Stéphane Audoin-Rouzeau: «Nous traversons l’expérience la plus tragique depuis la Seconde Guerre mondiale»

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Vous notiez aussi que « c’est par une addition de courts termes qu’on entre en fait dans le long terme de la guerre » et que, pendant la Grande Guerre, on disait régulièrement aux citoyens qu’il n’y en avait plus que pour quelques mois, afin de rendre acceptable une séquence qui a réalité duré des années et fait des millions de morts…

Ce ressort affirmant que ce sera « bientôt fini » est consubstantiel aux sociétés confrontées à une longue épreuve tragique. Le temps difficile de la pandémie nous est donné à accepter en tranches fines. Le « bout du tunnel » est toujours censé pointer à l’horizon, alors même qu’il semble s’éloigner sans cesse. Pendant la Première Guerre mondiale, c’est comme cela que les contemporains ont « tenu ». Du moins au début. Car lorsque ce procédé psychologique qui nous permet de nous confronter à la difficulté du temps s’effondre, alors le désespoir, voire la révolte, peut s’installer.

En France, la grande crise de 1917, avec ses mutineries, c’est exactement cela. On espérait, avec la grande offensive prévue au printemps, pouvoir enfin percer le front et terminer la guerre. Mais l’échec étant là, chacun comprend alors que l’on est reparti au moins pour une année car on ne brise pas un front en automne ou en hiver. En 1917, les pertes sont énormes, certes, mais bien moins lourdes qu’à Verdun ou lors de la bataille de la Somme, l’année précédente. Bien moins lourdes aussi qu’en 1915 ou en 1918. Pourtant, cette fois, les sacrifices consentis sont ressentis comme insupportables, alors qu’ils étaient objectivement moindres qu’à d’autres moments de la guerre. Mais quelque chose avait changé dans le régime de subjectivité de beaucoup de contemporains, en termes de perception de ce qui était acceptable ou ne l’était pas.

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Pourquoi a-t-on de plus en plus de mal à imaginer une sortie de crise, bientôt après un an du début de la pandémie, alors même qu’on sait que les épidémies ont une fin ?

Peut-être parce que l’on a de plus en plus de mal à envisager dans leur amplitude toutes les conséquences de la crise que nous vivons, conséquences à la fois économiques, sociales et culturelles. Le fait qu’on ne puisse pas évaluer aisément l’impact de l’événement que nous vivons aujourd’hui entrave l’imaginaire de sortie de crise.

On peut écrire, certes, une histoire de notre présent, documenter l’événement, faire du journalisme de qualité, mais comme le disait Raymond Aron, il manquera toujours à une histoire immédiate la pleine mesure exacte des conséquences d’un événement donné. On peut peut-être espérer faire un travail d’objectivation en temps réel aussi solide que le feront les historiens futurs, mais il nous manque la mesure des répercussions que seul permet le recul des années. Pour mesurer complètement un présent immédiat, son avenir nous manque.

En termes de sortie de crise, peut-être vivrons-nous des « Années folles », comme après la Grande Guerre, avec la libération d’énergie que cela suppose, mais ce sera aussi le moment où on prendra la pleine mesure des erreurs commises, la pleine mesure aussi des dégâts démographiques, économiques, sociaux, culturels…

Qu’entendez-vous par « dégâts culturels » ?

Tout en étant très conscient que les sciences sociales n’ont aucune valeur prédictive, il me semble que nous sommes déjà face à un choc culturel considérable. Avant la pandémie, nos sociétés occidentales étaient, au moins à court terme, encore assez sûres d’elles-mêmes : certes, la crise climatique avait commencé à faire planer un doute bien réel, mais diffus encore et surtout relativement lointain. Or, concernant le questionnement sur nos modes de vie et la durabilité de nos modèles économiques et sociaux, il semble que les délais se soient subitement contractés. N’est-ce pas une sorte de choc existentiel ?

Nous avons subi, nous subissons encore, une leçon de modestie impitoyable, en dépit de l’arrivée si rapide des vaccins. Nous aurions parfaitement pu – et nous pourrions encore – être confrontés à un virus à la fois plus létal et plus contagieux et qui, par exemple, ne toucherait pas les mêmes catégories de populations que le Covid 19, mais par exemple les plus jeunes, les enfants. En outre, à en croire certains spécialistes, cette épidémie n’est sans doute pas la dernière, mais peut-être la première d’une longue série.

Nous ne pouvons donc pas ne pas percevoir que nous avons eu de la chance dans notre malchance. Ce rappel redoutable de la fragilité invisible de nos sociétés si organisées, tellement sophistiquées, n’est pas anodin sur le plan symbolique. C’est une blessure narcissique.

Au chapitre de ce choc « culturel », et ajouterais-je, moral, il faut inscrire la façon dont nous avons laissé s’éteindre tant de nos proches frappés par le virus. Nous avons organisé, pour reprendre les termes de Norbert Elias, une radicale « solitude des mourants », à une échelle inédite, sans vraiment y réfléchir en profondeur, me semble-t-il. On peut craindre, ou espérer, qu’une fois la crise terminée, l’examen de conscience sur la façon dont nous avons agi en tant que société humaine – qui se reconnaît notamment au fait qu’elle accompagne ses mourants, puis ses morts – ne constitue un réveil douloureux.

Des questions se poseront sans doute aussi sur la priorité que nous avons donnée à la sécurité des personnes âgées au détriment de la vie des plus jeunes. Le problème est posé déjà aujourd’hui, mais seulement de manière latente. Or, c’est un phénomène social fréquent, en temps de guerre notamment, qu’après le passage par un temps extra-ordinaire, on refuse rétrospectivement ce qui avait été accepté sur le moment. Et même qu’on le refuse avec d’autant plus de vigueur qu’on l’avait mieux accepté dans l’instant.

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