Georgette Elgey, vestale et vigie de la République

Quand un régime politique craque et se transforme, il est tentant de rencontrer l’historienne, qui a documenté comme personne les épreuves et les mutations du temps présent, notamment la fin de la IVe République.

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Elle a connu tout le monde politique de ces soixante dernières années et continue de fréquenter le gratin de la République, en toute discrétion, tel un modeste trésor national vivant. Georgette Elgey a eu 88 ans au mois de février. Elle a mené à bien une monumentale Histoire de la IVe République (Fayard). Le premier volume parut en 1965 et l’ultime en 2012 – consacré à l’arrivée de Charles de Gaulle à Matignon en 1958 : prise de pouvoir implacable, prodige manœuvrier et chef-d’œuvre politique dont la France a le secret au plus fort des crises…

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Georgette Elgey publie aujourd’hui un livre à la fois intime et de mise à distance : Toutes fenêtres ouvertes (Fayard). À partir de documents retrouvés dans une malle Vuitton, mais en relançant le récit grâce à des anecdotes recueillies sa vie durant, elle documente sa naissance d’enfant illégitime. Son père, l’historien Georges Lacour-Gayet (1856-1935), refusa de la reconnaître. Interdite de porter son patronyme, Georgette en adopta les initiales : L.-G., Elgey.

Cet exercice fascinant d’ego-histoire, qui ne se raconte pas mais se dévore, nous a donné envie de rencontrer cette auteure scrupuleuse, qui allie la curiosité au silence de la carpe. François Mitterrand, qu’elle avait connu quand il était au fond du gouffre de l’affaire de l’Observatoire en 1959, la fit venir à l’Élysée au début de son premier septennat. Et ce afin de rassembler sur le vif, pour la postérité, les témoignages des principaux acteurs d’une action politique à l’œuvre.

En nos temps de mutations systémiques, Mediapart s’est rendu boulevard Saint-Germain (Paris, Ve), dans le petit appartement haut perché de cette vigie et vestale des deux dernières Républiques…

Votre méthode consiste-t-elle à vous appuyer sur les sources écrites sans renoncer aux sources orales ?

Georgette Elgey : Ma méthode, comme vous y allez… J’ai toujours eu du mal à imaginer qu’on pût prendre mon travail au sérieux. Quand j’ai commencé L’Histoire de la IVe République, au début des années 1960, je n’avais aucune idée de ce que j’allais entreprendre. C’est Roger Stéphane qui m’a engagée sur cette voie, alors que j’avais rompu avec le journalisme. Il savait que j’avais aimé travailler avec Robert Aron pour son livre L’Histoire de Vichy (1954) – ouvrage aujourd’hui obsolète, je le reconnais, tout en le défendant pour ce qu’il eut d’honnête et de novateur.

Alors Roger Stéphane me suggère d’écrire la suite. La suite ? Oui, me dit-il, la IVe République. Or, il se trouve que je connaissais deux hommes marquants de ce régime : Pierre Mendès France, dont la stature avait marqué ma génération, et Maurice Schumann, ancien porte-parole de la France Libre à Londres, démocrate-chrétien de conviction, gaulliste de cœur. Je suis allé les voir pour leur soumettre mon projet et ils m’ont spontanément proposé de me confier leurs archives. Il en est allé de même avec Félix Gouin, que je ne connaissais pas, et qui m’a offert toutes les archives de son gouvernement. Idem pour Pierre July, ancien secrétaire d’État à la présidence du conseil du cabinet Joseph Laniel, qui me reçoit dans l’immeuble de l’avenue Frédéric-Le-Play où devait mourir François Mitterrand, qui m’ouvre une immense armoire normande et me confie tous les documents possibles, en particulier sur les grèves de l’été 1953, sans oublier les comptes-rendus du comité supérieur de défense, quasiment sténotypiques jusqu’à l’affaire des fuites en 1955, et qui concernaient alors tous les sujets de politique générale. Je croulais sous les papiers !

Pourquoi les documents qui arrivent entre vos mains n’étaient-ils pas aux Archives nationales ?

Il n’y avait pas de collecte comme aujourd’hui. Les hommes politiques gardaient leurs archives, d’autant que nous étions encore proches de la Libération et qu’il ne paraissait pas impossible qu’un jour la justice pût les interroger sur leur action passée. Garder ses archives, c’était donc garder des pièces à conviction pour pouvoir se défendre…

Du coup, j’avais de quoi poser des questions extrêmement précises aux témoins. Cependant, à l’exception des historiens René Rémond ou Pierre Renouvin, cela ne se faisait pas d’interroger le personnel politique à l’époque : cela relevait du mauvais journalisme aux yeux de l’Université. L’oral n’avait aucune valeur. On ne travaillait que sur des documents écrits, avec de surcroît une distance d’au moins une génération entre l’événement et les chercheurs.

Avant la sortie du livre, l’avocat des éditions Fayard voulait que je supprime les références des extraits que je publiais des séances du comité supérieur de défense. Toute l’activité de cet organisme étant couvert par le « secret défense », il prévoyait la saisie du livre. Mon éditeur et moi ne l’avons pas suivi. Et il n’y eut pas de procès.

Le général de Gaulle m’a envoyé un mot ironique en me félicitant de ma documentation exceptionnelle : cela l’amusait de découvrir que les papiers de la IVe République étaient dans la nature – ce qui confirmait à ses yeux l’inanité irresponsable d’un tel régime ; le général n’aurait en revanche pas supporté qu’il en fût de même pour tout document relatif à la Ve.

J’ai donc appris à travailler peu à peu, sur le tas, mais il n’y avait aucune méthode de ma part à l’origine.

Avez-vous essuyé des tirs de barrage de la corporation des historiens ?

