c’est une collection assez socio-économique, assez question sociale », concède Pierre Rosanvallon. Y dominent donc les textes parlant du travail, des inégalités sociales, de l’école, des reconfigurations spatiales, de l’Etat-Providence, des mutations industrielles… Rien, ou pas grand-chose, sur les questions de genre, les problématiques post-coloniales, l’écologie…

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