Les vies de Raphaël dans le bruit du XVIIe siècle

Par Norbert Czarny (En Attendant Nadeau)

Bâtisseurs, seigneurs, voyageurs, découvreurs : voici les héros des romans de Charif Majdalani. Dans Des vies possibles, il y a donc Raphaël Arbensis, un de ces hommes qui aiment embrasser le savoir, les femmes, la beauté des villes et toutes les autres. L’histoire commence en 1621, au temps de la Contre-Réforme, et nous conduit des monts du Liban jusqu’aux ruines de Rome.

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« Pour reconstituer sa vie et ses aventures, il faudra quelques éléments de scénographie propres au XVIIe siècle, des rubans, des lazarines, des cardinaux, des cochers, et pas mal de navires, de galères et de caravelles. » Le narrateur pose ainsi le cadre de ce siècle que nous verrons défiler en courtes scènes, des miniatures que l’emploi du présent historique ancre dans la réalité. Une réalité qui semble inscrite dans une « petite notice biographique incluse dans le dictionnaire des savants du Collège maronite de Rome ».

À un autre moment du récit, c’est dans le « fonds Moore de l’Université de Durham » qu’il convient de chercher Mariam, l’épouse de Raphaël, dans une toile de Rembrandt pour qui elle a posé. On voit aussi, dans ces pages, Nicolas Poussin ou Le Lorrain converser avec le héros. En somme, le narrateur qui intervient de temps à autre pour soulever un coin de rideau ou tourner une page laisse penser que cet érudit né dans les monts du Liban est aussi réel que les personnages célèbres qu’il a rencontrés ou simplement croisés. Mais le peintre Corentin évoqué dans Les Onze, par Pierre Michon, avait aussi vécu, et sa toile était visible dans un musée. Dit-on.

Charif Majdalani. © Ed. Seuil Charif Majdalani. © Ed. Seuil
Raphaël appartient à la communauté maronite du Liban, mais il l’a quittée très jeune pour se former à Rome. C’est le temps de la Contre-Réforme et les travaux de Copernic ont été condamnés en 1616. Notre héros fait comme tout le monde, un tant soit peu savant, il feint de condamner mais admire les thèses nouvelles sur l’astronomie.

Il sait déjà le syriaque, la langue de Jésus, qui fascinera quelques conquêtes, étudie dans la ville dite éternelle, apprend la géométrie, les langues mais aussi la ville, sa puanteur, ses bouges, ses lieux les moins reluisants que peint Caravage, son contemporain. La ville baroque est en construction : la colonnade du Bernin n’existe pas, Borromini n’a pas encore construit la Sapienza, le Trastevere reste un village à l’écart. On vend des ruines romaines à la dérobée, dans la rue. Raphaël enseigne la grammaire et la rhétorique ; s’ennuie bientôt.

Il voyage, rentre un temps à Saïda et dans ce qu’on n’appelle pas encore le Liban, comme émissaire de Rome. Assez vite, un émir lui propose de vendre des balles de soie à Florence. Petit début de fortune, ou plutôt de carrière dans les affaires. Il s’y distinguera plus tard, notamment à Amsterdam.

En 1633 les thèses de Galilée sont condamnées, ce qui incite Descartes à la prudence. Kepler aussi est menacé par l’Église toute-puissante. Raphaël devrait être le représentant, l’avant-garde orientale du Vatican. Il préfère la science moderne, et se taire.

Sa vie, à compter de ces jours est plutôt faite d’aventures, et donc de voyages en Méditerranée, de rencontres malencontreuses, de pirates et de galères. Le commerce des lieux repose souvent sur les enlèvements avec rançon ; Raphaël y contribue, comme rançonneur. Mais cela ne fait pas une fortune. Laquelle lui viendra donc après diverses étapes à Venise, à Paris, Tunis ou Amsterdam. Il gagne beaucoup, perd aussi un bras. Mais emporte l’amour de Mariam, avec qui il aura des enfants.

On n’entrera pas dans le détail des péripéties, nombreuses, vivantes, écrites dans un rythme alerte. Qui a lu L’Empereur à pied, Villa des femmes ou les précédents romans de Charif Majdalani connaît son goût et sa pratique de la phrase à la Chateaubriand, ample, élégante, porteuse à la fois d’élan et de mélancolie. Le trait est ici plus vif, plus sec, à quelques exceptions près et notamment quand le personnage principal s’interroge sur ce qui fait le titre du roman, et ce qui traverse ces années, « des vies possibles ». Érudit et aventurier, séducteur et époux attentif, passionné par le savoir et ambitieux, Raphaël cumule les vies. À ce titre, il rappelle les personnages de L’Empereur à pied qui devait renoncer à l’héritage en terre libanaise et parcourir le Mexique, l’Italie ou la Mongolie pour espérer survivre et prospérer.

Raphaël a plusieurs vies, mais il ne sait, pas plus que nous ne savons, si l’histoire est écrite ou si un caillou sur la route, un « si » quelconque n’est pas à l’origine de ce qui nous arrive. Un « cela », l’événement imprévu, transforme une existence, conduit à quitter une terre dans laquelle on était ancré depuis l’éternité.

On sait combien le débat sur la Providence ou le destin sera fécond au XVIIIe siècle ; le narrateur en montre la vitalité à travers ces quelque deux cents pages pleines de mouvements, d’actions, de transactions. Lui s’efforce d’écrire sur le sujet, aurait été publié à Amsterdam, place-forte de l’édition à l’époque. Son Traité sur l’histoire humaine paraît ainsi à l’été 1653 ; l’auteur s’y interroge sur la liberté. Et il conclut : « Je ne suis maître de ma vie que de manière très limitée, mais dans cette infime limite ma liberté est infinie. »

Roman bref, preste, rempli du bruit d’un siècle, de l’éclat de son art, de ses peintres en particulier, Des vies possibles emporte, par son goût du romanesque, de la couleur et des couleurs, par son art des contrastes, par telle page qui associe, en deux paragraphes, la contemplation du Crucifiement de saint Pierre, du Caravage, et un souvenir d’enfance oublié, lié à une odeur de sève musqué. C’est la puissance du hasard, et sans doute de l’écriture.

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Charif Majdalani
Des vies possibles,
Éd. Seuil
192 pages, 17 €

 

 

 

 

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