Un certain agacement chez les universitaires de ma génération, oui. Ainsi Michel Winock a jugé que le tome 2, celui qui était parsemé de citations du comité supérieur de la défense, restées jusque-là inconnues de tous, ne contenait rien de nouveau. Mais que voulez-vous, je n’avais pas le moindre diplôme universitaire et je me promenais allègrement sur leurs plates-bandes. Ce qui n’a pas empêché trois des meilleurs d’entre eux, François Bédarida, Jean-Noël Jeanneney et Pierre Nora, de m’apporter un soutien constant.

Georgette Elgey prend la défense de Jacques Foccart, puis évoque le compagnonnage inaccompli entre Pierre Mendès France et Charles de Gaulle : l'occasion fut manquée dès le printemps 1945, quand de Gaulle préfèra le réalisme de son ministre des finances René Pleven plutôt que la rigueur de son ministre de l'économie nationale Pierre Mendès France... © Mediapart

Comment expliquer la facilité avec laquelle des hommes politiques vous ont confié à la fois leurs analyses rétrospectives et leurs fonds d’archives ?

La page était tournée, personne ne s’intéressait à la IVe République défunte sauf moi, qui n’étais pas perçue comme engagée, même si j’étais à la fois gaulliste et mendésiste : ils me faisaient confiance. D’autant que j’ai établi une règle à laquelle je me suis toujours tenue : je leur soumettrais toute citation recueillie que j’utiliserais.

Était-ce, dans leur esprit, un moyen de contrer le récit gaulliste ?

Oui, ils voulaient se justifier et se défendre contre la légende noire de la IVe République sur laquelle s’est bâtie la Ve. Celle-ci avait imposé le silence sur celle-là, traitée en repoussoir (instabilité, régime des partis, etc.).

Or, cela n’avait pas été, de bout en bout, la catastrophe. Ce régime avait hérité, au sortir de la guerre, d’une France divisée et ruinée, qui s’est néanmoins relevée en entrant dans le monde industriel. Certes, la IVe République n’avait absolument rien compris à la décolonisation, mais c’est facile de le dire après coup.

Que répondez-vous sur l’instabilité ?

Qu’elle peut avoir un avantage : quand les gens restent peu de temps au pouvoir, la corruption accomplit moins ses ravages ! Plus sérieusement, la IVe République n’était pas animée par des professionnels de la politique, mais souvent par des êtres qui avaient mis leur vie en jeu sous l’occupation nazie. Ils voulaient faire quelque chose et non simplement faire carrière comme aujourd’hui. Faire carrière est donc un gage de stabilité, auquel le pays n’a pas grand-chose à gagner…

Il y eut pourtant de longues carrières sous la IVe, dont certaines ont perduré sous la Ve, par exemple Edgar Faure !

Oui, bien sûr, mais cet avocat qui s’est révélé pendant la guerre avait tout de même une ou deux convictions sincères : la décolonisation et la nécessité d’entretenir de bons rapports avec l’Union soviétique.

Ma démarche n’a jamais été celle de la plaideuse ou de la procureure : défendre le scrutin proportionnel plus démocratique, ou au contraire pourfendre une caste qui confisque. J’ai simplement voulu raconter, le plus honnêtement possible, ce qui s’est passé.

Mais vous avez un avis sur le parlementarisme d’avant 1962…

C’était un autre monde, pas seulement de par son fonctionnement, mais du fait de ceux qui le composaient. Robert Lacoste ou le général Catroux connaissaient par cœur l’ensemble des poèmes de Verlaine : allez trouver l’équivalent chez un parlementaire ou un officier d’aujourd’hui ! Le verbe comptait alors. Pas seulement pour faire de beaux discours mais pour agir sur et avec le peuple.

Mendès France ose ainsi, le premier, prendre à témoin les citoyens pour établir que notre pays n’a plus à prétendre régir l’Indochine. Il y eut aussi des discours à la Chambre capables de changer le cours des choses, notamment quand René Mayer ou René Pleven réussirent, en 1953, à éviter une quasi-sécession de l’Alsace à l’occasion d’un douloureux procès des exécutants, allemands et alsaciens, des massacres de la division Das Reich en Limousin. Parler pouvait, en ce temps-là, être un acte politique par excellence, capable de modifier la donne.

Que pensez-vous des « majorités d’idées » qu’a tenté de construire, sur certains textes, Michel Rocard pendant qu’il était à Matignon, entre 1988 et 1991, alors qu’il n’avait qu’une majorité relative ?

Je connais très mal l’histoire de la Ve République…

Mais vous étiez à l’Élysée pendant les deux septennats de François Mitterrand !

J’étais effectivement chargée, par le président Mitterrand, d’un travail sur lequel je ne dirai jamais rien, qui consistait à réaliser, sur le moment, ce que j’avais entrepris, a posteriori, à propos de la IVe République : recueillir des témoignages d’acteurs de cette histoire en train de se faire. Seul le président pourrait les consulter, avant qu’ils ne soient confiés aux Archives nationales, que François Mitterrand voulait ainsi enrichir d’un fonds exceptionnel pour le futur. Ce fut fascinant, exaltant, notamment pendant la première cohabitation, entre 1986 et 1988 – on découvrira plus tard comment elle a été vécue au jour le jour par l’Élysée.

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Georgette Elgey, Toutes fenêtres ouvertes, Fayard, 416 pages, 19 €.

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L’entretien s’est déroulé chez Georgette Elgey, mercredi 26 avril, de 15 heures à 15 h 45. Après l’interview classique (ensuite relue par Georgette Elgey sur sa demande, sans qu’elle y apportât de changement notable), nous avons filmé deux ou trois questions : la vidéo est donc un addendum indépendant, qui peut se regarder à part…